Les versants masculin et féminin de la limite, par Henri Cesbron Lavau

Versants masculin et féminin de la limite
Conférence d’Henri Cesbron-Lavau


Cette question de limite est la notion fondamentale sur laquelle Lacan va s’appuyer pour poser un certain nombre de questions, question du rapport homme-femme, mais aussi qu’on va retrouver dans un certain nombre de structures, et on pourrait articuler des éléments aussi bien du côté de l’hystérique que du côté de l’obsessionnel, qui ont chacun leur abord de la limite. Pour nous limiter, ce que je propose, c’est que nous allons nous appuyer essentiellement sur la première leçon du séminaire Encore.
Encore, donc, ce séminaire 20, de 72 – 73, qui est un séminaire dans lequel Lacan développe les formules de la sexuation, et dont la première leçon est extrêmement riche. Avant de l’aborder, ce n’est peut-être pas d’une lecture récente pour un certain nombre d’entre vous, je voudrais pointer quelques éléments de transcription, comme ça, quand vous reviendrez au texte, vous pourrez lire un texte qui soit correct.
Alors, j’ai travaillé d’une part à partir de l’édition du Seuil, qui est l’édition dite officielle, d’un texte qui est interne à l’ALI, et également en écoutant la leçon. Alors, dans ce qu’on entend, deux points – il faudra que vous corrigiez, si vous voulez vous conformer à ce qu’on entend. – le lien, c’est : http://ubu.com . Il y a deux leçons du séminaire Encore, dont la première, et puis un certain nombre d’enregistrements.
Alors c’est assez intéressant, quand même, pour évaluer ce que vaut une transcription, de repérer… Donc ça commence par une petite introduction, un prologue, qui n’est pas en rapport direct avec le séminaire, de trois paragraphes. La première phrase, c’est :
Il m’est arrivé de ne pas publier l’Ethique de la psychanalyse, en ce temps-là, c’était une forme, chez moi, de la politesse.
Dans l’édition du Seuil, il y a écrit : …c’était chez moi une forme de la politesse. Vous allez me dire, ce n’est pas fondamental, mais enfin, ce n’est pas ce qu’il a dit : une forme, chez moi, de la politesse.
Il y a aussi les phrases, les passages qui sont un peu sautés, un petit peu plus loin, puisque dans ce prologue, Lacan interroge : pourquoi son séminaire, hein !?  Et il dit :
Je me suis aperçu que ce qui constituait mon cheminement était de l’ordre du « je n’en veux rien savoir ». C’est sans doute ce qui avec le temps, fait qu’encore je suis là, et que vous aussi vous êtes là, je m’en étonne toujours encore. Ce qui depuis quelques temps me favorise, c’est qu’il y a aussi chez vous, dans la grande masse de ceux qui sont là, un « je n’en veux rien savoir ».
C’est ce qu’il y a dans l’édition du Seuil.
Et Lacan dit : un même, virgule, en apparence un même « je n’en veux rien savoir ».
Bon, ça permet de mieux comprendre ce qui est après : Seulement tout est là : est-ce bien le même ?

Alors plus important, à mon avis : Lacan dit :
Je ne peux être ici qu’en position d’analysant de mon « je n’en veux rien savoir. D’ici que vous atteigniez le même, il y aura une paye.
Et la phrase suivante dans l’édition du Seuil est celle-ci :
C’est bien ce qui fait que c’est seulement quand le vôtre « je n’en veux rien savoir » vous apparaît suffisant, que vous pouvez, si vous êtes de mes analysants, vous détacher normalement de votre analyse.
C’est ce qui est dans l’édition du Seuil. Ce qu’a dit Lacan, c’est ceci :
C’est bien ce qui fait que c’est seulement que, quand le votre vous apparaît suffisant,  vous pouvez, si vous êtes de mes analysants, vous pouvez, normalement, vous détacher de votre analyse.
Alors j’insiste, ce qui est dans le Seuil, c’est : vous pouvez vous détacher normalement de votre analyse,
Et ce que Lacan a dit, c’est : vous pouvez, normalement, vous détacher de votre analyse.

C’est quand même pas du tout pareil. Comme s’il y avait une norme… Bon.  Voilà quelques petits points, mais ça, c’est pour dire, quand on lit… et alors il y a une faute, aussi qui a été corrigée dans la version de l’ALI, qui est un peu plus loin, page 14 :
Rien de plus compact qu’une faille, s’il est bien clair que l’intersection de tout ce qui s’y ferme étant admise comme existante sur un nombre infini d’ensembles, il en résulte que l’intersection implique ce nombre fini.
Dans le Seuil, il y a écrit « ce nombre infini », ce qui ne veut rien dire.

