Le mythe un bouillon cube, présentation par Vincent Azoulay du livre "Sur la tortue et la lyre" de J Sheid er J Svenbro

Le mythe un bouillon cube, Vincent Azoulay
Sur la tortue et la lyre

A la suite de Claude Lévi-Strauss, les « mythologues » se sont longtemps comportés en chasseurs-cueilleurs, recueillant patiemment toutes les versions d’un même mythe afin d’en dégager les éléments invariants. Cette approche a eu l’immense mérite de révéler l’existence d’une « pensée sauvage » – une manière logique d’appréhender le monde à travers des couples d’opposés (cru/cuit, droite/gauche, sec/humide, haut/bas…). Toutefois, cette tradition structuraliste repose sur deux postulats discutables : d’une part, elle présuppose l’existence de récits « mythiques » perçus comme tels par tout lecteur, dans le monde entier ; d’autre part, elle tend à identifier le mythe à l’histoire qui y est racontée.
Dans un ouvrage qui a fait date, L’Invention de la mythologie (Gallimard, 1986), Marcel Detienne avait déjà montré que, loin d’être une catégorie universelle, la « mythologie » était une invention moderne : le terme fut forgé au XVIIIe siècle pour isoler un certain nombre de récits considérés comme fictifs, voire irrationnels – ceux que l’on qualifiait auparavant de « fables » –, de façon à accentuer la différence entre les « mythes » païens, caractérisés par leur fausseté, et la révélation chrétienne, forcément véridique.
Dans un livre aussi original qu’inventif, Jesper Svenbro, ancien directeur de recherche au CNRS, et John Scheid, professeur au Collège de France, s’attaquent au second pilier sur lequel reposent les analyses structuralistes des mythes : leur focalisation excessive sur la narration. Leur démonstration érudite repose sur deux partis pris : tout d’abord, plutôt que d’analyser les mythes comme des produits finis – un système d’énoncés stabilisés –, il faut plutôt s’attacher à comprendre leur genèse ; ensuite, les mythes ne se fabriquent pas avec des idées, mais à partir d’objets, de mots ou de noms, qui forment la condition préalable à leur élaboration.
Le nom du héros
Telle est en particulier la force des noms :...

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Traumatisme psychique, traumatisme réel, quels enjeux ?, exposé de Choula Emerich

 

                                                        Traumatisme psychique, traumatisme réel : quels enjeux ?

Choula Emerich

                                                                                                        Juin 2018

 

En guise d'ouverture de ces journées, il m'a semblé opportun de repartir très succinctement de l'œuvre de Freud avant de reprendre les avancées de Lacan et de Melman, pour finir, si possible, par une vignette clinique.

 

Dès 1886, Freud est convaincu par l'écoute de ses patients, que c'est un traumatisme qui constitue l'étiologie de leur névrose.

Le traumatisme cause, dit-il, « une recrudescence d’excitation dans le Système Nerveux auquel celui-ci n’est pas capable de s’opposer de façon adéquate par une réaction motrice ».

 

Sa première théorisation du traumatisme, l’amène à déduire que ce traumatisme serait causé par une expérience sexuelle infantile, exercée par un adulte, le père, scène qui tomberait sous le coup d’une amnésie.

C’est ce traumatisme refoulé qui organiserait la structure de la névrose et son traitement consisterait à faire que le patient se remémore la scène traumatique inaugurale pour pouvoir lever ses symptômes.

 

Mais c'est dans son auto-analyse qu’il découvrit l'importance de la sexualité infantile et son rapport à l’amnésie qui recouvre toute cette période. C’est ce qui transforma sa compréhension du traumatisme.

Ce fut l’inauguration d'un tour de force de Freud : au bout de 10 ans de pratique, il abandonna définitivement sa Neurotica, la réalité neurologique, au bénéfice d’une autre réalité, efficiente pour la compréhension du traumatisme et de la névrose, la réalité psychique.

 

Il comprit que l’évolution infantile s’étayait par la mise en place de fantasmes élaborés par l’enfant durant ses différentes réactions aux pulsions qui l’assiégeaient par le biais des objets partiels et de la jouissance qu’ils initiaient.

La séduction réelle, le traumatisme psychique et la névrose se révèlent donc être organisés par les mêmes fantasmes conscients ou inconscients qui alimentent la vie psychique.

