La responsabilité du sujet, conférence de Bernard Vandermersch

Mathinées Lacaniennes

samedi 11 janvier 2014

La responsabilité du sujet

Bernard Vandermersch

Virginia Hasenbalg-Corabianu : Ai- je besoin de présenter Bernard Vandermersch?

Bernard est tout d'abord un ami. Il a Ă©tĂ© par ailleurs prĂ©sident de l'ALI et co-auteur avec Roland Chemama du Dictionnaire de Psychanalyse, ouvrage de rĂ©fĂ©rence pour nous tous. Il fait des sĂ©minaires Ă  Montpellier et Ă  Lille transmettant l’enseignement de Lacan...

Nous sommes trùs heureux de l’accueillir ce matin.

Bernard Vandermersch : Je suis trĂšs Ă©mu et un peu accablĂ© en mĂȘme temps parce que le propos que je souhaite tenir avec vous rejoint beaucoup des questions que vous avez soulevĂ©es ce matin : le continu et le discontinu. Je suis impressionnĂ© aussi par ce que Melman a Ă©crit pour le sĂ©minaire d’hiver qui se base aussi sur ce bipĂŽle : continu/ discontinu... Je vais vous en lire le premier paragraphe :

« L’inconscient n’est pas l’inspirateur du mot d’esprit, il en est l’étoffe mĂȘme
 La discipline inventĂ©e par Freud eut sans doute connu un meilleur sort, s’il avait acceptĂ© d’en identifier le matĂ©riel. Mais la rĂ©sistance est toujours lĂ , refusant d’admettre la dominance dans l’organisation de l’inconscient » - de quoi ? - non pas du verbe [in principio erat verbum] mais de son dĂ©chet, la lettre. » [L’inconscient, sa nature, ce n’est pas du signifiant ; le signifiant quand il est refoulĂ©, c’est de la lettre. Ça, ça colle Ă  mon avis.] « Et donc dans la foulĂ©e, de la puissance, non pas du discontinu
 » [c’est Ă  dire du signifiant] «  avec Ă  la clĂ©, la castration pour lui donner du sens et l’amour pour la pĂ©renniser,
 » [parce que l’amour se porte toujours vers ce qui est castrĂ©, il faut bien boucher le trou. L’amour se porte lĂ . L’amour est une dĂ©fense contre le dĂ©sir parce que le dĂ©sir c’est ce qui ampute l’image.] « 
mais du continu, dont la puissance dispense du sacrifice comme du mentor ».

V.H.C. : Ce n’est pas le signifiant, la castration, l’amour. C’est des dĂ©chets, la lettre.

B.V. : C’est le dĂ©chet, la lettre associĂ©e ici au continu, ce dont la jouissance dispense du sacrifice comme du mentor.

V.H.C : Une jouissance qui dispense du sacrifice ?

B.V. : Oui, parce qu’on est dans le continu. Le continu est associĂ© Ă  l’idĂ©e de « pas de perte », du moins comme je l’entends. Parce qu’avant il Ă©tait question de castration. La castration liĂ©e Ă  la coupure du 1, le 1 faisant coupure. Enfin ça me surprend un petit peu, parce que spontanĂ©ment j’aurais plutĂŽt tendance Ă  voir dans le signifiant, en dehors du S1, quelque chose de connexe, qui colle, en tant qu’il est diffĂ©rence pure et dans la lettre plutĂŽt quelque chose de discontinu, dans la mesure oĂč la lettre, au moins pour une part de sa fonction, est de l’identique Ă  soi (et donc du discontinu)
 Par exemple dans le retour de l’oubli du nom Signorelli par Freud, on voit que des lettres se sont dĂ©tachĂ©es comme des Ă©lĂ©ments discrets pour se re-combiner autrement, produire d’autres mots : Botticelli, Boltraffio, etc. qui ne valent que d’ĂȘtre diffĂ©rents d’autres signifiants et ne se dĂ©tacher que ponctuellement d’un continu. Alors que les lettres me semblent ĂȘtre des Ă©lĂ©ments distincts, sĂ©parĂ©s, « pulvĂ©risĂ©s », enfin des grains de sable
 Il y a lĂ  quelque chose qui me fait difficultĂ© dans la façon dont Charles Melman prend les choses.

Bon, enfin, cette question de continu et discontinu, m’a toujours tracassĂ© - disons assez tĂŽt - car je ne suis pas « prĂ©coce » comme le petit garçon de tout Ă  l’heure.

Ce que j’essayais de comprendre, c’est comment l’idĂ©e que l’on se fait du sujet se traduit spatialement. Parce que nous pensons et « La psychĂ© est Ă©tendue, n’en sait rien » dit Freud. Cette phrase est extraordinaire. Je ne sais pas quand il a Ă©crit ça, ça a Ă©tĂ© recueilli dans des cahiers de notes qui ont Ă©tĂ© publiĂ©s en 41, peut-ĂȘtre qu’on le sait plus prĂ©cisĂ©ment. Enfin, Ă©crire « La psychĂ© est Ă©tendue, n’en sait rien » c’est Ă©videmment une prise de position. La question est de savoir d e quel type d’espace il s’agit.

Ma question est donc : comment l’idĂ©e que l’on se fait du sujet (mot que Freud n’utilise pas) induit celle qu’on va se faire de sa responsabilitĂ© ? Et du mĂȘme coup de celle de l’analyste, en tant qu’il a en charge la question du sujet. C’est un vaste programme, ce n’est pas facile d’en dire quelque chose. DĂ©jĂ  on peut voir que dans le mot de re-sponsabilitĂ©, il y a le rĂ© de la rĂ©pĂ©tition et « sponsabilité » qui vient de spondeo, c’est re- spondeo.

Jean Perin : Res, la Chose.

B.V. : Oui, mais lĂ , on joue de l’équivoque. On peut en effet couper autrement comme le fait Jean, qui est assez astucieux, et on peut entendre res, la chose et pondus, le poids, (de pendo pendre, peser) et alors lĂ  on est dans le poids de la Chose. C’est une façon d’entendre autre chose en dĂ©coupant autrement. De mĂȘme qu’on peut dĂ©couper la vĂ©ritĂ© en a letheia : l’oubli de l’oubli ou bien de couper aprĂšs alĂ©, alĂ©theia : ça fait l’errance des dieux.

V.H.C : Alors l’étymologie de la responsabilitĂ© ?

B.V. : L’étymologie officielle, et non pas celle de Jean, c’est re-spondeo. Spondeo c’est s’engager. Le sponsor, c’est le garant des promesses, sponsus, sponsa ce sont les fiancĂ©s d’oĂč les Ă©poux.

V.H.C : Donc, c’est l’engagement de nouveau.

B.V. : C’est ça. Ça consiste Ă  prendre une femme, et l’emmener avec soi. Ducere uxorem : j’emmĂšne ma femme, je lui mets le voile sur la tĂȘte. Nuptiae, les noces: je lui mets le voile sur la tĂȘte, nubo, - ne croyez pas que le voile soit une spĂ©cialitĂ© musulmane, c’est une histoire romaine - et je l’embarque. Et mĂȘme je la rapte ! Puisque pour fonder Rome, il a bien fallu chercher des femmes chez les Sabines.

Dans La science et la vĂ©ritĂ© (1966) qu’est-ce que je lis ?

« De notre position de sujet nous sommes toujours responsables ».

Dans le Sinthome, leçon 4 du 13 janvier 1976, donc 10 ans aprĂšs La science et la vĂ©ritĂ© Lacan dit « On n’est responsable que dans la mesure de son savoir- faire. Qu’est-ce que c’est que le savoir-faire ? Disons que c’est l’art, l’artifice, ce qui donne Ă  l’art, Ă  l’art dont on est capable, une valeur remarquable. Remarquable en quoi puisque il n’y a pas d’Autre de l’Autre pour opĂ©rer le jugement dernier ? » Qu’est-ce qui va, vous dire que c’est remarquable ? Qu’est-ce qui vous dit que Braque, c’est mieux ou moins bien que Picasso ? Il n’y a pas de jugement dernier. Vous voyez que c’est une allusion au mĂ©talangage, Ă  la position de l’Autre de l’Autre. Il n’y a pas d’Autre de l’Autre pour opĂ©rer le jugement dernier. Jugement dernier ce n’est pas anodin non plus. C’est celui aussi de la fresque de Signorelli, oĂč Signorelli s’est reprĂ©sentĂ©, oĂč Freud voit Signorelli, mais il en perd le nom.

Et tout ça parce que Freud voulait passer pour un mĂ©decin qui maĂźtrisait son affaire, en refoulant la mort d’un patient qui s’était justement suicidĂ© parce qu’il Ă©tait impuissant. Qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre veut dire qu’il y a quelque chose dont nous ne pouvons pas jouir. C’est rĂ©servĂ© Ă  Dieu cette jouissance.

Alors « Appelons ça la jouissance de Dieu, avec le sens inclus lĂ -dedans de jouissance sexuelle
 ».

Qu’est-ce c’est que cette histoire ? Qu’est-ce qui Ă©tait interdit Ă  l’homme ? C’était le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal, ce n’était pas seulement un jugement esthĂ©tique, un jugement Ă©thique aussi.