Alors il y en a une autre, et ça, la faute existe aussi dans le texte  – il faudra qu’on le signale – de l’ALI, mais elle est plutôt amusante, puisque Lacan rappelle qu’un juriste s’est inquiété du fait que Lacan venait à la faculté de Droit, donner son cours. Vous savez c’est une époque où il avait été …,  il ne donnait plus [son séminaire ] à l’Ecole Normale Supérieure, et il le donnait à la Fac de Droit, près du Panthéon, Paris I,  et alors là, à propos de ce juriste, après avoir rappelé l’existence des codes , du code civil, du code pénal et de bien d’autres, et que le langage se tient là, dit Lacan, c’est à part, et que l’être parlant, ce qu’on appelle les hommes, il a affaire à ça, tel que ça s’est constitué au cours des âges, la phrase est la suivante :
Alors commencez par vous supposer au lit, bien sûr il faut qu’à son endroit je m’en excuse – je m’en excuse auprès du juriste –
En fait, ce n’est pas ça qu’a dit, Lacan, c’est :
à commencer par le supposer au lit, bien sûr il faut qu’à son endroit je m’en excuse .

C’est le juriste que est au lit, il n’est pas dans un lit de justice, mais dans un lit de plein emploi, comme dit Lacan. Mais c’est étonnant comment il y a une résistance … d’abord il l’a dit pas très fort, c’est : à le supposer au lit, il faut qu’à son endroit je m’en excuse… Bon, ceci étant, ces petites corrections étant faites, ce que je nous propose, c’est d’articuler les principaux passages de cette séance, qui est extrêmement riche, et qui introduit, aborde un certain nombre de notions importantes.

La question qui est posée, c’est la question de la jouissance, et de ce qui, son statut, en quelque sorte, alors puisqu’il est à la Fac de Droit, il parle de l’usufruit, qui en un seul mot, résume l’emploi de l’outil et de la jouissance qu’on en a, la jouissance est un terme juridique, aussi, à savoir la différence qu’il y a de l’outil … qu’il y a de l’utile à la jouissance. Alors est-ce que dans le Seuil on a bien outil, vous le retrouvez, c’est dans la page 10, au milieu …

Alors je m’attendais à ce que ça ne soit pas dans l’édition du Seuil, à savoir :
la différence qu’il y a de l’utile à la jouissance,
ce n’est pas exactement ce que dit Lacan. Là, c’est dans l’édition de l’ALI  à savoir :
la différence qu’il y a de l’outil, virgule, qu’il y a de l’utile à la jouissance,
donc il joue là sur outil et utile, et d’ailleurs il va reprendre un petit peu plus loin la question de l’utile et de l’outil.
Alors l’outil, hein c’est quelque chose qui est survalorisé, nous dit Lacan : le respect prodigieux que grâce au langage, l’être parlant a pour le moyen. C’est un peu ce qui ferait qu’on pourrait surévaluer les mathématiques comme outil, pour comprendre Lacan par exemple. C'est-à-dire que le langage pourrait nous amener à surévaluer l’outil.
Dans le séminaire Le moment de conclure, Lacan termine en disant que le langage est un mauvais outil. C’est quelque chose … et alors quand Lacan vous dit quelque chose comme ça, c’est qu’il y a anguille sous roche, généralement. C'est-à-dire que c’est tellement un mauvais outil qu’en fait, ça n’est pas un outil - c’est quelque chose qui est dit dans certains courants de linguistique, peut-être Jakobson - puisque c’est le langage même qui nous permet … qui nous fait exister comme sujet. Ce n’est pas un outil. Et d’en faire un outil … puisque ce langage, à partir du moment où on le considérerait comme un outil, eh bien, on parlerait depuis une position qui serait d’être dans un métalangage, une explication par le langage du langage. Et comme le dit Lacan, il n’y a pas de métalangage. On y reste, on y est dedans, ou on ex-siste au langage.
Donc l’outil survalorisé par le langage qui, du fait qu’il est lui-même un mauvais outil, nous amène à avoir des difficultés à articuler la question de la jouissance et la question de l’amour. L’amour fait signe, et il est toujours réciproque, dit Lacan… mais pas la jouissance. La jouissance ne fait pas signe, ou alors, c’est dans des structures perverses. La jouissance du corps de l’Autre, qui est, dit Lacan, ni nécessaire ni suffisante.