Quant aux traumatismes, ils se déploient dans un temps second, dans un après-coup, lorsque à l’adolescence, la pulsion génitale organise une autre compréhension de ce en quoi avait consisté leur sexualité infantile refoulée.

 

Lacan spécifiera ce temps de l’après coup, en reprenant que si Freud se faisait du trauma, à cette période, une notion ambiguë, il n’avait, par contre, jamais cédé sur le fait de la datation du trauma, puisque pour Freud c’était à cette séduction ou à cette scène inaugurale qu’il fallait remonter dans l’analyse, pour, par la levée du refoulement, reconstituer l’histoire du patient, analyser le traumatisme et lever le symptôme.

C’est donc le souvenir, incompréhensible lors de son advenue, d’une première expérience de jouissance, refoulée mais toujours là, transformée en traumatisme dans l’après-coup.

 

Cette nouvelle conception imposait une autre lecture du traumatisme, ne relevant pas forcément d’une séduction subie réellement : la scène de séduction dans le réel fit droit aux éléments psychiques de l’organisation fantasmatique, devenus causes intérieures du traumatisme psychique.

Le traumatisme infantile devenait une réaction à la jouissance et aux fantasmes sexuels Inconscients et refoulés du sujet, et surtout, le traumatisme et la névrose ne relèvent plus, pour Freud, d’une effraction dans le Réel. 

Il arrêta alors, définitivement de pratiquer l’hypnose et la suggestion.

 

Il articulera ce concept de traumatisme, en soutenant « qu’il y a un noyau primitif, originel du trauma qui constitue les conditions du refoulement ».

Le choc du traumatisme, explique-t-il, provoquera son refoulement, et de ce fait, inaugurera l’Inconscient, cet autre lieu, ce champ nouveau, qui devient ainsi totalement hétérogène à tout ce qui pouvait le confondre avec le « pas encore conscient » de l’époque.

 

Freud, soutiendra alors que c’est un traumatisme qui fonde la nécessité structurale d’un refoulement initial constitutif de l’Inconscient, ce que Lacan reprendra très exactement, pour soutenir que, «  ce premier refoulement inaugural n’est rien de moins que le refoulement originaire, refoulement du Nom du Père », qui instaure la dialectique du parlêtre.

C'est la première élaboration du Traumatisme psychique par Freud entre 1900 et 1905.

 

J'en tire une conclusion :

Nous sommes en mesure de constater que ce que Freud appelle initialement, « traumatisme psychique », c'est l'évènement qui advient dans ce moment fécond où un enfant rassemble tous les émois sexuels infantiles, tous les objets partiels, en un fantasme, et où déjà s'articule la position d'un sujet désirant bien qu'il n'ait pas les moyens de satisfaire le but de son désir.

Temps où l'enfant s'introduit locutoirement dans le langage, temps où sa jouissance n'est plus seulement autoérotique, puisqu'il est déjà vers l'autre, le semblable, qu'il prend pour objet de son désir, la mère.

C'est donc cette impossibilité d'une réalisation autre que sur le mode Imaginaire qui est vécue par le sujet comme traumatisme.

Loin d'être un traumatisme, ce temps me semble plutôt un moment, où le jeune sujet, pour qui l'Imaginaire est encore prévalent, commence à prendre un appui Symbolique, une consistance.

 

Le deuxième virage théorique fondamental de Freud pour le décryptage du traumatisme, se fit entre 1915 et 1920, et s’inaugure par un écrit : «  Considérations sur la guerre et sur la mort » où Freud soutient que nous n’avons pas voulu reconnaître l’incidence de la mort, car, dans l’Inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité.

 

Pourtant, dans « l’Esquisse », Freud avait démontré que l’Inconscient est le siège d’une mémoire indestructible, structurante, qu’il est aussi le lieu d’un refoulement inaccessible dont il dit que nous ne savons rien sinon qu’il est antérieur à la fonction particulière des processus psychiques de la conscience. 

Il en déduit que l’Inconscient et ses mécanismes psychiques prévalent sur ceux de la conscience et sur ses effets de mémorisation ou de reconnaissance.

 

Lacan parle de cette « première mémoire » pour la différentier de la remémoration dans son commentaire sur la lettre volée.