V.H.C : Attends, tu fais allusion Ă  des choses que l’on est sensĂ© suivre entre les lignes, moi je me suis perdue un petit peu.

B.V. : Non, il n’y a pas d’Autre de l’Autre.

V.H.C : On n'est donc responsable que de son savoir faire.

B.V. : Que dans la mesure de son savoir-faire. Ça, c’est l’énoncĂ© premier.

V.H.C : C’est-Ă -dire que si tu n’as pas ce savoir-faire, et que tu fais quand mĂȘme, tu n’en es pas responsable ?

B.V. : Non, tu as toujours un savoir-faire, la question c’est que tu n’es responsable que dans la mesure de ce savoir-faire-là. C’est ça que ça veut dire. Ça ne veut pas dire qu’il y en a qui ont un savoir-faire et d’autres qui n’en n’ont pas.

V.H.C : Ça veut dire qu’ils sont diffĂ©rents, comme Braque et Picasso?

B.V. : Oui, ou moi, qui dessine trĂšs bien, mais enfin quand mĂȘme!

J.P : On ne serait pas responsable de ce qu’on n'a pas fait?

B.V. : De ce qu’on ne sait pas faire. Mais attention, on n’est responsable que dans la mesure, c’est la parabole des talents. 1, 2, 5 talents. Sauf que celui qui n’en avait reçu qu’un ne l’a pas fait fructifier.

« Appelons ça la jouissance de Dieu. L’image qu’on se fait de Dieu implique-t-elle ou non qu’il jouisse de ce qu’il a commis, en admettant qu’il ex-siste? »

Alors ça c’est une question qui occupe certains d’entre vous et pas d’autres.

« 
Y rĂ©pondre qu’il [Dieu] n’ex-siste pas tranche la question, en nous rendant la charge d’une pensĂ©e dont l’essence est de s’insĂ©rer dans cette rĂ©alitĂ© - premiĂšre approximation du mot rĂ©el qui a un autre sens dans mon vocabulaire - dans cette rĂ©alitĂ© limitĂ©e qui s’atteste de l’ex-sistence, Ă©crite de la mĂȘme façon : ex, trait d’union, s, de l’ex-sistence du sexe ».

Donc, c’est toujours cette idĂ©e que le non savoir, la rĂ©alitĂ© limitĂ©e, le RĂ©el en question c’est toujours ce qui s’atteste par l’ex-sistence du sexe, c’est-Ă -dire le non rapport sexuel. C’est lĂ  oĂč Lacan situe la dimension de RĂ©el.

C’est d’ailleurs une question que je vous pose, pourquoi ça ne lui suffit pas de poser le RĂ©el dans l’aporie de l’origine par exemple ? L’aporie de l’origine, c’est-Ă -dire, comment articuler quelque chose avec le rien, le nĂ©ant d’avant.
 L’aporie logique la plus Ă©vidente, c’est celle de l’origine. Ça suffit pour poser la question du pĂšre. Mais Lacan ne pose pas spĂ©cifiquement la question de l’origine sur le mode d’une aporie logique, il la situe sur un mode logique mais au niveau du rapport sexuel. A partir, donc dĂ©jĂ , d’une certaine conception du langage, de la coupure dans l’ensemble du langage en deux ensembles tels qu’il n’y a pas moyen d’établir un rapport entre ces deux ensembles quant Ă  la façon dont ces ensembles jouissent, quoique Ă  partir de la mĂȘme coupure. En fin j’essaie lĂ  de dire les choses un peu vite...

Je vais encore lire deux passages de ce sĂ©minaire. Mais lisant cela, Ă©videmment, ça me rappelle « La science et la vĂ©ritĂ© » (SĂ©minaire de 1965-1966 le 1 dĂ©cembre 1965) oĂč Lacan disait : « De notre position de sujet nous sommes toujours responsables. » Au dĂ©but quand je le lisais, je rĂ©pĂ©tais toujours : « De notre position de sujet nous sommes tous responsables. » Alors que ce n’est pas ça : c’est toujours responsable ».

Ça me fait poser la question de savoir si Lacan, Ă  dix ans d’intervalle, n’évolue pas dans sa question de la responsabilitĂ© du sujet.

DeuxiĂšme question, est-ce que cette variation, cette Ă©volution dans la responsabilitĂ© du sujet ne dĂ©pendrait pas de l’appareil topologique dans lequel il inscrit son travail Ă  ce moment lĂ  ? Et notamment la question de la castration


J. Perin : Bernard, ce que tu apportes lĂ  est vraiment fondamental et intĂ©ressant. Pour aller vite, Ă  l’époque de ce que disait Lacan Ă  peu prĂšs ou avant aussi, il y avait dans la pensĂ©e française, quelque chose, une opposition, on va dire, une polaritĂ©, entre le savoir-faire et le savoir ĂȘtre. Et ce que Lacan Ă©limine, c’est prĂ©cisĂ©ment l’ĂȘtre. Est-ce que tu serais d’accord ?

B.V. : Tout Ă  fait d’accord, tout Ă  fait d’accord, parce que tu sais aussi que justement il y avait des analystes Ă  l’Institut qui disaient que l’analyste travaille avec son ĂȘtre.

J.P. : Voilà. On était en pleine ontologie complÚtement baroque.

B.V. : Ce qui n’est pas Ă  balayer Ă  cent pour cent. C’est Ă  dire que l’analyste travaille avec l’ĂȘtre supposĂ© que lui confĂšre le patient. Avec cette dissociation, entre l’idĂ©al de l’accomplissement de l’ĂȘtre que mon analyste incarne ou qu'il n’incarne pas d’ailleurs, et puis l’objet cause de dĂ©sir qui est un dĂ©chet, mais il ne faut pas non plus dramatiser la notion de dĂ©chet dans cette affaire, elle ne prend un accent dramatique que dans certains cas. DĂ©chet veut seulement dire ce qui reste de la symbolisation. Tout ne peut ĂȘtre dit, tout ne peut ĂȘtre imaginĂ© : il y a un reste. Ce reste est fondamental pour assurer un lieu d’ex-sistence du sujet. Car si tout est dit, comme certains scientifiques le voudraient, si tout est imaginĂ©, il n’y a plus de place pour une hypothĂšse, pour un manque, pour une Ă©nonciation.

Dans la mĂȘme leçon 4 du Sinthome, Lacan prĂ©cise : « Il est clair que l’ébauche mĂȘme de ce qu’on appelle la pensĂ©e, tout ce qui fait sens dĂšs que ça montre le bout de son nez, comporte une rĂ©fĂ©rence, une gravitation Ă  l’acte sexuel, si peu Ă©vident que soit cet acte. »

C’est-Ă -dire que, bizarrement, nous nous servons comme support de la pensĂ©e de ce qui serait une intuition de l’acte sexuel.

Adam connut Eve, et Ă  partir de lĂ , on pense que la pensĂ©e, le travail de la pensĂ©e pĂ©nĂštre le rĂ©el, que la forme pĂ©nĂštre la matiĂšre, autrement dit nous nous servons d’une reprĂ©sentation de l’acte sexuel pour penser la pensĂ©e, alors que ce qui est justement impensable c’est prĂ©cisĂ©ment le rapport sexuel.

Maintenant on rĂ©pĂšte ça assez facilement mais il faudrait essayer de comprendre pourquoi, pour Lacan, le rapport sexuel est-il quelque chose d’aussi rĂ©el.

Il dit encore ceci :

« Ceci implique au grĂ© de la pensĂ©e », donc si nous pensons ça, « qu’il n’y a de responsabilitĂ©, en ce sens oĂč responsabilitĂ© ça veut dire non-rĂ©ponse, ou rĂ©ponse Ă  cĂŽtĂ©... ».

Le travail que nous faisons avec les analysants se base sur ceci,

« qu'il n’y a de responsabilitĂ© que sexuelle, ce dont tout le monde, enfin de compte, a le sentiment ».

Je pourrais prendre le cas d’une dame que j’ai vu hier Ă  la prĂ©sentation de malade de Gonesse, qui situe trĂšs clairement son refus de s’engager dans une relation avec un homme. Elle a eu beaucoup d’hommes mais au moment oĂč l’un d’eux lui propose de vivre ensemble, elle ne veut pas. Et la question s’est posĂ©e de savoir si c’était un refus d’engagement pour des raisons, comment dire, d’économie psychique, de nĂ©gocier la castration au mieux, ou si c’est une incapacitĂ© structurale Ă  rĂ©pondre d’un engagement, c’est-Ă -dire que quelque chose vienne chez elle rĂ©pondre pour le sujet. La responsabilitĂ©, ce n’est pas trĂšs simple. Du sujet on dit qu’il est responsable, mais le sujet c’est une pure hypothĂšse. Il faut bien que quelque chose rĂ©ponde pour lui. C’est pourquoi l’idĂ©e du fantasme est si importante. C’est-Ă -dire que la question de l’objet, c’est-Ă -dire un quantum de jouissance, du discontinu quand mĂȘme, je ne sais pas comment il faut le dire, en tout cas, quelque chose qui est retranchĂ© d’un total, d’un moi total, quelque chose qui est retranchĂ© de cette maĂźtrise, vienne rĂ©pondre lĂ  oĂč le sujet doit s’engager. C’est-Ă -dire qu’il y a une perte, et d’ailleurs tout le monde a le sentiment que s’engager veut dire toujours quelque chose Ă  perdre, sauf qu’on croit que ce qu’on perd, ce sont toutes les autres occasions. Mais ce n’est pas ça l’enjeu.