Ce qui distingue, je dirais, le chemin de la jouissance par rapport à celui de l’amour, c’est que l’amour veut faire Un – tout à l’heure, ou a parlé du un du comptage et du un signifiant – là il y a le Un, écrit avec un U majuscule, qui fonde Un comme une entité, une consistance.
Eh bien, ce Un avec un U majuscule, n’est pas celui du mathématicien, n’est pas celui du signifiant, et c’est pourquoi, pour être au plus près du signifiant, et de l’analyse, Lacan est allé chercher chez Frege qui n’utilise pas le Un en tant qu’entité avec un U majuscule. Pour l’analyse, pour nous, eh bien, ça se passe du côté du signifiant, du côté des objets, et ….
Y compris avec la question de l’amour dont il nous donne un exemple avec la perruche de Picasso, en nous disant que la perruche de Picasso, elle était amoureuse de Picasso, puisqu’elle lui mordillait le vêtement et que c’est l’essentiel d’un homme, d’ailleurs, c’est son accoutrement, et qu’un homme, c’est des habits en promenade, bien sûr, ce pro ça promet la ménade, dit Lacan, c'est-à-dire qu’on est quitte. Donc la perruche s’identifiait à Picasso habillé.
L’impuissance de l’amour, quoi qu’il soit réciproque, tient à cette ignorance d’être l’amour, d’être le désir d’être Un. Et à ce propos, il nous parle des ravages que cela peut produire.
La jouissance du corps de l’Autre, c’est en principe moins ravageant. Pourquoi ? Parce que ça n’est pas pris dans cette question du sens. C’est quelque chose qui se présente là, ni nécessaire ni suffisant, et qui n’est pas arrêté par le sens. C'est-à-dire si à propos de la jouissance on introduisait la question du sens, eh bien c’est ce que Lacan se met à écrire à ce moment-là : J’ouis-sens. Mais cette j’ouis-sens, elle est sans sens. Elle a cette propriété d’être phallique. D’être phallique, c'est-à-dire que ce dont l’homme jouit, ça n’est pas du corps de la femme, du corps de l’Autre, mais c’est de son sexe, et c’est ce qui fait qu’il se trouve, dans sa jouissance, je dirais même au cœur de sa jouissance, il se trouve castré de ce fait, puisque son sexe en quelque sort l’arrête, c’est la limite.
Alors sur le versant féminin, eh bien le sexe, nous dit Lacan, n’y prend de place qu’en réponse à la jouissance du corps. Il y a donc là un mouvement d’une côté homme – d’Achille, appelons-le – et un mouvement du côté femme – mettez là l’animal que vous voulez  –  je ne pense pas à la tortue. Eh bien qu’il n’y ait pas de rapport, c’est quelque chose qui déjà s’entend, du fait que la jouissance est phallique, que l’homme jouisse de son sexe, et la femme de son corps.
Mais ce n’est pas une affaire d’organe. C’est quelque chose qui se situe pour l’humain, parce qu’il parle, dans le fait même qu’il parle. Et c’est ça qui est, je dirais, au cœur de cette articulation que Lacan nous fait de la jouissance. Il nous dit :
c’est dans cet espace, espace de la jouissance…
c'est-à-dire que la jouissance est inscrite dans un espace un espace topologique
c’est dans cet espace, espace de la jouissance, prendre quelque chose de borné et de fermé.

Je dirais, qu’à écrire cela comme ça, il est dans la plus pure tradition de la topologie mathématique qui est d’écrire, et non pas de représenter un imaginaire de la jouissance.
Donc dans cet espace, prendre quelque chose de borné et de fermé, c’est un lieu, et en parler, c’est une topologie : si nous guide ce que dans quelque chose que vous verrez paraître en pointe de mon discours de l’année dernière, je crois démontrer la stricte équivalence de topologie et de structure.