Marc Darmon a donné de « l’Esquisse » une lecture topologique dans son article « Une chaîne signifiante élémentaire, la suite des alpha beta gamma delta », où il nous démontre que l’opposition de deux phonèmes, suffit, pour inscrire la suite logique qui fondera le sujet de l’Inconscient.

Pour Freud, notre psychisme serait donc organisé, dès le départ, par l’Inconscient, contrairement à ce qu'il avait jusque-là admis, et que seule la réalité psychique est la réalité déterminante pour un sujet.

 

Dans le même temps, son déchiffrage des mécanismes langagiers inconscients lui permettent de soutenir que ces mécanismes symboliques régissent, à l’insu du sujet, sa vie psychique, tant affective que volontaire.

S’y adjoignent ses nouveaux documents cliniques sur les névroses traumatiques, rassemblés durant la première guerre mondiale,

Ces trois nouvelles modalités d’exploration de la clinique seront les trois pôles de réflexion et les temps forts de sa recherche qui va déboucher sur une ré-articulation des enjeux de l’économie psychique et de la notion de traumatisme.

 

Il en dégage la suprématie de l’automatisme de la répétition, qu’il isole dans la pulsion de mort, dont il reconnait la puissance et l’antériorité, sur celles des principes de plaisir et de réalité qui gouvernaient jusque-là sa première topique. C’est ce concept qui deviendra le pivot du remaniement qu’il met en place en 1920, avec L’Au-delà du principe de plaisir.

C’est dans ce temps que Freud confirme la distinction radicale entre deux traumatismes :

 

- Celui qui instaure pour un sujet, le refoulement et un lieu Autre.

Ce traumatisme se réfère au sexuel et relève de la théorie de la séduction, die Verführung, séduction conditionnant l’organisation de la névrose du sujet.

C’est ce traumatisme qui se met en place par le biais d’un fantasme,

Nous pourrions dire que ce traumatisme est une formation de l’Inconscient.

Et c’est ce traumatisme que Charles Melman a nommé « pseudo traumatisme », dans la  leçon inaugurale qu'il fit à notre groupe de travail sur ce sujet.

Il existerait donc une différence entre le pseudo-traumatisme, formation de l’Inconscient et

- Un deuxième traumatisme qui lui, relèverait du réel de l’effraction, et de la compulsion de répétition.

Freud expliquera la sidération du sujet pris dans la répétition de ce traumatisme réel, par un excès de Jouissance, jouissance par débordement que le Moi ne peut maitriser car ce traumatisme réel échappe à toute possibilité de représentation, de mise en mots.

Nous dirions avec Lacan que le sujet est alors confronté par une jouissance ineffable à un Réel brut, sans aucune médiation et sur lequel le sujet n’a aucune prise.

C’est pour Charles Melman, le traumatisme.

 

Cette distinction primordiale, entre le pseudo-traumatisme structural et le traumatisme réel, évènementiel, Freud les a distingués théoriquement mais sans que cela ait eu pour lui, une incidence sur la direction de ses cures.

 

Par ce changement de topique, qui consiste en une prise en compte de la puissance de la pulsion de mort, Freud tente d’expliquer pourquoi, dans les névroses de guerre, le soldat est habité par le réel d’une compulsion de répétition qui fait de lui, je n’ose pas dire un sujet dans la mesure où il est coupé de sa subjectivité dans ce temps, mais un homme qui, éveillé, répète en boucle et à l’identique les épisodes morbides qu’il a vécus, et qui les revit sur le même mode, dans des cauchemars quand il a réussi à s’endormir. Compulsion de répétition d’où toute subjectivité est exclue et ce dans une finalité qui s’avoue : la recherche de la mort.

 

Cela nous donne à entendre que, dans le traumatisme réel, le patient est condamné à répéter à l’identique ; sa vie devient un arrêt sur image, et la compulsion de répétition toute puissante conduit le sujet à une impuissance à dire, à une sidération, à un équivalent de mort du sujet, dira Lacan.

Freud insiste encore, en 1932, pour distinguer le traumatisme psychique de l’effraction réelle, pour soutenir, que « le facteur traumatique ne peut être liquidé selon la norme du Principe de Plaisir. Par le Principe de Plaisir, nous n’avons pas été assurés contre les dommages objectifs mais seulement contre un dommage de notre vie psychique ». 

