Sur "Le phallus c'est la consistance du Réel" (J.Lacan, RSI), texte de Virginia Hasenbalg
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"Le phallus c'est la consistance du Réel" Jacques Lacan, RSI
Virginia Hasenbalg
Il est peut-ĂȘtre inimaginable pour ceux qui ne tricotent pas de se faire une idĂ©e de ce que j'appellerai sans dĂ©tours la jouissance de tricoter.
Ce passe-temps fĂ©minin est souvent accueilli avec condescendance de la part de ceux qui assument la nĂ©cessaire articulation des concepts. Disons quâil est tolĂ©rĂ© Ă la mĂȘme enseigne que les soi-disant balivernes que vĂ©hiculent la presse dite fĂ©minine.
Heureusement Descartes a su Ă son Ă©poque rappeler lâimportance du mĂ©tier dâartisan lorsquâon se propose dâentrer dans le monde du savoir.
Il y a une cinquantaine dâannĂ©es, tricoter Ă©tait utile. Et cette utilitĂ© justifiait sa pratique. CâĂ©tait un moyen de production comme un autre. Les femmes pouvaient produire un objet Ă valeur dâusage, sur mesure, de la couleur au choix.
Lâindustrialisation en premier, et la mondialisation ensuite ont rendu presque caduque cette justification. Le tricot Ă la main a perdu sa raison dâexister. Et pourtant la pratique nâa pas complĂštement disparu. Que ce soit au Bon MarchĂ©, ou Ă La Droguerie, pour ne nommer que des magasins prestigieux, la variĂ©tĂ© et la quantitĂ© de laines en pelotes et en Ă©cheveaux Ă©tonne le nĂ©ophyte. Pourquoi? Parce que tricoter est une jouissance.
Sâagirait-il du vieux motif inconscient Ă©voquĂ© par Freud?
«A la pudeur, qui passe pour une qualitĂ© fĂ©minine par excellence mais qui est bien plus conventionnelle quâon ne pourrait le croire, nous attribuons lâintention initiale de masquer le dĂ©faut (Defekt) de lâorgane gĂ©nital. (...) On estime que les femmes ont apportĂ© peu de contributions aux dĂ©couvertes et aux inventions de lâhistoire de la culture mais peut-ĂȘtre ont-elles quand mĂȘme inventĂ© une technique, celle du tressage et du tissage. Sâil en est ainsi, on serait tentĂ© de deviner le motif inconscient de cette rĂ©alisation. Câest la nature elle-mĂȘme qui aurait fourni le modĂšle de cette imitation en faisant pousser, au moment de la pubertĂ©, la toison pubienne qui cache les organes gĂ©nitaux. Le pas qui restait encore Ă franchir consistait Ă faire adhĂ©rer les unes aux autres les fibres qui, sur le corps, Ă©taient plantĂ©es dans la peau et seulement emmĂȘlĂ©es les unes avec les autres ».
S.Freud, Nouvelles confĂ©rences dâintroduction Ă la psychanalyse, Folio essais, p.177.
Sâagit-il donc de masquer le dĂ©faut, le manque?
En tout cas, Lacan lui aussi, attribue aux femmes un savoir-faire équivalent.
« Je vous ai dĂ©jĂ dit que la femme, (...) que la femme ça nâexiste pas, mais une femme, ça⊠ça peut se produire, quand il y a nĆud, ou plutĂŽt tresse. Chose curieuse, la tresse, elle ne se produit que de ce quâelle imite lâĂȘtre parlant mĂąle, parce que elle peut lâimaginer, elle le voit strangulĂ© par ces trois catĂ©gories qui lâĂ©touffent ». Les non dupes errent, leçon du 15 janvier 1974, p.100
Elles tressent mais ce nâest pas sĂ»re quâelles sachent quel est le bon moment pour sâarrĂȘter:
«...Cette tresse, il nâest pas du tout forcĂ© quâelle sache que ça ne soit quâau bout de six que ça tienne le coup pour faire un nĆud borromĂ©en ».
J. Lacan, Les non dupes errent, leçon du 15 janvier 1974, p.98
On pourrait alors faire lâhypothĂšse que si elles ont du mal Ă sâarrĂȘter, câest parce que câest drĂŽlement plaisant. Câest dans ce sens quâon lit la remarque de J. Scheid et J. Svenbro lorsquâils citent des travaux sur le Navahos.