Alors ce quelque chose que vous verrez paraître c’est quasi-certainement le texte de l’Etourdit. Parce que Lacan nous parle là en novembre, le 25 novembre 72, l’Etourdit, il l’a écrit pendant l’été 72, et c’est paru dans Scilicet en mars 73. Et ça commence par ces quelques phrases :
Je pars de miettes, certes pas philosophiques, puisque c’est de mon séminaire de cette année à Paris I, qu’elles font relief.
Alors des miettes certes pas philosophiques, ça rejoint tout à fait une question très intéressante que quelqu’un m’a posée tout à l’heure, sur le un, justement, le un de l’identification de la philosophie, qui est un un, pour ce que je peux en entendre, qui est articulé sur l’essence, l’identité comme fait d’essence. Or les miettes, ici, eh bien ce sont les signifiants. Et c’est quelque chose qu’on va retrouver, d’ailleurs, dans toute cette leçon, c’est que Lacan va tirer les choses du côté de ces miettes, du côté du signifiant, de manières à ne pas rester dans une approche qui serait de consistance.
Donc l’amour du côté du Un avec un U majuscule, c'est-à-dire du côté d’une consistance, et puis la jouissance ni nécessaire ni suffisante, qui vient là dans une béance, et dans un non-rapport. Pour articuler cette béance, Lacan avance le terme de compacité.
Alors pour aller vite, les points que nous avons vus entre 0 et 1 sur la droite des réels, eh bien ces points qui sont en nombre infini, qui sont aussi rapprochés les uns de autres que possible et qui donc vont constituer chacun des limites confèrent à cette droite la propriété d’être compacte. Alors c’est un peu paradoxal de dire : rien de plus compact qu’une faille.