- V.H.C. : Il y aurait donc une responsabilité du sujet homme et responsabilité du sujet femme ? Est-ce que la sexuation impliquerait une dissymétrie au niveau de la responsabilité ?

B.V. : Elle implique une dissymétrie au regard du sexuel.

Je vais essayer lĂ  de rĂ©pĂ©ter ce que Melman dit. Vous savez c’est toujours trĂšs difficile de savoir si les connaissances que nous avons emmagasinĂ©es ont acquis la valeur d’un savoir qui guide sa propre existence, ou si ça reste des rĂ©fĂ©rences extĂ©rieures sur lesquelles on s’appuie pour penser.

PlĂ»t au ciel que tous les lacaniens soient lacaniens! Enfin, il semble que la responsabilitĂ© Ă  l’égard du sexuel pour une femme consiste quelque part Ă  lĂącher quelque chose sur son propre fantasme pour accepter de servir, pour une part, au fantasme de l’homme. Le prix Ă  payer pour elle ne sera pas tellement de « s’offrir », comme elle le dit parfois, mais plutĂŽt de rencontrer la castration de l’homme. C’est-Ă -dire que ce qui la fait fuir, c’est que cet homme est tout aussi castrĂ©, et bien plus, puisque lui, il Ă©prouve directement le fonctionnement de la chose, que la volontĂ© de maĂźtrise narcissique du cĂŽtĂ© homme est bien la premiĂšre cause de l’impuissance sexuelle. Avant une « vraie » rencontre elle peut vivre dans la frustration un peu idĂ©alisĂ©e : il y en a qui l’ont, pas moi. Ce qui est d’ailleurs remarquable, c’est qu’aujourd’hui tous les programmes psychothĂ©rapiques vont dans le sens de l’acquisition d’une maĂźtrise narcissique! Je crois que les sexologues ont un avenir assez radieux...

Il y a d’autre part ce que rappelle la parution du livre DĂ©sir et responsabilitĂ© de l’analyste face Ă  la clinique actuelle, qui est un livre paru chez Eres sous la direction de Jean-Pierre Lebrun qui montre que la question de la responsabilitĂ© de l’analyste c’est tout de mĂȘme quelque chose qui commence Ă  nous tarauder. Je pense que ça tient au fait qu’on sent qu’on traverse, progressivement, une phase un peu nouvelle, c’est que les grands noms de l’analyse, les associations qui ont Ă©tĂ© construites au moment de la mort de Lacan ont pris un certain Ăąge, et l'on sent bien qu’il y a une responsabilitĂ© qui se fait plus pressante, qu’on ne peut pas toujours dire : « Je fais comme Lacan a dit, comme Melman a dit, etc » Il faut que moi aussi, je dise. Et ça, chacun commence Ă  le sentir d’une certaine façon,


 On ne peut pas toujours s’abriter derriùre la bonne parole!

Il y a aussi le sĂ©minaire que j’anime avec Roland et Christiane qu'on a appelĂ© cette annĂ©e Comment ne pas empĂȘcher un analysant de faire son analyse ? J'y Ă©voquais plusieurs idĂ©es, et notamment celle qu’on pouvait se faire de la cure. Soit qu’on la mĂšne, la cure, avec l’idĂ©e que mener ça vient de minari : menacer. C'est-Ă -dire le troupeau que l’on fait avancer Ă  la menace, Ă  la baguette avec des chiens qui mordillent les mollets comme cela. Soit qu’on la conduise, du verbe ducere, dux : le chef, ducere uxorem : amener l’épouse chez soi.

Alors que Lacan parle de la direction de la cure, on emploie souvent l’expression conduire la cure. Conduire et diriger semblent synonymes mais, si on passe Ă  la forme rĂ©flĂ©chie : je me conduis, n’a plus grand-chose Ă  voir avec je me dirige. La direction de la cure? L’étymologie de di-rection, c’est rego dont le substantif est rex, le roi. Mais le roi romain n’est pas ce qu’on croit. Le roi en latin, c’est plutĂŽt un prĂȘtre. C’est celui qui trace en lignes droites les fondations du temple et qui trace aussi les frontiĂšres. Regere fines.

J.P. : A l’époque de la royautĂ©.

B.V. : A l’époque de la royautĂ©. AprĂšs, il n’y avait plus de roi. Reste VercingĂ©torix puisque c’est l’équivalent celtique du rex, le rix. ParticularitĂ© Ă©trange, le mot roi, cette racine n’existe qu’aux deux extrĂ©mitĂ©s du monde indoeuropĂ©en.

Rego, rex, rectus, diriger, direction, la droite, etc. tout cela Ă©voque la direction. L’analyste doit donner la direction. Cette direction, est-ce que c’est une gravitation (naturelle)? La gravitation, nous l’avons vue tout Ă  l’heure comme gravitation vers l’acte sexuel, spontanĂ©ment.

Ma question Ă©tait et est toujours : Quelles sont les reprĂ©sentations qui agissent, malgrĂ© nous, subrepticement, sous la thĂ©orie que nous professons ? Celle de la direction de la cure etc. Par exemple, l’idĂ©e d’une force de gravitation ferait penser qu’une fois la cure engagĂ©e, cette gravitation conduirait la cure Ă  son terme Ă  condition que l’analyste dĂ©blaie un peu devant elle pour que le courant puisse passer.

Est-ce qu’au contraire c’est une gravitation contre laquelle il faudrait lutter, une sorte de travail sisyphĂ©en contre la pesanteur ?

Une autre idĂ©e serait de conduire, conducere, la cure. Il y a des analystes qui prennent le patient Ă  bras le corps. Bref toutes ces choses ont une incidence et en fait on en parle assez peu. Vous me direz que c’est une question Ă  traiter en contrĂŽle, que c’est Ă  son contrĂŽleur qu'il faut aller parler de ça.

Evidemment, ce qui mĂšne la cure c’est ce qui est sa condition et qu’on appelle le transfert. Lequel va droit dans le mur, si on n’y apporte pas un minimum de cor-rection. Toujours ce « reg ». C’est quoi le correctif ? Lacan nous le dit : « Si le transfert est ce qui Ă©carte la demande de la pulsion,...»

Pourquoi le transfert Ă©carte-t-il la demande de la pulsion ? Parce que la demande est une demande d’amour et elle s’adresse Ă  l’idĂ©al. C’est une demande d’ĂȘtre idĂ©al et adressĂ©e Ă  l’idĂ©al. Le transfert se rĂšgle sur l’idĂ©al.

« le dĂ©sir de l’analyste, lui, est ce qui ramĂšne la demande Ă  la pulsion. Par cette voie, il isole le petit a, il le met Ă  la plus grande distance possible du grand I que lui, l’analyste est appelĂ© par le sujet Ă  incarner. C’est de cette idĂ©alisation que l’analyste a Ă  dĂ©choir pour ĂȘtre le support de l’objet petit a sĂ©parateur dans la mesure oĂč son dĂ©sir, lui l’analyste, lui permet, dans une hypnose Ă  l’envers, d’incarner lui l’hypnotisĂ© ».

Evidemment, il doit se taire, mais j'ai du mal Ă  voir sur quoi l’analyste s’auto-hypnotise ! Sur l’objet petit a qu’il est lui-mĂȘme ? Enfin ça ne m’est pas trĂšs clair.

V.H. : Tu peux répéter la phrase?

B.V. : « Dans la mesure oĂč son dĂ©sir, lui l’analyste, lui permet, dans une hypnose Ă  l’envers, d’incarner lui l’hypnotisĂ© ». C’est une formule un peu
 Je ne sais pas, elle a rarement Ă©tĂ© commentĂ©e. Il s’explique un petit peu sur ce dĂ©sir: « DĂ©sir d’obtenir la diffĂ©rence absolue » C’est-Ă -dire rĂ©duire la diffĂ©rence Ă  ce qu’elle a d’absolu, indĂ©pendamment de toute signification, de tout sens. « Celle qui intervient quand, confrontĂ©e au signifiant primordial, le sujet vient pour la premiĂšre fois en position de s’y assujettir.» C’est-Ă -dire qu’il y a lĂ  quelque chose d’un peu mythique quand mĂȘme, d’un retour Ă  l’origine du signifiant premier qui aurait « aphanisé » le sujet, avant qu’il ne renaisse de sa disparition en constituant son dĂ©sir Ă  partir du dĂ©sir de l’Autre et de cet objet petit a.

J.P. : Mais assujettir, c’est quand mĂȘme une des phases du sujet : L’assujettir

B.V. : Le sujet est assujetti.

J.P. : Il n’est pas vraiment libre. On va dire comme cela.

B.V. : Oui, il n’a pas vraiment le choix parce que, ou ça passe par la parole, ou il reste Ă©tranger au langage et donc il n’y a pas d’humanisation possible.

V.H.C : Sa libertĂ© c’est une libertĂ© engagĂ©e.