Rajoutons que dans ce même écrit de 1932, Freud réinterroge le concept d’Hilflogiskeit, qu’il avait mis en place en 1920, pour en faire le paradigme de cette même angoisse par débordement, chez l’adulte, angoisse qui serait à l’œuvre dans le traumatisme-effraction réelle et les névroses narcissiques, soutient-il.

Loin donc d’être organisée par la prévalence du Principe de Plaisir qui inaugura sa conceptualisation du traumatisme, la pulsion la plus archaïque pousserait donc l’humain à retourner à l’inanimé et toute vie à rechercher la mort. 

Confronté à un traumatisme réel qu’il ne peut symboliser, un sujet s’abandonnerait à la pulsion de mort. Pour lutter contre cette tentative de forcer au retour à l’inanimé, seules les « pulsions sexuelles, les pulsions de vie » affirme Freud, ont ce pouvoir.

Une question s'est imposée à moi : qu'en est-il de la jouissance du Sujet dans le traumatisme réel ?

Nous le voyons centré sur lui-même, hors altérité, rien ni personne ne suscite son intérêt.

Il est enfermé dans une jouissance qui prend son corps pour objet. Si la sexualité est devenue pour lui inexistante nous pouvons repérer que c'est dans la jouissance Autre qu'il s'est réfugié.

 

Quelle pratique avons-nous à inventer car, cliniciens, nous entendons combien ces concepts freudiens, sans cesse remaniés, ont transformé la conception du traumatisme et la direction de la cure, la sortant de la pratique de la stricte répétition à l’infini, pour mettre chaque analyste au travail d’avoir à réinterroger comment rendre possible, pour chaque patient, une autre lecture, de ce qui insiste, de ce qui se répète.

 

Si nous essayons de définir en quoi la conception lacanienne diffère de celle de Freud sur le traumatisme. Je crois que nous pouvons soutenir que pour Lacan, le traumatisme n’est pas accidentel, c’est un fait de structure.

 et puisque nous avons étudié les  Écrits Techniques, j’ai relevé pour nous une lecture que Lacan nous  donne  du traumatisme : « un élément traumatique est fondé sur une image qui n’a jamais été intégrée. C’est là que se produisent les points, les trous, les points de fracture dans l’unification, la synthèse de l’histoire du sujet, ce en quoi tout entier il peut se regrouper dans les différentes déterminations symboliques qui font de lui un sujet ayant une histoire ».

Cette lecture du traumatisme insiste sur l’incidence d’un élément Imaginaire, qui devient, faute d’avoir pu être intégré dans l’histoire du sujet, et qui, du fait de cette extra-territorialité, devient un élément Réel qui n’a pu être Symbolisé, d’où son insistance dans la répétition.

Lacan nous explique là la mise en place même du mécanisme de l’au-delà du principe de plaisir sur lequel Freud butait théoriquement : la prise en compte du Réel, le ressort de l'emprise de la répétition dans le traumatisme réel.

 

Lacan, va reprendre l’avancée et la butée freudienne, pour les réinterroger :

Le sujet, dit-il, est exposé dès sa naissance à l’irruption du sexuel qui le déborde : il est soumis frontalement au désir de l’autre réel, à quoi il ne comprend rien.

De plus, il est confronté au désir que cet autre réel entretient avec un grand Autre et avec le Phallus, ce qui est pour lui, une autre énigme, avec de surcroît, une irruption de jouissance qui le déborde qu’il ne peut ni concevoir ni mettre en mots.

C'est l'écriture qu'il nous en donne dans le graphe du désir et de son interprétation.

 

L’enfant, dès sa naissance, se trouve plongé dans un bain symbolique où le signifiant va le déterminer à son insu à une place et une fonction qu’il ne peut qu’accepter ou récuser au péril de son existence même.

Pour le petit d’homme, le traumatisme creuse la place de son entrée dans le monde réel, dans un dispositif de langage, où le sexuel organise son rapport au monde, et où sa jouissance lui impose une place qu’il aura à construire.

Le traumatisme dira-t-il est une fiction, une fixation de jouissance.

Mais la topologie va nous imposer une autre écriture.

 

C'est avec les trois registres RSI, qui s’ordonnent dans l’écriture d’un nœud, que nous pouvons trouver un appui solide pour nous repérer dans ce qui fait pour un sujet son rapport au monde, et donc au traumatisme.

