Aliénation-séparation. Du sujet désirant au sujet politique. Conférence de Bernard Vandermersch

Aliénation-séparation. Du sujet désirant au sujet politique.

 Mathinées lacaniennes du 17 novembre 2018

Dans une récente exposition au Musée de l’Homme, clairement dédiée à nos enfants, il est affirmé sans détour que l’on peut choisir son sexe. Ceci n’est qu’un exemple de ce qui semble régir la société actuelle dominée par une pensée de toute-puissance où l’homme pourrait décider par lui-même du sexe, de la vie et de la mort, en refusant toute aliénation.

D’un autre côté les discours sociologiques et philosophiques rappellent non sans fondement que l’aliénation existe toujours mais qu’elle serait la résultante d’une domination dont il faudrait se débarrasser.

En se détachant de ces approches, Lacan redéfinit le concept de l’aliénation en lui donnant ses racines non pas dans la société mais dans la mise en place de la subjectivité. Ainsi, la psychanalyse nous permet de penser l’aliénation en termes d’opération logique fondatrice et non pas comme un artefact social. La lecture psychanalytique de l’aliénation serait nécessaire pour mettre en perspective les différents effets dans la société de sa négation ou de son statut réduit à un rapport de forces. 

En résumé, il ne s’agit pas de récupérer quelque chose qui nous aurait été dérobé mais d’accepter la valeur libératrice d’une perte, celle de l’objet a, véritable enjeu aussi de la fin de la cure analytique. 

C’est la raison pour laquelle il nous semble fondamental de consacrer une Mathinée aux racines logiques de l’aliénation telles que Lacan les développe dans son enseignement.   V Hasenbalg.

Aliénation-séparation

Aliénation : Tout processus par lequel l’être humain est rendu comme étranger à lui-même. De l’aliénation à la séparation, termes repris par Lacan dans une acception spécifique mais conforme à l’étymologie, un procès « mythologique » inconscient, conduit du sujet, aliéné et aboli par le signifiant même qui l’a fait naître, au sujet désirant. Avec pour prix la séparation d’une part de son image corporelle et donc d’une part de jouissance.

Cela vaut-il pour le sujet politique si, comme l’affirme Lacan, l’inconscient, c’est la politique ?

Aliénation. C’est dans le dictionnaire Larousse de la philosophie que je trouve un article important sur ce terme. Alienatio  (alius : autre) cession d’un bien à quelqu’un d’autre, transmission, éloignement, désaffectation. D’origine religieuse : alienatus, celui qui est exclu de la communauté des croyants. (Cf Spinoza et Lacan). Repris sous le nom d’Entfremdung par Hegel moment nécessaire à l’abolition de l’immédiateté et au surgissement de la réflexion. Marx, dans les Manuscrits rompt avec la conception progressive, optimiste de l’aliénation : « Hegel voit seulement le côté positif du travail et non son côté négatif ». Le capital c’est « la propriété privée des produits du travail d’autrui ». «  L’ouvrier est ravalé au rang de marchandise, et de la marchandise la plus misérable ».

L’important c’est le fait de devenir autre, « altéré » sans a priori péjoratif au départ, puis exclusivement considéré aujourd’hui comme un mal… à l’exception de Jacques Lacan..

L’aliénation chez Lacan n’est pas réductible au fait que le sujet naît au lieu de l’Autre, « lieu où se situe la chaîne du signifiant qui commande tout ce qui va pouvoir se présentifier du sujet, c’est le champ de ce vivant où le sujet a à apparaître ». Formulation qui suppose que le lieu de l’Autre est déjà dans le corps vivant. Ce qui fait que le sujet ne sait pas qui il est ni même s’il est vraiment. Il peut en douter comme dans l’expérience fondatrice de la modernité de Descartes. L’aliénation chez Lacan n’est pas seulement ce fait que son désir est une interprétation du désir de l’Autre ». Ce n’est pas cette soumission à l’Autre qui constitue l’aliénation « lacanienne ». Il y a un bon article de Roland Chemama dans le dictionnaire Larousse de la psychanalyse. Je vous y renvoie. Mais je vais essayer quand même d’en dire quelque chose.

 

Partons de l’exemple de VH sur le choix du sexe. « Mon corps est à moi ». Je fais ce que je veux de lui. Je peux lui ôter quelques enjoliveurs ou au contraire en rajouter. Et après aller homologuer à l’Etat-civil les transformations subies par le véhicule de mon moi. Sans aller jusque là il y a un choix si l’on peut dire des jouissances (comme on dit choix de la névrose) mais celui-ci est aussi déterminé par la politique. Melman écrit :

Pas de politique sans ordre moral, c’est-à-dire de prescription publique de ce qu’il y a à refouler. Et comme nous le constatons l’ordonnance peut vite changer selon les docteurs au pouvoir. Mais aussi bien, pas d’ordre politique qu’il soit despotique, aristocratique, démocratique  sans que le choix moral, c’est-à-dire de la jouissance élue, ne le mette aux commandes.