V.H : Pardon, la définition dit que c’est l’infini des ouverts.
HCL : L’infinité des points ! ce n’est pas … la définition, on aura l’occasion d’y revenir. Mais retenons simplement comme effet de cette compacité que en tout point, il y a un point qui fait limite, pour la série des points qui sont autour.
Mais en réalité, enfin en réalité … ça dépend ce que veut dire ce terme réalité ici, on pourra voir que cette droite de l’infini, cette droite entre 0 et 1, elle est remplie de trous. Non seulement il y a une infinité de points, mais en fait, il y a des trous, partout !
V.H. C'est-à-dire on peut supposer un trou entre deux points ?
HCL Entre deux points il y a toujours des trous, absolument.
Xxx Mais c’est infini aussi, ce trou ?
HCL : Et c’est infini, absolument. On montrera même, puisqu’il y a des nombres qu’on dit rationnels, c'est-à-dire rapports de deux entiers, et des nombres qu’on dit irrationnels, qui ne sont pas le rapport de deux entiers,  par exemple, divisez-le par 2 pour qu’il soit entre 0 et 1, donc on montre qu’entre deux rationnels, il y a toujours un irrationnel, et entre deux irrationnels, il y a toujours un rationnel.
V.H. Henri, ce que tu dis là, est-ce que ça rend compte de cette petite phrase qui pour moi est énigmatique, page 13, à propos du paradoxe de Zénon, Lacan dit à propos d’Achille et de la tortue : C’est de là que se définit un nombre quel qu’il soit, s’il est réel. Un nombre a une limite, et c’est dans cette mesure qu’il est infini.
HCL : Oui, c’est comme ça que … Je me suis demandé d’ailleurs s’il avait dit un nombre a une limite, ou un nombre est une limite. Faudrait qu’on réécoute à cet endroit là, je crois qu’il dit un nombre a une limite, mais j’aurais préféré, du point de vue mathématique, qu’il ait dit un nombre est une limite parce que voilà, c’est une des constructions possible des nombres de les construire par des limites.
V.H. Lorsqu’il dit nombre s’il est réel, est-ce qu’il désigne ici les nombres entre 0 et 1, à ton avis ?
HCL : Oui. Réel est à prendre ici au sens large, c'est-à-dire incluant bien sûr les rationnels. Tous les nombres réels. Si tu veux, en un mot, on montre que – on aura l’occasion d’y revenir – c’est que si je prends ici une séquence de nombres qui sont rationnels, les rapports 3/5, 5/8, etc., hein bon, des nombres qui sont rationnels, ils vont s’approcher toujours avec cette idée de ½ puis ½, puis ½, hein, de plus en plus d’un point et que ce point vers lequel ils vont se rapprocher qui est une limite, eh bien cette limite, elle n’est pas forcément rationnelle, elle n’est pas forcément le rapport de deux entiers. Si par exemple je mets ici le terme   ou 0,7 …quelque chose, eh bien je pourrai m’en approcher autant que je veux par des rationnels, je ne pourrai jamais atteindre ce nombre là. Il n’est pas rationnel.
V.H. D’accord, Alors ce nombre là, est-ce qu’il est un des trous dont tu parlais tout à l’heure ?
HCL On pourrait l’espérer, mais non ! parce que entre deux irrationnels …
V.H.  est un irrationnel
HCL C’est un irrationnel, eh bien il y a forcément un rationnel … ça veut dire qu’il y a de l’espace entre les deux. Donc les trous qu’il y a entre les points de la droite sont là, en infinité. Alors c’est un objet très spécial, très particulier. Et pourtant présent toujours. Ce qui fait qu’entre 0 et 1 on a toute une série de points, aussi loin qu’on aille il y a des trous, et que ces trous, même si je les remplis, il y aura toujours … J’ai un nombre ici, un nombre là, donc il y a un trou entre les deux, eh bien j’en mets un ici au milieu, je me retrouve avec la même disposition : j’ai un trou, j’en mets un entre les deux, un autre trou, j’en mets un entre les deux, … ce n’est jamais rempli, en quelque sorte.
V.H. Henri, est-ce qu’il y aurait un rapport entre ce que tu dis là : « entre deux irrationnels il y a toujours un rationnel »,  et ce que tu as dit tout à l’heure sur les ouverts et les fermés ? Est-ce que c’est superposable : entre deux ouverts il y a toujours un fermé ou est-ce que c’est un rapprochement hâtif , Est-ce que c’est en rapport ?
HCL : Non, parce qu’on utilise les ouverts pour établir ceci. Il n’y a pas d’équivalent. Il faut qu’on introduise une notion de classement des ouverts, et à ce moment là, il y aura un trou qui sera entre les deux, mais un trou qui est irréductible, on appelle ça d’ailleurs d’un nom qui nous intéresse, ça s’appelle une coupure. C’est Dedekind qui a construit les nombres réels par les coupures justement. Les coupures dans les irrationnels.
V.H. Le classement des ouverts ?
HCL Oui, le classement des ouverts. Les ouverts d’une topologie des rationnels sur la droite. Mais on aura l’occasion de développer ça.
Ce qu’on peut en retenir là, c’est que cette compacité même, eh bien la faille est au cœur de cette compacité … et que l’impossibilité du rapport sexuel comme tel, c’est que la jouissance en tant que sexuelle, elle est phallique. C'est-à-dire qu’elle ne se rapporte pas à l’Autre, au grand Autre, comme tel. En d’autres termes, chacun est dans son erre. Y compris à propos du mythe de Don Juan, dont Lacan nous dit que c’est un mythe essentiellement féminin.
Xxx : Question sur le bas de la page 14  à propos du complément de la compacité.
HCL : Alors ce n’est pas le complément que sens mathématique. C’est ce qui s’en suit. Cette compacité et ce qui s’en suit c’est ce qui est bien connu sous le nom de théorème de Borel-Lebesgue, qui est que sur un espace fermé, fini, si ce segment est recouvert par une infinité d’ouverts, donc des ouverts, on l’a vu tout à l’heure, j’en ai une infinité, ils sont là, ils peuvent très bien se chevaucher, si je puis dire, c'est-à-dire avoir quelque chose ici, là, de là, ici, et, une infinité, puisqu’on a une infinité de points de départ, une infinité de points d’arrivée, à condition que tout le segment soit couvert, c’est à dire que quelque soit le point, il y ait au moins un ouvert auquel il appartienne. Je prends un point ici, il est dans cet ouvert là, je prends un point ici, il est dans cet ouvert-ci, et aussi dans celui là.
Donc tout point d’ici est dans un ouvert. Le théorème de Borel-Lebesgue nous dit que cette infinité d’ouverts … de cette infinité d’ouverts, on peut extraire un nombre fini d’ouverts qui recouvrent tout le segment. On peut toujours en extraire un nombre fini.
Qu’est-ce qui est à entendre ici ? C’est un peu la même chose que l’articulation de la faille et du compact. Le compact, ça irait vers quelque chose qui serait plutôt fini, c’est d’ailleurs bien déterminé , le nombre d’éléments qu’il contient, qui vient borner le sens, puis la faille, cette ouverture, c’est le bord jamais atteint.
Il me semble que dans cette leçon, ce que Lacan interroge, c’est la question de l’infini, en tant qu’objet de structure pour une femme. Qu’est-ce que l’infini pour une femme ? c'est-à-dire que l’infini borne. C’est une borne.