B.V : VoilĂ  ! Donc, dĂ©sir de l’analyste de se faire support de l’objet cause du dĂ©sir de l’analysant pour que se rĂ©vĂšle au sujet le rĂŽle de son fantasme, de son histoire aussi, dans son effort de combler le trou de l’origine. Mais Lacan, lui, ne le situe pas tout Ă  fait lĂ . Il le situe plutĂŽt au niveau du non rapport sexuel, comblement de la faille du sujet.

V.H.C : Mais pas Ă  l’époque de ce texte ?

B.V : Non, mais le non-rapport sexuel a toujours été chez Lacan le réel, la faille essentielle


Enfin, il faudrait qu’on en discute, d’ailleurs si vous avez des idĂ©es immĂ©diatement vous pouvez le dire... Pourquoi le rĂ©el chez Lacan est-il toujours situĂ© du cĂŽtĂ© du sexuel, plutĂŽt que de l’aporie de l’origine, par exemple ? Autrement dit, pour lui, le sexuel c’est l’absence de sens, lĂ  oĂč le sens dĂ©faille. Ce n’est pas un sens. Quand nous disons « ça donne un sens sexuel », c’est plutĂŽt l’ab-sence. Et c’est vrai que le petit humain reste dans une sorte de bĂȘtise Ă  l’égard du sexuel, qu’il faut tout lui dire, et quand on lui dit, il ne comprend pas. Ce qui ne l’empĂȘche pas d’ailleurs de se lancer dedans.

C’est donc un dĂ©sir trĂšs paradoxal, ce dĂ©sir de l’analyste et d’autant plus Ă©nigmatique, qu’il ne peut s’appuyer sur aucun fantasme spĂ©cifique. Et qu’il ne viserait aucune jouissance spĂ©cifique. Pas mĂȘme la jouissance masochique car alors ce serait se faire l’objet petit a pour de vrai et non en soutenir le « semblant ». Si l’analyste tombe lĂ -dedans, ce n’est pas bon. Ce n’est pas bon pour lui non plus. Mais ça arrive. Je veux dire que ça arrive qu’un analyste se fasse maltraiter par ses patients, qu’il en jouisse. Il faut bien dire, ce n’est pas ça l’analyse.

Je me suis permis de dire que le dĂ©sir de l’analyste est un dĂ©sir qui n’a pas de bataillon propre.

V.H.C : Bataillon ?

B.V : Oui. « Le Vatican, combien de divisions ? » disait Staline. Le dĂ©sir de l’analyste n’a pas de bataillon propre, il n’a que des mercenaires. Je veux dire que c’est toujours avec d’autres dĂ©sirs que nous soutenons le dĂ©sir de l’analyste. D’oĂč la nĂ©cessitĂ© de correction permanente de la direction
.

V.H.C : Correction ?

B.V : Oui, oui, ce n’est pas forcĂ©ment donner des claques une correction...

V.H.C : Tu parles du transfert de travail ?

B.V : Oui, entre autres. C’est pourquoi ce n’est pas mal de parler de ce qu’on fait de temps en temps pour voir si ce que nous faisons, qui n’est jamais « ce qu’il faut faire », parce que s’’il y a un savoir-faire, il n’y a pas de mode d’emploi...

On ne peut pas diriger la cure comme on suit une recette de cuisine. Il n’y a peut-ĂȘtre pas de savoir-faire spĂ©cifiquement analytique, mais nous avons d’autres savoir-faire. Nous nous servons de ces autres savoir-faire pour essayer de tenir cette place qui, encore une fois, est paradoxale puisque le dĂ©sir de l’analyste Ă  la tenir serait celui d’obtenir, dit Lacan, la diffĂ©rence absolue ? Quel dĂ©sir chercherait cela? Je ne sais pas si c’est aussi bizarre que ça. Mais enfin. Qui cherche la dĂ©ception du sens ? Quand nous avons fini un roman, on est plutĂŽt déçu, on aurait prĂ©fĂ©rĂ© quelque fois que la solution ne vienne pas, qu’elle reste en suspens


Dans les derniers sĂ©minaires, en tout cas, il semble se produire une sorte de dĂ©-sidĂ©ration du dĂ©sir de l’analyste chez Lacan, au profit justement, de cette affaire de savoir-faire. Il y a d’ailleurs dans les derniers sĂ©minaires des choses un peu Ă©tranges, quand, Ă  un moment, il Ă©voque le « truc » que certains auraient pour guĂ©rir le symptĂŽme.

L’idĂ©e de ce dont je voulais vous entretenir aujourd’hui, c’est que mĂȘme la diffĂ©rence entre les positions Ă©thiques sur le sujet et sur la cure repose implicitement sur des topologies diffĂ©rentes. C’est dire que la topologie n’est pas superfĂ©tatoire dans cette affaire et d’abord parce que, le sachant ou non, nous avons une topologie implicite. Celle de Freud dans ces notes publiĂ©es en 1941 dit : « Bien sĂ»r, il se peut que la spatialitĂ© soit la projection de l’extension de l’appareil psychique ». Vous voyez ? C’est quasiment ce que dit Lacan, en moins osĂ© quand mĂȘme, quand Lacan dit que ce n’est pas si intuitif que ça si nous pensons l’espace en trois dimensions, que c’est Ă  cause des trois dimensions qui soutiennent le sujet.

Quand on regarde les dessins d’enfants, les premiers dessins d’enfants, on voit bien qu’ils ne sont nullement dĂ©terminĂ©s par la ressemblance de quelque objet. On pourrait s’étonner que l’enfant ne dessine pas ce qu’il voit. Il dessine des « trucs ». Puis, petit Ă  petit, il se plie Ă  une certaine ressemblance. Mais mĂȘme alors, les choses qu’il dessine en s’obligeant Ă  la ressemblance, c’est Ă  une ressemblance spĂ©culaire et fantasmatique. Enfin bref.

Freud Ă©crit dans ses notes : « Il se peut donc que la spatialitĂ© soit la projection de l’extension de l’appareil psychique. Vraisemblablement, aucune autre dĂ©rivation au lieu des conditions a priori de l’appareil psychique selon Kant. La psychĂ© est Ă©tendue, n’en sait rien. »

Comme tu le faisais remarquer, Freud a Ă©tĂ© encore plus loin, puisqu’il dit « Nous avons dit que la conscience est la surface de l’appareil psychique
 » Mais la surface lĂ , est conçue quasiment comme une membrane qui entoure l’Ɠuf. L’important, pour Freud ce n’est pas la surface
 enfin la surface est importante, mais le plus important pour lui, c’est le Ça, le contenu. Comment dit-il ça ? :

« Le moi est avant tout un moi corporel, il n’est pas seulement un ĂȘtre de surface, mais il est lui-mĂȘme la projection d’une surface. Si on cherche une analogie anatomique, le mieux est de l’identifier avec l’homoncule cĂ©rĂ©bral des anatomistes qui se trouve dans le cortex cĂ©rĂ©bral, la tĂȘte en bas et les pieds en haut, regardant vers l’arriĂšre et, on le sait, portant Ă  gauche la zone du langage. »

C’est lĂ  oĂč Freud laisse place Ă  une topographie. Non pas qu’il dise que c’est ça, ce n’est qu’une analogie, mais enfin on voit que sa formation de neurologue l’amĂšne malgrĂ© lui Ă  identifier les lieux psychiques Ă  des lieux du corps. Je vous rappelle le schĂ©ma que vous connaissez, c’est celui qui se trouve dans Le Moi et le Ça. Alors, on voit que le Moi ce n’est pas seulement la membrane, c'est une partie qui est posĂ©e comme cela sur le « Ça », il en est une diffĂ©rentiation.

Il y a une autre reprĂ©sentation de cet Ɠuf dans Les nouvelles confĂ©rences sur la psychanalyse, sur la personnalitĂ© psychique. Vous voyez, c’est un autre schĂ©ma qui ressemble fort au premier, sauf qu’il n’y met pas la zone acoustique lĂ  et pour le reste c’est Ă  peu prĂšs pareil. Il y rajoute le surmoi. Mais il y a toujours la perception, c’est-Ă -dire, ce schĂ©ma reprĂ©sente l’appareil psychique comme un corps plongĂ© dans un monde extĂ©rieur. Alors que pour Lacan c’est tout autre chose, puisque le monde extĂ©rieur n’est autre que la continuation : la rĂ©alitĂ© et le Moi, c’est du mĂȘme tonneau. Ce qui Ă©videment engendre une conception de la cure tout Ă  fait diffĂ©rente. Puisque il ne s’agit pas de rĂ©gler nos problĂšmes avec le monde, conçu comme extĂ©rieur. Il s’agit de rĂ©gler le problĂšme que nous avons avec la cause de notre dĂ©sir, les dĂ©fenses que nous avons Ă©laborĂ©es Ă  cet Ă©gard, ce qui va Ă©videment modifier le monde extĂ©rieur, mais comme par hasard, il va apparaĂźtre dans les bons cas, un peu moins hostile, un peu moins nuisible, un peu moins obstaculant, si je puis reprendre ce terme