Avec l’écriture du nœud borroméen, et les trois consistances R.S.I. qui organisent la structure  des champs de la parole et du langage, Lacan réorganise celle de la subjectivité selon un  modèle théorique différent de celui proposé par Freud, qui la noue entre pulsion de vie et pulsion de mort.

Comment cela change-t-il notre clinique ?

 

Pour Lacan, le traumatisme qu’il soit psychique ou effraction dans le réel, c’est le trou-matisme, joli néologisme qu’il créa dans les Non-dupes errent. Le trauma, c’est un trou dans le Symbolique.

C’est de la rencontre du Réel du sexuel impossible à Symboliser, avec une Jouissance ineffable, asymbolisable, que s’organise, pour un sujet, un fantasme autour d’un noyau insaisissable, l’objet a, cause de son désir.

Le fantasme est donc la trace de ce trou qu’opère le Réel dans le Symbolique et le traumatisme confronte le sujet, à une absence de signification, structurale, à un impossible à dire.

Lacan soulignera encore dans les Non-dupes, « là où y'a pas rapport sexuel, y'a troumatisme ».

Le traumatisme, pour Lacan, c’est la façon dont chaque parlêtre s’ordonne dans un fantasme autour d’un noyau : l’objet a, cause d’un désir qui le déplace, pour une jouissance qui le dépasse, et à laquelle il ne comprend rien, et ce, dans une écriture à inventer : nœud de trèfle, nœud à 3 où le R ferait nouage, ou nœud à 4, où le sinthome viendrait réparer un lapsus de nœud et nouer borroméennement les 3 consistances R.S.I. qui ne feraient pas nœud sans cela.

Charles Melman dans cette même conférence inaugurale, nous a aussi proposé l'écriture d'un noeud à 3, R.S.I., où le retournement du tore du Réel emprisonnerait ceux de l’Imaginaire et du Symbolique, à la manière d’une trique.

Cet impossible à dire, en quoi consiste le traumatisme Réel, Ch. Melman suggère de le lever en amenant le patient à reconstruire dans la cure, son monde imaginaire de la petite enfance, pour qu’il puisse accéder, à nouveau, à un Réel humanisé.

Comme nous le propose Charles Melman il nous faudrait tenter une ouverture, en repartant de la petite enfance, de ce temps où l'enfant est confronté au désir du Nebenmensch, cet autre secourable, de ce temps qui est aussi pour lui celui de l'articulation de son fantasme sexuel infantile, celui qui ouvre à une sexualité où l'autre tient une place. Avec comme conséquence de réintroduire le patient à une autre modalité de Jouissance que celle à laquelle il est condamné dans le Traumatisme Réel.

Le but de la cure consisterait, grâce à cette altérité reconquise, de ré-ouvrir les champs des lois de la parole et du langage, conditions nécessaires pour que le Sujet puisse à nouveau dans son quotidien vivre une relation à l'autre qui ne soit pas paranoïaque.

 

Alors, avec ces propositions qui pour moi, remanient la clinique, traiter le trou-matisme dans une cure, ne serait-ce pas, centrer notre écoute, dans une certaine visée ?

 

Si nous partons du nœud à 3 R.S.I. proposé par Ch. Melman, où le Réel emprisonne l’I et le S, dont J. Brini a écrit le retournement, écriture que je reprends à mon compte puisqu'elle m'a permis d'entendre autrement une de mes patientes, nous devrions, dans une cure, pour sortir le patient d'un traumatisme réel, arriver à opérer un retournement inverse au premier : l’Imaginaire et le Symbolique auraient à repasser par le trou dans le tore du Réel qui les avait emprisonnés, manœuvre qui libérerait chaque consistance torique, pour les rendre à nouveau autonomes  bien que nouées à trois.

 

Mais, en attendant l’appui assuré d’une écriture du nœud avant et après le traumatisme réel,

je nous propose de tenter de mesurer, par notre écoute, et par les scansions que cette écoute peut nous permettre, de mesurer l’impact que le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire introduisent dans l’existence quotidienne de ce parlêtre singulier, parole nouée par la singularité d’un fantasme, ou pas, et qui grâce aux scansions de l’analyste, pourrait permettre au patient de pouvoir les repérer à son tour, ces différents champs de la parole et du langage, pour qu’il puisse, lui aussi, s’en servir autrement, et pour qu’un dire puisse s’y ordonner, à nouveau, pour lui.