« (Nous sommes restĂ©s) fidĂšles Ă telle coutume des Indiens Navahos, qui veut que lâon se consacre au tissage avec la plus grande modĂ©ration et qui prescrit mĂȘme des cures contre les excĂšs au mĂ©tier. La mĂȘme sagesse Navaho recommande dâailleurs aux tisserandes de ne pas terminer complĂštement lâouvrage, mais de laisser quelque part une ouverture ».*
J. Scheid et J. Svenbro, Le métier de Zeus, éditions Errance
*Many women will not weave more than about two hours at a stretch; in old days unmarried girls were not allowed to weave for fear they would overdo, and there is a folk rite for curing the results of excess in this activity. Closely related to this is the fear of completely finishing anything: (...) the weaver leaves a small slit between the threads.
Cl. Kluckhohn et D. Leighton, The Navaho, éd. revue par L.H.Wales et R. Kluckhohn, The Natural History Library & Doubleday Anchor books, 1962, p. 306)
* «Beaucoup de femmes ne tissaient pas plus quâĂ peu prĂšs deux heures dâun coup; dans les vieux temps les filles cĂ©libataires nâavaient pas la permission de tisser par crainte quâelles exagĂšrent, et il y a un rite pour guĂ©rir des effets dâun excĂšs dans cette activitĂ©. En relation avec ceci, il y avait la crainte de finir complĂštement quelque chose: (...) le tisserand laissait toujours une petite fente entre les fils».
Mais de quelle jouissance sâagit-il?
Il y a certes lâĂ©vocation constante de lâobjet aimĂ© et absent. Il est entourĂ© in absentia. On ne tricote pas pour nâimporte qui. En attendant le retour dâUlysse, quâest-ce quâelle tricote Penelope? Tricote-elle pour Ulysse? Pas du tout, elle tricote le linceul de son beau-pĂšre. Invoque-t-elle par lĂ la mort du pĂšre de son homme, comme une promesse de jouissance? Il faudra relire le texte.
Il y a des analystes qui tricotent. Il se peut que lâĂ©coute transforme le flot continue de ce qui est dit en une succession discrĂšte de signifiants, et dans cette transformation, et que le fil consistant du dire du patient fasse «texture». 1+1+1 signifiants ou mailles sâenchaĂźnent.
Et lorsquâon finit le rang, et que lâon doit retourner le tricot, ne fait-on pas un demi-tour comme celui de la bande Moebius? On retourne un ouvrage quand on finit de tricoter un rang.
(Jâignore si les gauchers ou gauchĂšres tricotent dans le sens inverse. Cela devrait ĂȘtre tout Ă fait possible) .
Ce retournement du tricot suggĂšre un petit exercice de topologie:
Supposons que lâon ne puisse pas retourner lâouvrage. Que pour des raisons x, les aiguilles droite et gauche doivent rester fixes. Est-il possible de continuer lâouvrage si le tricoteur se dĂ©place dans lâespace en allant de lâautre cĂŽtĂ© du tricot, un peu comme Alice quand elle se dĂ©place de lâautre cĂŽtĂ© du miroir?
Est-ce que la main droite va retrouver son aiguille en Ă©tat de travail, câest-Ă -dire vide, afin dâaccueillir les mailles quâelle va une Ă une tricoter?
Comme tous les exercices de topologie, ce nâest pas «évident» de rĂ©pondre. La rĂ©ponse câest oui.
Cela veut dire quâen tricotant on fabrique un spin, Ă lâimage de celui de la chaĂźne de l'ADN. Ca tourne sur lui-mĂȘme. Et ce spin est strictement Ă©quivalent au dĂ©placement du corps dans lâespace en tournant autour du tricot.
Le premier spin est celui du filage: pour fabriquer un fil Ă partir dâun flocon de laine, de coton, de soie, il faut dĂ©gager un bout et le faire tourner sur lui-mĂȘme. Spin en anglais veut dire «filer» la laine, le coton, etc.
Cet amusement mâa rappelĂ© la notion dâĂ©quivalence dĂ©crite par Jeanne Granon-Lafont (La topologie ordinaire de Jacques Lacan, Ă©d. Point hors ligne). Et il permet de saisir quelque chose qui mâavait beaucoup intĂ©ressĂ©e dĂ©jĂ Ă lâĂ©poque de la parution du livre: un objet topologique nâest pas dans lâespace, mais il est lâespace - comme les spins quâon fait sur le tricot (que le tricoteur perçoit dans lâenroulement des fils Ă tricoter) seraient Ă©quivalents au dĂ©placement autour du tricot sâil Ă©tait fixe.
Cette distinction est importante par rapport au fantasme impliquĂ© dans la gĂ©omĂ©trie euclidienne: un espace plus ou moins accueillant y est implicite, comme le sac du Moi de Freud, ou le ventre maternel oĂč macĂšre lâobsessionnel.
Mais ces questions sont dilatoires par rapport Ă la question centrale de ce topo. Quâest-ce que la jouissance de tricoter?