Ces diffĂ©rences de topologie ont des consĂ©quences. Il rĂ©sulte de cette topologie d’Ɠuf, en quelque sorte, oĂč le Moi n’est qu’une diffĂ©renciation du Ça au contact du monde extĂ©rieur, que l’éthique qui va s’imposer Ă  Freud, c’est Wo Es war, soll Ich werden : LĂ  oĂč c’était [le Ça], Je dois advenir. Mais le contexte fait que l’on entend le Es et le Ich et le Ich qui est posĂ© sur le Ça doit donc pĂ©nĂ©trer dans le Ça
 Et ça a produit cette traduction que vous connaissez : « Le Moi doit dĂ©loger le Ça. » Alors Ă©videment, ce n’est pas ce que dit Freud, mais enfin, c’est quand mĂȘme liĂ© Ă  l’idĂ©ologie de l’époque, puisqu’il en parle comme d’une tĂąche civilisatrice, comme l’assĂšchement du Zuydersee. Freud lui-mĂȘme confiait Ă  Fliess ceci d'Ă©tonnant - aujourd’hui je fais beaucoup de citations ! - Il dit dans la lettre du 1er fĂ©vrier 1900 Ă  Fliess :

« En effet je ne suis absolument pas un homme de science, un observateur, un expĂ©rimentateur, un penseur. Je ne suis pas du tout ça. Je ne suis rien d’autre qu’un conquistador de tempĂ©rament, un aventurier -si tu veux le traduire ainsi - avec la curiositĂ©, l’audace et la tĂ©nacitĂ© de cette sorte d’homme. »

V.H.C : Oh! C’est surprenant !

B.V : C’est surprenant, mais on dit Ă  son copain ce qu’on ne dit pas Ă  son analyste. Et donc, je crois que c’est utile pour saisir le dĂ©sir du premier analyste. Voyez lĂ  ce que je dis qu’il n’y a pas de dĂ©sir propre, qu’il n’y a pas de bataillon propre au dĂ©sir de l’analyste, mais qu'il y a des mercenaires. Eh bien, je crois que Freud effectivement, a toujours Ă©tĂ© beaucoup plus un conquistador. Cette histoire de conquistador, de reconquĂ©rir - et notamment cette humiliation dont il avait hĂ©ritĂ© puisque son pĂšre avait Ă©tĂ© humiliĂ© - et tout cela a jouĂ© Ă©normĂ©ment dans sa façon de conduire les cures. C’est important cette reconquĂȘte d’une dignitĂ©, du nom.

J.P : Du Nom, du nomen Ă  refaire valoir universellement.

B.V : Enfin, il va de soi que Freud est quand mĂȘme quelqu'un dont le gĂ©nie n'a guĂšre Ă©tĂ© surpassĂ©, et il a vu trĂšs vite qu’il y avait une limite Ă  cette reconquĂȘte du Es : l’UrverdrĂ€ngung, qui n’est pas pour autant chez lui articulĂ© comme un impossible logique, parce que pour lui l’UrverdrĂ€ngung est liĂ© toujours Ă  un refus, Ă  un rejet par le Moi d’un reprĂ©sentant pulsionnel, mais qui est Ă  la fois universel

V.H.C : Rejet par le Moi tu dis ?

B.V : Oui, rejet, euh
 refus pardon, refus. Le représentant de la pulsion se voit refusé par le Moi et à partir de là, fixé définitivement. Il faudrait retrouver les termes précis.

X ? : Il l'attribue au Moi ?

B.V : C’est ça ! C’est le Moi. Je pense qu’il l’aurait corrigĂ© s’il avait aprĂšs tout repris ce qu’il avait pensĂ©... Cela dit avec Lacan ce n’est certainement pas le sujet qui refuse


J.P : Oui, mais on peut jouer sur les mots Moi et Je...

B.V : On peut jouer sur les deux mots, mais lĂ , ce n’est sĂ»rement pas le sujet qui est Ă  l’origine de l’UrverdrĂ€ngung, puisque c’est au contraire l’UrverdrĂ€ngung qui permet qu’il y ait du sujet. Car si Ă©videment tout Ă©tait dit, il n’y aurait plus rien Ă  dire et il n’y aurait pas de sujet.

« Le moi doit dĂ©loger le ça », je pense que c’est une mauvaise interprĂ©tation. Mais enfin l’idĂ©e de conquistador, elle est bien chez Freud, quand mĂȘme, et il y a chez Freud une autre illusion - lui qui a pourtant dĂ©noncĂ© l’illusion de la religion - c’est quand il dit Ă  propose de l’éthique de la cure : « la relation analytique repose sur l’amour de la vĂ©ritĂ©, c’est-Ă -dire sur la reconnaissance de la rĂ©alitĂ© et qu’elle exclut tout Schein [on a traduit ce terme par faux semblant mais je crois que c’est tout simplement semblant. Ça peut vouloir dire aussi illusion] et toute duperie. »

V.H.C : Tu rĂ©pĂštes s’il te plait.

B.V : Il ne faudra pas oublier, dit Freud dans « Analyse avec fin et sans fin », que les analystes sont loin d’avoir atteint le degrĂ© de normalitĂ© auquel ils voudraient voir accĂ©der leurs patients. Mais il y a un moment oĂč il devient moins lucide, c’est Ă  la fin : « C’est donc Ă  bon escient qu’on exigera de l’analyste comme une part de ce qui atteste de sa qualification, un assez haut degrĂ© de normalitĂ© [ regardez-vous les uns les autres ] et de rectitude psychique.

A cela s’ajoute qu’il a, en outre, besoin d’une certaine supĂ©rioritĂ© pour agir sur le patient comme modĂšle dans certaines situations analytiques, et comme maĂźtre dans d’autres. » Oui, Ă©coutez bien, vous ĂȘtes tous d’accord avec ce qu’il dit. Je suis dĂ©solĂ©. Vous professez le contraire, mais vous pensez ça.

« Enfin il ne faut pas oublier que la relation analytique est fondĂ©e sur l’amour de la vĂ©ritĂ©, (Wahrheitsliebe) c’est-Ă -dire la reconnaissance (Erkennen), de la rĂ©alitĂ© ( RealitĂ€t), et qu’elle exclut tout faux semblant, Schein et tout leurre. »

Pour Lacan, « le rĂ©el se trouve dans les embrouilles du vrai », c’est-Ă -dire que ce que pense Freud, que l’amour de la vĂ©ritĂ© conduirait Ă  la reconnaissance de la rĂ©alitĂ©, eh bien, c’est une illusion. Que l’amour de la vĂ©ritĂ© ça pousse bien plutĂŽt vers des choses assez dĂ©sagrĂ©ables et notamment d’y croire Ă  la vĂ©ritĂ©. Et Ă  croire que la vĂ©ritĂ© pourrait ĂȘtre dite toute. Et vous savez que Freud est allĂ© quelquefois pousser un peu loin dans ce domaine, puisque, quand il a voulu titiller l’homme aux loups pour qu’il dise : est-ce que c’est bien vrai que vous avez eu ce rĂȘve Ă  tel moment ? Est- ce bien pour la premiĂšre fois, Ă  l’ñge d’un an et demi, ou Ă  deux ans ? Je ne sais plus exactement. Il coince l’homme aux loups lĂ  qui devient par lĂ -mĂȘme le garant, lui, de tout l’édifice de la psychanalyse.

Qu’est-ce qui se passe Ă  ce moment-lĂ  ? J’évoquais tout Ă  l’heure les passages Ă  l’acte et les acting out. Il aurait fallu rajouter les phĂ©nomĂšnes psychosomatiques, ou Ă©ventuellement le dĂ©lire. Ce qui apparaĂźt, c’est un trou. Un trou sur le nez. « LĂ  oĂč tu cherches la clĂ© de voĂ»te de ton systĂšme, c’est un trou ». Evidemment, c’est facile dans l’aprĂšs-coup, nous l’interprĂ©tons comme cela parce que ça nous arrange, mais il est clair que pour l’homme aux loups, c’était totalement impensĂ©.

Donc, pour Lacan, le rĂ©el se trouve dans les embrouilles du vrai, c’est ce qu’il nous dit. Lacan sĂ©pare donc la question du vrai du rĂ©el et cette sĂ©paration repose sur une topologie oĂč le vrai comme adaequatio rei et intellectus, l’adĂ©quation du rĂ©el et du symbolique, ne peut pas se faire sans un tiers terme, sans l’imaginaire. C’est-Ă -dire sans la dimension du sens. C’est important.

Autrement dit, je ne peux pas avec le mot attraper la chose directement. Il y a forcĂ©ment un tiers terme. S et I ne s’articulent qu’avec le rĂ©el aussi, l’espace Ă  trois. Et R s’articule avec I. Il est clair que c’est la reconnaissance du caractĂšre invasif, parasitaire, mais aussi humanisant, du langage, qui amĂšne Lacan Ă  cette topologie.

Ce qui est surprenant chez Freud, c’est Ă  quel point il travaille avec l’ordre du symbolique. Tous ses textes principaux, enfin les premiers textes sur le Witz, le rĂȘve, les actes manquĂ©s, toute la psychopathologie de la vie quotidienne, sont entiĂšrement tissĂ©s du travail du Symbolique, mais il n’isole pas le symbolique comme tel.