XXX : C’est étrange…
HCL : Oui, c’est étrange, D’ailleurs il utilise l’étrange, l’être ange, puisque j’avais donné comme titre le versant masculin et le versant féminin de la limite, eh bien l’infini peut être articulé comme ce qui borne, ce qui fait limite du côté féminin. C'est-à-dire que le tout, qui est ce qui est appelé du côté féminin, ce qui est appelé d’une façon structurale, c'est-à-dire au point de mettre de côté, de considérer comme non-valable, non-vrai, ce qui viendrait du Réel parce que justement, ça n’est pas tout. Ca n’est pas tout !
Eh bien le tout, paradoxalement, ça peut s’entendre comme une limite, un des bords de la structure du côté féminin. Je dirais même ce qui vient inéluctablement y creuser une faille. Parce que le tout est d’avoir cette insistance structurale, du tout, c’est pas de tout repos, hein, c’est plutôt fatigant. Mais c’est comme ça.
Alors , vous allez me dire, et du côté masculin ? Eh bien suivons la topologie. Du côté masculin, c’est le vide. C’est le vide !
Du côté féminin, l’ouvert, l’ouvert qui n’est jamais tout, qui est manqué, et du côté masculin, le fermé, mais si bien fermé, hein, que lorsqu’il s’agit d’un masculin normal, c'est-à-dire obsessionnel, eh bien il va avoir toute une approche de cette bordure, et le moteur – et c’est ça qui est étonnant dans le parcours d’une cure – le moteur de cette avancée, eh bien, c’est le vide ! En fait, il n’y a rien. Y a rien, mais il y a quelque chose qui avance de façon très régulière, très mathématique, très organisée, puisqu’il s’agit de la même manière que du côté du tout, de refuser qu’il y ait du manque, et de refuser tout simplement la position de sujet, de sujet barré. Alors d’un côté, on va le barrer, on va, disons, ne pas accepter sa barre, en mettant en place … en le délogeant chaque fois qu’il s’y présente par cette catégorie du tout, et de l’autre côté, on ne va jamais l’accepter, parce que le vrai, c’est ce qui serait en fait le vide.
Alors ce qui fait difficulté, là, aussi bien le tout que le vide, c’est précisément d’en faire une substance, une consistance. Tant que l’on reste dans ce … cette consistance, eh bien je dirais, on n’est pas lacanien. Dans l’Etourdit – c’est la page 34, dans Scilicet – Lacan nous dit :
Ma topologie n’est pas d’une substance à poser au-delà du Réel, ce dont une pratique se motive. Elle n’est pas théorie. Elle n’est pas théorie, mais elle doit rendre compte de ce que, coupures du discours  - au pluriel -  il y en a de telles qu’elles modifient la structure qu’il accueille d’origine.
Donc la topologie doit rendre compte de ce que coupures du discours, il y en a de telles qu’elles modifient la structure qu’il accueille d’origine.
Je pense que vous êtes tous sensibles à la construction de cette phrase. C’est une phrase difficile à comprendre. Parce qu’elle apparaît sans sujet. On ne sait pas où est le sujet.
La topologie doit rendre compte de ce que coupure du discours, il y en a de telles qu’elles modifient la structure du discours qu’il accueille d’origine. C'est-à-dire que tel que je peux le lire, le discours de l’analyse est en mesure de produire des coupures qui modifient la structure même de ce discours.
V.H. : Est-ce qu’on pourrait pas …[ Passage peu audible] page 15 quand il dit : cette exigence de l’Un, c’est de l’Autre qu’elle sort. Et c’est là qu’il dit: c’est l’exigence de l’infinitude. N’y a-t-il pas là une coupure du discours si c’est vrai que dans le discours philosophique, et dans notre langage implicite en quelque sorte, on confondrait l’Un et l’être. Et là, il a une façon de trancher, de séparer l’Un de l’être, en disant que l’exigence de l’Un qui nous vient de l’Autre, et l’exigence de l’être rattachée à l’infinitude. Voilà un exemple de coupure du discours qui modifie complètement l’espace dans lequel on est.
HCL : Je voudrais bien comprendre. Non, non, mais, si, si, je pense que … tu peux redire parce que je pensais rebondir là-dessus.
V.H. : Pour le dire autrement, quand tu disais tout à l’heure que le tout, du côté féminin, peut faire faille, je ne sais pas comment tu l’as montré mais est-ce que ça n’est pas justement du fait que cette exigence du tout, c'est-à-dire du Un, telle qu’elle se présente chez une femme, cette exigence du tout, en réalité, vient de l’Autre, ne vient pas d’elle, c’est à dire que cette exigence du tout, elle est liée à son rapport au langage, à son rapport au phallus, elle se présente comme une exigence totalitaire qui dépend d’elle même, qui s’impose à elle. Dans la clinique, c’est ça qu’on voit.
C’est comme ça que je comprendrais ton affirmation : le tout peut faire faille en ce sens que cette exigence du tout chez une femme, elle ne vient pas d’elle, elle vient de l’Autre.
HCL : Tout à fait !
V.H. : C'est-à-dire que cette faille, en fait, vient de son rapport au phallus.
Je pense aussi, pour nuancer ce que tu dis, ce que dit Henri peut aussi être rapporté au discours de l’hystérique, c'est-à-dire que le discours de l’hystérique, en tant qu’elle s’adresse au maître, pour qu’il rende compte, elle veut que le maître rende compte de cette dimension de l’être… je n’ai pas la citation exacte de Lacan, c’est dans radiophonie je crois,… Chose que le maître ne peut pas, et je crois que dans l’articulation des quatre discours, cette adresse au maître est un des moteurs de ce qui fait tourner les quatre éléments des quatre discours. Je ne peux pas en dire plus, mais on voit comment l’hystérique s’adresse au maître, elle est dans la revendication adressée au père… elle est dans une adresse à un père imaginaire qui serait ce tout, ce qui la met en difficulté pour reconnaître quoi que ce soit de la difficulté d’un homme dans son rapport à lui à la structure, hein puisqu’il est dans cette quête de ce tout qui me semble très bien explicitée dans ce que dit Henri. Qu’est ce qui suscite ce rapport d’une femme au tout ? Est-ce son rapport au langage, ou est-ce que c’est son rapport, le rapport à celui auquel elle s’adresse ? C’est la difficulté à cerner ce qu’il en est du grand Autre : est-ce que c’est le langage en soi, ou est-ce que c’est celui auquel on s’adresse ? On est déjà dans la topologie.
HCL : Dans l’Etourdit, il note ceci, en disant :
l’Univers n’est pas ailleurs que dans la cause du désir – C’est page 30 – l’universel non plus. C’est de là que procède l’exclusion du Réel, de ce Réel qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Ceci du fait qu’un animal a stabitat. Stabitat qu’est le langage que d’labiter, – l’avantage c’est que c’est écrit, donc ce n’est pas une transcription, l’étourdit, c’est du texte écrit – que d’labiter, c’est aussi bien ce qui pour son corps fait organe.