Poser cette question est une introduction Ă une hypothĂšse de lecture du sĂ©minaire RSI oĂč Lacan situe ce quâil en serait de la consistance rĂ©elle du phallus, qui rendrait compte dâune façon trĂšs explicite de la jouissance de tricoter.
Il me semble que Lacan aborde d'une façon nouvelle ce qu'il en serait de l'imaginaire. « Il n'y a pas d'imaginaire qui ne suppose une substance, et fait étrange, la question du réel est posée secondement ». (RSI, éd. ALI, page 31)
Et il avance tout de suite que le nĆud fait exception: les trois tiennent ensemble. Le mot consistance vient de consistere en latin qui signifie « se tenir ensemble » (Petit Robert).
Et il me semble que câest une grande difficultĂ© propre au nĆud que de ne pas poser le rĂ©el secondement, câest-Ă -dire de le poser dâemblĂ©e sans lâappui de la substance supposĂ©e dâun imaginaire posĂ©e au prĂ©alable.
Il dira plus loin que « le phallus c'est la consistance du réel, et qu'il serait l'abord premier de la consistance ».
Un autre effort par rapport Ă la difficultĂ© posĂ©e par la consistance comme supposition dâune substance est Ă©voquĂ© par Lacan lorsquâil dit « tout abord du RĂ©el est tissĂ© par le nombre, il y a dans le nombre une consistance (...) pas naturelle du tout ».
Il dira que sa dĂ©marche consiste Ă faire abstraction de la consistance comme telle. Et il ajoute: « ça ne sâest jamais fait avant ». On a affaire Ă une consistance rĂ©elle. Et curieusement il va la dĂ©finir comme autre chose que celle qui se dĂ©finit par la non-contradiction. Câest la dĂ©marche de Gödel, qui dĂ©finit un systĂšme consistant lorsquâil respecte le principe de non-contradiction. Peut-on dire quâil dĂ©busque lâimaginaire dans le fonds mĂȘme de logique binaire, oĂč le deux serait encore lestĂ© de spĂ©culaire? Les travaux de Gödel avaient amenĂ© Lacan Ă dĂ©finir le rĂ©el comme «lâimpossible Ă Ă©crire p et non-p» dans le sĂ©minaire prĂ©cĂ©dent. Il semblerait faire aussi partie de lâimaginaire pour Lacan quand il dit que la consistance rĂ©elle nâest pas dĂ©finie par la non-contradiction. Il dĂ©crit la « figure du nĆud comme quelque chose qui a une consistance rĂ©elle, puisque c'est ça qui est supposĂ©. C'est une corde, et ça tient ».
Il sâagit dâavoir dans la main, dit-il, « cette corde comme fondement supposĂ© de la consistance », dans ce qui la distingue de la ligne gĂ©omĂ©trique.
Les mathĂ©maticiens ont mis du temps Ă la concevoir cette ligne comme pouvant ĂȘtre dĂ©pourvue dâune quelconque tangente qui viendrait justement lui donner de lâĂ©paisseur. Ils ont mis du temps Ă la concevoir dans sa continuitĂ©, sans Ă©paisseur. Quelque chose de la consistance de la corde sâimposait Ă eux, malgrĂ© eux ?
Il reviendra plus loin sur Gödel, sur la question de la consistance : « Quâest-ce que peut ĂȘtre supposer, puisque le terme de consistance suppose celui de dĂ©monstration, quâest-ce que peut-ĂȘtre supposer une dĂ©monstration dans le RĂ©el ? Rien dâautre ne le suppose que la consistance dont la corde est le support. La corde est le fondement de lâaccord ».
« La corde devient le symptÎme de ce en quoi le symbolique consiste ».
Et en évoquant la sortie un peu prématurée de ce signifiant symptÎme il dira que le symbolique est ce qui « de la consistance fait métaphore la plus simple » : montrer la corde, tenez bien la corde, etc...
Ces lignes suffisent peut-ĂȘtre Ă donner une idĂ©e de ce que la corde dans le nĆud ne renvoie pas tant Ă sa substance matĂ©rielle mais quâelle est mĂ©taphore de la consistance rĂ©elle, que Lacan rattachera plus loin au phallus. « Le rĂ©el câest la jouissance qui ek-siste au phallus, Ă la consistance rĂ©elle du phallus ». Autrement dit, ce qui entoure cette corde quâon peut tenir dans la main.
Avec ces nouveaux frayages, Lacan mâa permis de comprendre pourquoi il y a des femmes qui aiment tant tenir entre leurs doigts ces consistances Ă filer, tisser, tricoter... et en faire des textures.