On a l’impression que Lacan n’a eu qu’à recueillir ça. Il faut croire pourtant que ce n’était pas si facile puisque les analystes post-freudiens, eux, s’y sont opposĂ©s et mĂȘme ont quasiment virĂ© Lacan, d’avoir fait de la structure du langage celle de l’inconscient.

« Si il y en a un pour qui l’inconscient est structurĂ© comme un langage, il peut quitter la piĂšce immĂ©diatement. » avait dit un analyste Ă  l’époque. Je ne sais pas si pour vous ça fait le mĂȘme effet mais c’est complĂštement surprenant, de voir qu’aujourd’hui encore, mĂȘme chez les savants, la dimension du langage n’apparaisse pas comme l’évidence de l’humanitĂ©.

V.H.C : Il est pensé comme un instrument.

B.V : Il est pensĂ© comme un instrument un peu plus sophistiquĂ© que le langage animal. D’ailleurs beaucoup de gens refusent de faire une distinction absolue avec le langage animal


Ce que je voulais simplement dire, c’est que si que Freud fait de la cure cette espĂšce de conquĂȘte territoriale, c’est clair que c’est liĂ© Ă  une certaine reprĂ©sentation de l’appareil psychique.

Quant Ă  Lacan, il nous dit, Ă  propos de La science et la vĂ©ritĂ©, premiĂšre leçon du sĂ©minaire L’Objet de la psychanalyse : « De notre position de sujet nous sommes toujours responsables. Alors qu’on appelle ça oĂč l’on veut du terrorisme, j’ai le droit de sourire car ce n’est pas dans un milieu oĂč la doctrine est ouvertement matiĂšre Ă  tractation que je craindrais d’offusquer personne en formulant que l’erreur de bonne fois est de toute la plus impardonnable. »

Est-ce que vous ĂȘtes d’accord avec ça que l’erreur de bonne foi est la plus impardonnable ? Parce qu’en gĂ©nĂ©ral, on dit plutĂŽt, en maniĂšre d’excuse, « je ne l’ai pas fait exprĂšs ». Pourquoi la plus impardonnable ? A la limite elle est impardonnable parce qu’aucun pardon ne peut ĂȘtre donnĂ© Ă  ce qui n’est pas reconnu comme de ma responsabilitĂ©. Si je n’accepte pas la responsabilitĂ©, mĂȘme des effets de mon inconscient, je ne peux pas ĂȘtre pardonnĂ©.

« La position du psychanalyste ne laisse pas d’échappatoire puisqu’elle exclue la tendresse de la belle Ăąme
 »,

« 
 L’objet de la psychanalyse n’est autre que ce que j’ai dĂ©jĂ  avancĂ© de la fonction que joue l’objet petit a. Le savoir sur l’objet petit a serait-il alors la science de la psychanalyse ? C’est trĂšs prĂ©cisĂ©ment la formule qu’il s’agit d’éviter, puisque cet objet petit a est Ă  insĂ©rer, nous le savons dĂ©jĂ , dans la division du sujet par oĂč se structure trĂšs spĂ©cialement le champ psychanalytique. »

Alors qu’est-ce que ça veut dire que l’objet petit a est Ă  insĂ©rer dans la division du sujet ? Est-ce un constat objectif ? L’objet petit a, voyez-le dans la division du sujet, c’est lĂ  qu’il faut le situer. Ou est-ce un impĂ©ratif Ă©thique? Cet objet petit a collez-le vous dans votre division du sujet. Ce qui prend un sens diffĂ©rent, parce que si c’est ça, si l’objet petit a vient s’insĂ©rer dans la division du sujet, il viendrait l’obturer quelque part. Mais il s’agit ici de la formule du fantasme inconscient. En effet quand l’objet petit a vient sur le devant de la scĂšne, c’est alors que se produit un effet d’angoisse, ou pire, de dĂ©personnalisation Ă©ventuellement, d’abolition du sujet. C’est pourquoi ce veut dire Lacan c’est que cet objet petit a dont je parle, l’objet dont parlaient les psychanalystes, l’objet partiel, voyez-le lĂ , en tant qu’il vient dans la division du sujet, non pas boucher la division, mais l’assurer. C’est, le sujet divisĂ© par cet objet et c’est le fantasme.

Il dit encore dans cette confĂ©rence : « disons que le religieux laisse Ă  Dieu la charge de la cause, mais qu’il coupe lĂ  son propre accĂšs Ă  la vĂ©ritĂ©. »

J’ai Ă©tĂ© surpris de constater qu’il y avait, dans le sĂ©minaire mis au travail l’étĂ© dernier, les mĂȘmes termes qui revenaient, quasiment les mĂȘmes :

RĂ©pondre que Dieu « n’existe pas tranche la question, en nous rendant la charge d’une pensĂ©e dont l’essence est de s’insĂ©rer dans cette rĂ©alitĂ© - premiĂšre approximation du mot rĂ©el qui a un autre sens dans mon vocabulaire - dans cette rĂ©alitĂ© limitĂ©e qui s’atteste de l’ex-sistence [
] du sexe. »

La charge de la cause – la charge d’une pensĂ©e

insĂ©rer : d’un cĂŽtĂ©, c’est l’objet petit a, la cause, que le sujet avait la charge d’insĂ©rer et que de l’autre cĂŽtĂ©, c’était la charge d’une pensĂ©e Ă  insĂ©rer.

J.P : La pensĂ©e, ce qu’il a appelĂ© Ă  un certain moment, il l’a Ă©crit comme cela : l’appensĂ©e., a-pensĂ©e


B.V : L’appensĂ©e, avec deux p, c’est ce qui est appendu.

Il y a une difficultĂ©. Si on peut approximativement identifier la faille du sujet et le rĂ©el du sexe, du non rapport sexuel, c’est quand mĂȘme parce que dans les deux cas il y a quelque chose d’une faille 


Il n’y a de sujet que sexuĂ©, enfin sexuĂ©, le sujet n’est pas sexuĂ©, mais le sujet vient Ă  ex-sister Ă  partir d’une position sexuĂ©e. Et donc, l’accent est mis sur le sexuel.

Or dans La science et la vĂ©ritĂ©, la topologie du cross-cap nous montre que l’objet petit a, c’est ce qui vient supplĂ©er au dĂ©faut de garantie de vĂ©ritĂ© tandis que dans le sĂ©minaire Le sinthome, l’accent est mis sur une consistance supplĂ©mentaire, le sinthome, qui vient comme supplĂ©ance au dĂ©faut de nouage RSI, et ce sinthome fabrique de la vĂ©ritĂ© au titre de savoir-faire.

C’est toujours une question de vĂ©ritĂ© qui est Ă  soutenir d’une certaine façon. Ça Ă©voque a priori une certaine similitude de fonction entre le fantasme et le sinthome, c’est-Ă -dire parer Ă  une faille : faille du sujet, d’un cĂŽtĂ©, dĂ©faut de nouage, de l’autre. Mais la topologie est Ă©videment, trĂšs diffĂ©rente. Avec le cross-cap qui est le premier rĂ©fĂ©rent, le rĂ©el est marquĂ© par la coupure, l’impossible d’un parcours, marquĂ© par une sorte d’inter-dit qui fait coupure. Et le corrĂ©lat, c’est que de notre position de sujet nous sommes toujours responsable. Dans le nƓud, le rĂ©el, lui, est dans le nouage lui- mĂȘme, mais aussi dans l’homogĂ©nĂ©isation de sa consistance avec S et I. Mais le nouage lui mĂȘme ne prend que sur fond de foi dans la consistance imaginaire du rĂ©el [que le rĂ©el ait un sens, celui d’ĂȘtre hors sens].

V.H.C : Qu’est-ce que tu veux dire par là ?

B.V : Que vous donniez au rĂ©el l’idĂ©e d’une consistance, c’est un acte de foi d’une certaine façon. Ou alors c’est simplement le fait que vous butez dessus, que vous constatez l’impossible. Mais Lacan dit Ă  des moments qu’il n’a que des bouts de rĂ©el. Puisque il dit lui-mĂȘme, que cette consistance du rĂ©el n’est pas si simple.

Je crois que le rĂ©el doit bien ĂȘtre quelque part un acte de foi d’une certaine façon, au sens oĂč l’on dit qu’on a foi dans le pĂšre. En effet quand cette foi dans le pĂšre, dans le Nom de pĂšre, fait dĂ©faut, quand l’interdit qui en rĂ©sulte n’aura pas Ă©tĂ© soutenu, la dimension du rĂ©el peut s’abolir. J’entends le rĂ©el en tant qu’impossible. La psychose, en ce sens, c’est une dĂ©faillance du rĂ©el. C’est une dĂ©faillance du rĂ©el, au sens oĂč le sujet est soumis directement au symbolique, Ă  l’ordre du langage, sans l’interposition de quelque chose qui lui permettrait d’ex-sister. On s’en sortira en disant : dans la schizophrĂ©nie tout le symbolique devient rĂ©el.

Il y a quelque chose lĂ  qui serait, sinon une abolition, une indistinction du rĂ©el et du symbolique. Il faudrait peut-ĂȘtre mieux en parler comme cela. Ce qui fait qu’il y a une possibilitĂ© d’échapper Ă  cela, c’est quand mĂȘme quelque part la foi dans un pĂšre. C’est un peu religieux de dire les choses comme cela. Bon je le dis exprĂšs pour titiller un peu, mais il y a quand mĂȘme quelque chose qui fait que l’enfant a foi, il croit, il y croit. Oui, c’est ce qu’on appelle avoir foi : fides, je crois en quelque chose. VoilĂ .