Et donc, pour terminer, justement, cette question qu’on a abordée, c’est la question d’être, qui est centrale, eh bien dans la suite de ce qu’il a articulé dans ce séminaire, Lacan termine justement sur la question de l’être, en disant que être, eh bien ça n’est jamais que couper, c'est-à-dire que c’est le fait de se refuser au prédicat,  de dire « l’homme est », par exemple, sans dire quoi. Que l’indication par là nous est donnée de ce qui de l’être, est étroitement relié précisément à cette section du prédicat c'est-à-dire que la question de l’être est tout de suite renvoyée à la question de la castration, et tirée du côté de l’avoir. L’avoir, cette propriété, quelle qu’elle soit. Rien, en somme ne peut être dit sinon par ces détours en impasse, par ces démonstrations d’impossibilité logique, où aucun prédicat ne suffit. Et que ce qui est de l’être d’un être qui se proposerait comme absolu, n’est jamais que la fracture, la cassure, l’interruption, de la formule être sexué, en tant que l’être sexué est intéressé dans la jouissance.
Donc je crois que dans cette leçon, ce que j’essayais de donner à lire, c’est un travail qui est fait pour nous départir de ce que … du versant de la consistance, du versant de l’être, pour nous faire travailler dans ce qui nous interroge en permanence, qui est le langage, par le jeu des signifiants, qui produit ces catégories, comme le tout ou le vide, et que ça n’est pas en en faisant des consistances qu’on va avancer dans l’analyse, mais beaucoup plus en les prenant comme des signifiants, et, ces signifiants en les prenant pour leur valeur opératoire dans la structure
Voilà

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