 

Je peux vous l’illustrer d’une vignette clinique où j’ai tenté avec une de mes patientes de mettre cela en pratique en travaillant quand l’occasion s’en présentait, par des coupures sur ses énoncés où une consistance était par elle isolée, en les nommant parfois, par ex. « quel Imaginaire ! » ou, « ça insiste, hein ? « ...

Elle était venue en analyse avec un symptôme qui la mettait en grande difficulté dans sa vie courante mais surtout dans sa profession.

Elle était enseignante en terminale de lycée et elle ne pouvait regarder l’autre qu’au niveau du sexe.

J’ai commencé après un certain nombre de ses « c’est curieux » et un long temps d’analyse par arrêter ses séances là-dessus, sans lui laisser finir sa phrase, jusqu’à ce qu’elle l’entende, et puis plus tard, elle a repéré que ces « c’est curieux » la sortait de la plainte.

Puis elle a entendu le regard, et son incidence sur son symptôme, sur le choix de son métier, sur sa jouissance, jusqu’à ce que, dans une séance, du Réel à son effroi, dans un débordement, s’est parlé, un retour du refoulé qui s’est donné à lire, la laissant atterrée : sa mère violée sous ses yeux par un commando victorieux rentrant dans sa ville natale, elle-même âgée de moins de 3 ans, cachée sous un escalier de la chambre où cela se passait, son petit frère à ses côtés, petit frère décédé rapidement après cette scène, à cause d'une épidémie,

sa mère avec qui jamais rien n’avait pu s’en dire, ni là-dessus ni sur sa féminité, pas plus que sur le décès de son frère, ou sur ce qu’elle nommait  jusque-là « son accident »  survenu à 3 ans, peu de temps après l' événement qui l'avait terrorisée, accident  resté jusque-là incompréhensible pour elle.
Alors qu’elle se promenait avec sa mère, elle s’est, dit-elle, « arrachée de la main de sa mère » pour se précipiter sous les chenilles du char qui défilait en vainqueur dans la ville.

Elle avait échappé à la mort de justesse,

 

Son symptôme était tombé depuis longtemps, mais le « c’est curieux » insiste et se répète dans les embarras de son existence.

J’en fais la lecture d’un Réel encore trop prégnant mais qui s’est en partie au moins, mis en mots, par à-coups, à force de dire et de silences et de reconstructions.

Mais, ça se parle, et cela se Symbolise, petit à petit, et la laisse en paix souvent mais en travail analytique, toujours, nécessairement, comme si ce Réel  " troumatique " était abyssal mais ne l’empêchait plus de mener sa vie plutôt pas trop mal, elle est devenue enseignante dans une de nos toutes grandes écoles parisiennes et, écrivain, depuis quelques années.

Serait-ce une tentative par le Symbolique, de tenter de maîtriser un tant soit peu ce Réel par la lettre avec, toutefois pour elle un inconvénient majeur. Il semble qu’elle ait toujours nécessité à ce que l’Autre que je représente et à qui elle s'adresse soit Réel sinon, elle se déprime rapidement, ce qui la maintient encore en analyse.

Est-ce dû au fait que ce traumatisme ait été si précoce et qu’il n’est jamais été ni nommé ni reconnu par sa mère, sa mère qui n'a pas eu d'autre recours, d'autre invention, que de faire un autre enfant très vite après la guerre ?

 

Ou, serait-ce dû au fait que c’est par l’analyse qu’elle a pu sortir de ce traumatisme et de ce deuil impossible à Symboliser, le lieu de l’analyse ayant permis de rendre plus consistant ce Heim autrefois vacillant dont, adolescente et jeune femme, le lieu de l'analyse lui ayant permis de rendre plus consistant ce Heim autrefois vacillant, dont, adolescente elle avait souffert et l'avait contrainte à changer de pays, de langue, de culture, et qui insistait dans ses « c'est curieux » moteur de la cure qui lui permettait, par sa répétition, de réinterroger son dire.