Dans le nƓud, Lacan prĂ©sente cette consistance comme assurĂ©e, mais le rĂ©el peut-il exister ou venir autrement, ou indĂ©pendamment de sa prĂ©sence dans le symbolique et dans l’imaginaire ? En tout cas, ce qui est assez troublant, c’est que du coup, sa position est, j’allais dire, beaucoup moins militante :

« On n’est responsable que dans la mesure de son savoir-faire ».

Remarquez qu’il n’avait pas dit dans La science et la vĂ©ritĂ© : « de notre position de sujet nous sommes tous responsables, mais toujours responsables ». Mais ce qu’il disait, Ă  mon avis, c’est que celui pour qui l’objet a rĂ©pond, dans le cas oĂč il s’engage, celui-lĂ  est toujours responsable, il ne peut pas s’abriter derriĂšre le « je ne l’ai pas fait exprĂšs ». Ça ne veut pas dire que tout sujet, et notamment le sujet psychotique, dans le cadre de son dĂ©lire, soit tenu pour responsable.

Dans Le sinthome, il dit trĂšs clairement qu’on n’est responsable que dans la mesure de son savoir-faire. Il donne l’exemple du savoir-faire de Joyce qui lui aura permis peut-ĂȘtre d’éviter un destin psychotique. Enfin ce savoir-faire, c’est aussi le sinthome ordinaire. C’est aussi la question d’élaborer un fantasme Ă  partir de la petite histoire sexuelle et de l’ƒdipe aussi.

La question que nous laisse Lacan, c’est la nature de cette pensĂ©e qu’il faudrait insĂ©rer dans le rĂ©el du sexe, dont nous aurions la charge. Qu’est-ce que c’est que cette pensĂ©e, parce que c’est un fait que toute la culture relĂšve de la tentative d’insĂ©rer de la pensĂ©e dans le rĂ©el. Mais cette pensĂ©e a toujours consistĂ© Ă  donner un sens. Et donner un sens, c’est toujours religieux, quelque soit le sens qu’on donne, parce que c’est toujours assurer quelque part un sujet qui garantisse le sens. Lacan dit dans la lettre de la dissolution, « La stabilitĂ© de la religion vient de ce que le sens est toujours religieux, d’oĂč mon obstination dans la voie des mathĂšmes. » Ce qui est assez amusant c’est que ce matin, on parlait des tresses et comment Marie-Christine Laznik, par exemple, redonnait un sens Ă  chacun des croisements et notamment au premier croisement, oĂč le rĂ©el surmonte le symbolique, en disant, voilĂ , il y a un moment oĂč, pour le nourrisson, l’organisme des besoins de l’enfant prĂ©vaut sur tout ce qu’on peut lui raconter. Je crois que cette oscillation entre dĂ©faire le sens et redonner du sens est permanente. C’est le va-et-vient permanent entre le refoulĂ© et le retour du refoulĂ©. Ce circuit crĂ©e de la pensĂ©e. A moins que ce ne soit simplement la pensĂ©e.

Alors lĂ  je cite Badiou : « La valeur paradigmatique de la mathĂ©matique c’est d’ĂȘtre le modĂšle indĂ©passable d’une pensĂ©e qui n’a aucun sens. » En effet, on pourrait dire - ici ce n’est pas Badiou qui parle mais moi - que dĂšs qu’une phrase est articulĂ©e avec des signifiants, elle prend sens. Et contrairement Ă  ce que disait je ne sais plus qui, Chomsky, j e c r o i s , mĂȘme la phrase colorless green ideas sleep furiously, (commentĂ© par Lacan dans le sĂ©minaire ProblĂšmes cruciaux pour la psychanalyse) ne peut s’empĂȘcher d’avoir un sens.

V.H.C : Est-ce que c’est une pensĂ©e ?

B.V : Ça, c’est Ă©vident que c’est une pensĂ©e. Mais je rappelle que ça pense. Ça veut dire que lĂ  oĂč je pense, je ne suis pas.

J.P : Ça pense ?

B.V. : Oui, lĂ  aussi, ça pense, surtout aprĂšs le repas. Oui ça gonfle la panse. Il paraĂźt que Platon disait dĂ©jĂ  que le mouvement de la mathĂ©matique n’existe que sous la garantie d’un dire. Parce que ce qui est trĂšs important, c’est que mĂȘme la mathĂ©matique, loin de fournir un simple pense-bĂȘte comme ça, suppose une sĂ©rie d’articulations. Toute la mathĂ©matique en dĂ©pend, c’est le mathĂšme mĂȘme qui dĂ©pend le plus d’un dire de dĂ©part. AprĂšs Ă©videmment, aprĂšs, on peut laisser courir la chaĂźne, mais il y a au dĂ©part l’axiome. C’est ce qui irritait Platon : le postulat.

Incidemment la querelle entre les nƓuds borromĂ©ens Ă  trois et les nƓuds borromĂ©ens Ă  quatre, ça ne peut pas se rĂ©soudre Ă  tenter de deviner la pensĂ©e de Lacan sur la question ou Ă  suivre ce qu’en dit Melman. Quant Ă  Lacan, il ne tranche pas, lui. Il dit que ça serait peut-ĂȘtre bien, est-ce que ça serait un progrĂšs, il dit oui mais quand mĂȘme. Et puis aprĂšs il va essayer les nƓuds Ă  quatre, cinq, six, bon. On voit bien qu’il laisse un travail en friche
 Comme il le dit Ă  ce moment lĂ , je suis sĂ©rieusement embarrassĂ©.

Mais, plus radicalement, ceci Ă  l’intĂ©rĂȘt de nous amener Ă  la topologie de l’acte ? Comment penser l’acte ? Avec la double boucle. Il est effectivement pour moi plus facile de se reprĂ©senter l’acte comme coupure avec la topologie des surfaces qu’avec le nƓud borromĂ©en. Avec le nƓud borromĂ©en, c’est tout autre chose, puisque Lacan intervient moins dans le sens de l’acte comme coupure, que plutĂŽt dans le fait du dire, d’un tressage par le dire, avec la consistance du dire. Cela donne un aspect au travail de la cure analytique plus de construction que de coupure.

V.H.C : C’est-à-dire comme production.

B.V : VoilĂ . Avec cette topologie le savoir-faire de l’analyste s’imagine moins comme la sĂ©ance qu’on coupe sur le signifiant que comme l’art d’un dire. Bien sĂ»r, ça n’invalide pas le jeu sur le signifiant, l’équivoque etc


Alors le problĂšme qui demeure est comment penser l’espace ? Je pense que la responsabilitĂ© de pensĂ©e est lĂ  aussi. Lacan (page 125) nous dit : Il n’y a aucun espace rĂ©el.

« Le réel se trouve dans les embrouilles du vrai ».

LĂ -dessus il y a eu toute une note de Darmon qui explique comment malgrĂ© son idĂ©e de Echt Heidegger retombe, in fine, dans la mĂȘme erreur d’une sorte d’adĂ©quation entre le mot et la chose authentique. Pour Lacan il n’y a pas d’accord possible entre le mot et la chose, il faut toujours une triplicitĂ©.

Donc : « Le RĂ©el se trouve dans les embrouilles du vrai


C’est ce que dĂ©montre le thĂ©orĂšme de Gödel : « Dans tout systĂšme formel consistant contenant une thĂ©orie des nombres finitaires relativement dĂ©veloppĂ©e, il existe des propositions indĂ©cidables. » Autrement dit il y a du RĂ©el qui dĂ©passe le vrai.


c’est bien ça qui m’a amenĂ© Ă  l’idĂ©e de nƓud qui procĂšde de ceci que le vrai s’auto-perfore du fait que son usage crĂ©e de toute piĂšce le sens, ceci de ce qu’il glisse, de ce qu’il est aspirĂ© par l’image du trou corporel dont il est Ă©mis, Ă  savoir la bouche en temps qu’elle suce ». Vous voyez l’objet petit a qui vient lĂ .

« Il y a une dynamique du regard centrifuge, c’est-Ă -dire qui part de l’Ɠil, de l’Ɠil voyant, mais aussi bien du point aveugle, elle part de l’instant de voir et l’a pour point d’appui. L’Ɠil voit instantanĂ©ment en effet : c’est ce qu’on appelle l’intuition par quoi il redouble ce qu’on appelle l’espace dans l’image. »

Incidemment on a une vĂ©rification de ça dans la phobie. La personne qui est phobique de l’araignĂ©e, voit l’araignĂ©e en un instant et tout l’espace se structure alors autour de ce point. Et je me suis souvent demandĂ© : mais comment sait-elle que c’est une araignĂ©e, et pas une mouche par exemple, alors que le point en question est Ă  l’autre bout de la piĂšce ? Le phobique sait absolument : c’est une araignĂ©e. Le mode de prĂ©sence subite dans l’espace, et d’immĂ©diatetĂ© de la chose, c’est ça.

« Il n’y a aucun espace rĂ©el. C’est une construction purement verbale qu’on a Ă©pelĂ©e en trois dimensions selon les lois de la gĂ©omĂ©trie, lesquelles sont celles du ballon de la boule, imaginĂ©s kinesthĂ©tiquement, c’est-Ă -dire oral- analement. »

C’est-Ă -dire que il y a quelque part au dĂ©part, le sein ou le caca qui fait boule, et puis il y a le Begriff qui veut essayer d’attraper cela et qui en est obstaculĂ©. L’objet petit a fait obstacle Ă  la saisie. C’est comme cela que Lacan le voit.

« L’objet que j’ai appelĂ© petit a n’est qu’un seul et mĂȘme objet » [Il y a des variations mais c’est le mĂȘme]. « Je lui ai reversĂ© le nom d’objet en raison de ceci que l’objet est ob, obstaculant Ă  l’expansion de l’imaginaire concentrique englobant, l’imaginaire concevable, c’est-Ă -dire saisissable avec la main, c’est la notion de Begriff, saisissable Ă  la maniĂšre d’une arme. »

Je vais terminer par quelques assertions du séminaire Le moment de conclure :

L’acte de dire instaure le temps du sujet sur fond d’intemporalitĂ©. Ce n’est pas exactement les mots de Lacan, c’est moi qui le comprends et le dis ainsi.

Voici ses termes :

« Le dire tranche dans l’éternitĂ© de l’inconscient ». (Le continu) « Cette absence de temps, c’est notre rĂ©gime normal », dit Lacan, le temps n’est que celui de l’acte, sinon nous sommes dans l’a-temporalitĂ©. Vous savez que Freud lui-mĂȘme a dit que l’inconscient ignore le temps, dans un sens un petit peu diffĂ©rent 


« C’est la dimension imaginaire du dire », non pas la dimension symbolique du dire, « c’est la dimension imaginaire du dire qui fait lien entre rĂ©el et symbolique. Si le mot fait la chose ce n’est pas sans le lien imaginaire du sens ».

Pas de crachose , dit-il et c’est pourquoi Lacan Ă©crit « fait la », comme le verbe fĂȘler, fĂȘlachose.

« L’équivoque grĂące Ă  l’écriture - ça rejoint ce que Melman nous dit - l’équivoque grĂące Ă  l’écriture fait rĂ©sonner le vide que le dĂ©faut de rapport sexuel laisse dans le sens.»

L’équivoque va toujours par une sorte de gravitation dans ce vide du sens sexuel. Ce n’est pas qu’elle est graveleuse, l’équivoque, mais c’est qu’elle va spontanĂ©ment vers le dĂ©faut de sens sexuel.

« Il serait excessif de dire que l’analyste sait comment opĂ©rer », nous dit Lacan. En tout cas ce n’est certainement pas avec la consistance du raisonnement, aucun raisonnement ne donnera le mot qui fait tilt.

« Ça serait Ă©videment par le choix des mots, mais on se trompe dans le choix des mots. L’analyste ignore la portĂ©e des mots pour son analysant ». On dit quelque fois un mot, on croit que ça va lĂ , et paf, ça fait une explosion. Ce n’est pas toujours mauvais d’ailleurs


« Et l’analyste, dit Lacan, n’opĂšre que par suggestion ». Retour au dĂ©part. Mais c’est une suggestion un peu particuliĂšre tout de mĂȘme. Parce que « l’analyste tranche. Ce qu’il dit participe de l’écriture. L’analysant, il parle et l’analyste lĂ -dedans, il entend autrement, il tranche en lisant autrement  »

Je vais arrĂȘter mon topo lĂ .

Comme vous le voyez, c’est un topo interrompu. Il faudrait essayer de creuser cette histoire de pensĂ©e Ă  insĂ©rer dans la faille, une pensĂ©e qui se passerait du sens, ce ne peut ĂȘtre, Ă  mon avis, qu’une pensĂ©e de l’espace, une pensĂ©e topologique, mais il n’y a pas de pensĂ©e topologique qui ne nĂ©cessite une dĂ©cision de dĂ©part, un dire de dĂ©part. Que de toute façon ce dire a un sens, il est imaginaire, et que c’est ça tout de mĂȘme qui va lui donner la consistance. Il n’y a donc pas Ă  « condamner » le sens. Il y a Ă  tenir compte de l’objet particulier avec lequel on travaille, la topologie Ă©tant indispensable si on ne veut pas rester dans notre topologie naĂŻve. VoilĂ .

V.H.C : Bernard, merci beaucoup pour ce formidable parcours.

Y a-t-il des questions, des remarques avant que vous partiez, des commentaires, des critiques ?

Jean Brini : Juste Ă  verser au dossier de l’espace selon Freud : C’est pas toujours un Ɠuf. Au moins, je crois que c’est dans le manuscrit K, il y a ce fameux schĂ©ma du circuit sexuel, oĂč il y a cette chose extraordinaire, une barre verticale avec le moi et le non moi, et une barre horizontale avec l’extĂ©rieur et l’intĂ©rieur. Il y a donc du Moi intĂ©rieur, du Moi extĂ©rieur, du non Moi extĂ©rieur et du non Moi intĂ©rieur. Il y a les quatre. Et ça ce n’est pas de l’Ɠuf. C’est plus compliquĂ©.

B.V : Non, ce n’est pas de l’Ɠuf. Il aurait pu s’en sortir en essayant de refermer la feuille

J.B : Exactement. Mais il ne le fait pas.

Dans la salle : Oui, je voulais juste rapprocher la question du temps avec celle de l’espace, la modernitĂ©, si on peut dire de Lacan, puisque en fait dans la physique, enfin dans la recherche fondamentale on se pose aussi trĂšs bien la question du temps, ou de l’espace on ne sait absolument rien en dire. Toutes ces notions fondamentales qui relĂšvent d’un pur imaginaire pour nous : les conventions sociales, des choses comme cela mais qu’on ne sait absolument pas dĂ©terminer.

B.V : Je me suis demandĂ© si mĂȘme le continu n’est pas une Ă©lucubration Ă  partir du langage. Parce que, bon Henri me contredira peut-ĂȘtre, calmera mon propos, mais, aussi loin qu’on aille dans la physique, il y a du quantum, il y a des sauts. Alors est-ce un effet de nos instruments, de nos moyens d’accĂšs ? Mais enfin ! Et puis le fait qu’il n’y a pas de conciliation possible entre la thĂ©orie quantique et la thĂ©orie de la gravitation, laquelle repose sur le continu et l’autre sur le discontinu, quand mĂȘme, enfin Ă  la grosse, alors qu’elles sont toutes les deux extrĂȘmement prĂ©cises.

V.H.C : Non contestées ?

B.V : Oui, enfin. C’est assez compliquĂ©, mais la thĂ©orie quantique repose quand mĂȘme sur des sauts, des quanta, c’est-Ă -dire qu’il y a des distances limites. Ce n’est pas de l’infiniment petit jusqu’à l’infiniment petit. Il y a une distance en dessous de laquelle on ne peut rien dire, au moins. Tu es d’accord Henri ?

HC.L : Tout à fait. On dit que chaque génération de physicien va travailler sur la décimale supplémentaire.

V.H.C : Ça c’est les commentaires des mathĂ©maticiens.

B.V : Mais il y a un problĂšme parce que on est obligĂ© d’éliminer les infinis, enfin pour Ă©viter des points de singularitĂ©, qui affolent complĂštement les rĂ©sultats, je crois. Enfin bref tout ça est assez compliquĂ©. Mais je me demandais si la notion de continu n’est pas un effet de l’imaginaire.

J.B : Ponctuation : Ce que tu dis est parfaitement exact au moins en ce qui concerne la dĂ©finition du continu par PoincarĂ©. OĂč il dit : le continu c’est A=B B=C C=D, A diffĂ©rent de D. C’est-Ă -dire que c’est entiĂšrement fondĂ© sur l’énonciation d’une identitĂ© ou d’une diffĂ©rence. Donc ça rĂ©sulte du langage. Le continu, la dĂ©finition fondamentale du continu dĂ©coule d’énoncĂ©s.

B.V : Oui. Je me demande mĂȘme si le continu n’est pas une propriĂ©tĂ© de l’Autre, du langage, dont se dĂ©tache un signifiant momentanĂ©ment, pour reprĂ©senter un sujet, avant de retomber dans le continu. Et que c’est un temps. VoilĂ , il faut faire un petit peu attention, tu vois quand nous manions ces notions mathĂ©matiques. Je crois qu’elles sont d’autant plus intĂ©ressantes qu’elles sont justement l’effet d’un sujet, qu’elles sont la production des sujets humains, mĂȘme si cette production est contrainte, obligĂ©e. Ce n’est pas une tautologie, ce n’est pas la rĂ©pĂ©tition du mĂȘme, voilĂ . Pratiquement, il s’en dĂ©duit que je vous invite vivement Ă  assister aux MathinĂ©es Lacaniennes, ainsi qu’aux autres sĂ©minaires qui prennent en compte la topologie, de façon Ă  essayer de dĂ©niaiser notre pensĂ©e


V.H.C : Merci, alors notre prochaine MathinĂ©e aura lieu le 8 fĂ©vrier et ce sera Claude Landman qui s’entretiendra avec nous.

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