« C'est quand votre savoir vous apparaît suffisant que vous pouvez vous détacher normalement de votre analyse » nous dit Lacan dans sa leçon d'ouverture du Séminaire Encore. Alors ?

 

Je nous propose une écriture du nœud où le Réel aurait emprisonné l'I et le S, et ce serait le temps de la cure qui lui aurait permis de retravailler ce qu’elle a vécu enfant sur le mode Imaginaire, sans que le Symbolique lui permette de s’en dégager avant sa cure.

 

Pour advenir aujourd’hui à un nœud où le champ des trois types de jouissances sont déployées et où l'accès à la structure de son fantasme lui est aujourd'hui plus accessible, ce qui pourrait témoigner du fait qu’elle soit, au moins en partie, sortie de l’emprise de la crudité du tout Réel .

 

 

Sur le livre de Fabrizio Gambini :« Dodici luoghi lacaniani della psicoanalisi », par Fulvio della Valle

Sur « Douze lieux lacaniens de la psychanalyse », texte de Fulvio della Valle

 Le livre de Fabrizio Gambini, « Dodici luoghi lacaniani della psicoanalisi », (2018), présente une reformulation de certains thèmes majeurs de la théorie lacanienne, dans un propos où s’entrelacent harmonieusement le récit autobiographique (l'anecdote) et les considérations doctrinales (le traité). Parmi ces thèmes, nous pouvons retenir les articulations suivantes :

 

  1. Le symbolique

Lacan considère le langage comme le trait distinctif de l'homme, ainsi séparé de l'animal par un fossé irréductible, et il requalifie en termes de symbolique ou de signifiant ce que toute une tradition, philosophique et religieuse, rangeait sous la catégorie de l’esprit. L’esprit c’est le signifiant, le psychique ne peut être distingué du linguistique. Le phénomène mental, – l'idée, la représentation – possède un corps, une matérialité : le mot qui en est le support. D’où le matérialisme du signifiant que Lacan revendique pour son compte.

Le langage n'est pas conçu par Lacan comme un produit de l’homme, mais comme une émergence difficilement datable qui l’affecte, et en deçà de laquelle on ne peut remonter, car tout ce qu’on peut en penser est tributaire de cette dimension dont il s'agit précisément de faire abstraction. Aussi le langage ne peut rejoindre le mécanisme de sa genèse sans se présupposer indéfiniment lui-même.

Ce qui caractérise le langage, contrairement à l'idée première ou intuitive qu’on peut s’en faire, c’est son aspect circulaire ou autoréférentiel. Le langage n'est pas une nomenclature d'objets où les mots seraient des index, comme l’ont souligné Saussure et Wittgenstein, mais un système de relations différentielles, de combinaisons d'oppositions, où chaque élément ne prend son sens que de son rapport à tous les autres. Aussi les mots ne font que se référer à d’autres mots, au point de nous livrer à une quête infinie de ce que serait l'objet de notre discours. Le mot n'est pas l’index de la chose, dans une sorte de correspondance biunivoque qui mettrait en relation les éléments de deux ensembles indépendants, le langage et la réalité, mais le mot produit la chose, en la soustrayant à son indifférenciation dans le hic et nunc du tout en devenir. Le signifiant fait être, porte à une condition d’existence, ce qu’il nomme.

C’est cette dissymétrie entre le langage et la réalité que Lacan viserait, selon l’auteur, à travers sa formule célèbre : « Il n'y a pas de rapport sexuel ». Cette formule signifierait, au delà de son sens restreint d'incommensurabilité entre les sexes, qu'il n'y a pas de copule, de connexion entre la parole et la chose, le signifiant et le signifié, le sujet et l’objet, contrairement à ce qu’affirme la thèse hégélienne du savoir absolu, stipulant l'unité synthétique du concept et de la réalité. Le mot s'interpose entre l'homme et l'objet, induisant une séparation, une béance infranchissable. Le mot ne parvient pas à rejoindre la chose.

 

  1. L’objet (a)

De cet écart entre le mot et la chose résulte le statut de l’objet (a). Celui-ci est le résidu ou le reste de l’intersection entre le langage et le réel, le point glissant ou fuyant qui reconduit perpétuellement l’hétérogénéité des deux registres. L'objet (a) est la cause du désir, pas seulement comme objet de convoitise, mais aussi comme le « reste qui choit de toute opération de concupiscence et qui rend la satisfaction, au fond, impossible ». L’objet (a) est ce solde de la visée désirante qui sans cesse se déplace et par là même est toujours manqué, le rien qui empêche le désir de se refermer, de se clore dans une satisfaction définitive, en propulsant le sujet vers une itinérance sans répit, et dont la présence, dans son irreprésentabilité, se livre dans l'expérience de l'angoisse.

Le langage interpose une représentation entre le sujet et la chose, rompant l’unité originelle de l’organisme et de son milieu, de l'enfant et de la mère, transformant le besoin en demande et en désir, qu’il entraîne dans un défilé de représentations substitutives, aussi bien métaphoriques (sein, excrément, enfant, pénis, voix, regard) que métonymiques (carrière, nouvelle voiture, partenaire sexuel, argent, pouvoir, et ainsi de suite). L'objet de satisfaction est donc définitivement médié par le langage, et il ne peut être appréhendé que par l'intermédiaire d’une représentation, qui revêt dans ce contexte le statut du fantasme.

Cette acception de l'objet (a) comme reste s’articule avec son caractère d’objet pulsionnellement investi. La pulsion est découpée par les orifices du corps (bouche, anus, urètre, œil, oreille) à travers lesquels elle se rapporte aux objets partiels correspondants (nourriture, excrément, urine, regard, voix).

 

  1. La castration

La castration symbolique désigne la rencontre originaire de l'enfant et de l’interdit, dont la forme fondamentale est la loi de l'interdiction de l’inceste, qui induit la rupture de l'unité fusionnelle de l'enfant et de la mère, et la mise en place de l'objet (a) comme objet perdu, cause d’un désir entrainé dans un processus de relance perpétuelle. L’interdit est une limite symbolique, formulée dans le champ de la parole, par opposition à l'impossible, qui est une limite rencontrée dans le réel, sous la forme d’un heurt traumatique. L’interdit ou la prohibition, c'est-à-dire la forme de la loi, est à l’origine la formulation d’un « non », dont l'agent est le père, porteur de la fonction phallique : le Nom-du-Père.  Aussi le phallus symbolique vient désigner l'instrument, l'opérateur de l'interdiction, qui impose un ordre structurant pour l’enfant, permettant de tempérer la rencontre avec l'impossible, et de nouer le symbolique au réel. Telle est la fonction du père, qu’on retrouve au premier étage à gauche du tableau de la sexuation (il existe un x tel que non phi de x), en tant que support d'une loi qui le transcende, et qui se transmet d'une génération à l’autre. Et quand l'exercice de cette fonction phallique défaille, au moment de la structuration psychique de l'enfant, celui-ci est prédisposé à devenir psychotique. Si cette symbolisation de la limite, induite par la rencontre avec le « non » paternel, – le Nom-du-Père – n’est pas correctement mise en place dans l'organisation psychique de l'enfant, le réel et l’imaginaire se retrouvent en continuité l’un avec l'autre, en corrélation avec une forclusion du symbolique. Cette expression ne signifie pas que le psychotique n’a pas accès au langage, ne parle pas, mais que la fonction interdictrice, déployée dans le langage, et donc la dimension de la loi, dont le phallus est le symbole, n’a pas été opérante pour lui.

Plus généralement, lorsque le phallus symbolique, – c’est-à-dire ce partage entre une place d'où l'autorité s'exerce et une place où cette autorité est reçue, acceptée – n'est pas reconnu ou admis, comme dans le culte de l'égalité et de la fraternité ou dans la récusation de la figure paternelle – l’Un qui constitue l'exception – on s’expose au retour de ce phallus dans le réel, sous la forme de la matraque ou de l'objet de la perversion.

 

Conclusion

Nous avons privilégié ces trois axes pour présenter livre de F. Gambini, qui aborde aussi d'autres thèmes, tels que l'identification, le théorème des prisonniers, la lettre volée, les formules de la sexuation, la vérité, le Moi, la névrose obsessionnelle, le trou, la religion ou l'amour. L’ouvrage se distingue par l’habileté avec laquelle il tresse, dans une belle unité organique, des reformulations originales particulièrement éclairantes des concepts lacaniens, et des notations autobiographiques, ayant trait aussi bien à la vie privée qu'à la pratique clinique de l'auteur.

29/06/2018