Melman montre ainsi comment l’inconscient, au moins en tant que refoulé, dépend de la politique

Quand je dis « mon corps », cela veut dire que j’existe, je suis en exil pas rapport à ce corps comme je le suis par rapport au langage. Du moins en tant que j’ex-siste. L’angoisse peut surgir d’être réduit à son corps. Est-ce à dire que je possède mon corps ? On peut aussi bien dire qu’il me loge mais ce n’est sans doute pas à titre gracieux. Et le bail est à durée indéterminée, mais limitée. Avant de parler d’aliénation Lacan appuie la fonction de la pulsion dans la genèse du sujet à partir de la perte de l’immortalité que symbolisent les objets a : ils sont immortels. Ce pourquoi toute pulsion est pulsion de mort c’est que la sexualité est liée à la mort. Ceci est peut-être à relativiser. Car la connaissance de la mort biologique est lié à l’aliénation signifiante. Ce corps j’en ai l’usufruit. Ces questions font aujourd’hui l’objet de la politique et de tout temps sont l’objet de régulation culturelle.  Jamais, en tout cas, il n’y a eu possession sans limite de son propre corps.  

Hans a une conception d’emblée symbolique de la génération et de la possession. Voici un fragment de dialogue avec son père.

« Moi  - Les petits garçons ne peuvent pas avoir d’enfants. Il n’y a que les femmes, les mamans, qui aient des enfants.

Hans – Mais pourquoi pas moi ?

Moi – Parce que le bon dieu a arrangé les choses comme ça ?

Hans – Pourquoi n’en as-tu pas toi ? Oh oui, tu en auras sûrement un, attends seulement.

Moi – Je pourrai attendre longtemps.

Hans – Pourtant, je t’appartiens (Ich gehör doch dir. ) de la famille de Hören : entendre et de là obéir.

 

L’aliénation est une association de deux propositions par un "ou" particulier. Ni le ou de l’hôtesse, inclusif, « Vous prendrez bien du fromage ou du dessert » ni le ou exclusif du restaurant à prix modique « Fromage ou dessert ».

C’est un ou tel que si vous choisissez l’un des termes vous perdez les deux. C’est que l’un des termes est en fait inclus dans l’autre. « La bourse ou la vie ». Si je choisis la bourse je perds la vie et du coup la bourse aussi. Lacan parle du facteur létal. Dans la mesure où la mort, liée à la reproduction sexuée s’inscrit sous la forme de l’aphanisis du signifiant.

Dans l’affaire du sujet, l’aliénation est un choix forcé entre l’être et le sens. Je choisis l’être, le sujet disparaît, il nous échappe. » Nous pouvons en revanche choisir le sens ou plus précisément les défilés du signifiant en tant qu’ils ont effet de sens. Quelque chose va alors se déposer, ces connexions, ces métaphores, qui sont le résultat même du travail analytique. Mais ce champ restera écorné. Il manquera toujours un signifiant qui viendrait dire l’être du sujet parce que celui-ci est irréductible à un terme ou  à un autre de ces chaînes signifiantes. Il restera toujours du non-sens, de l’inaccessible, de l’inconscient. » (R.C.)

J’ai parlé de procès mythologique parce que dans Les quatre concepts Lacan situe la naissance du sujet dans ce double procès d’aliénation-séparation. Comme tout discours sur l’origine, il s’agit d’un mythe mais assis sur une logique qui tient à ce que le langage humain en aliénant le sujet de la nature, en l’exilant du réel pour l’engager dans un monde de sens, lui donne l’illusion d’un être perdu. Être est un mot qui désigne en fait un manque cerné de signifiants. L’être humain est un être à qui l’être manque. Il n’en reste pas moins que la question de son être est toujours posée en termes de sens : « Quel sens a ma vie ? ». Et l’aporie de l’aliénation débouche tout de suite sur la question de la vérité. Quel est le vrai sens ?

Lacan pose un premier couple, pas Adam et Eve, mais un couple de signifiants. S1 évoque un sens pour S2. S2 représente la part de sens perdue, celle qui correspond à l’être du sujet. Remarquez que ça aurait un sens si je disais : « Adam représente un sens pour Eve. Eve représente la part de sens perdue ». Revenons à Lacan :  « Il y a donc, si l’on peut dire, affaire de vie et de mort entre le signifiant unaire (le sens) et le sujet en tant que signifiant binaire cause de sa disparition[1]. » Il continue : « Le Vorstellungsrepräsentanz, c’est le signifiant binaire S2 ».

Cette opération est ainsi présentée comme une interprétation du refoulement originaire de Freud. S2 est ici pour Lacan le Vorstellungsrepräsentanz , « le représentant psychique de la pulsion qui se voit refuser la prise en charge dans le conscient. Avec lui se produit une fixation ; le représentant correspondant subsiste à partir de là de façon inaltérable et la pulsion demeure fixée à lui. »

Dans le procès lacanien, cette Ausstossung ou Verwerfung première ne relève pas d’un refus du conscient. Il s’agit de l’impossible de dire vrai du réel du sujet. Les mots y manquent.

Si le sujet avait choisi l’être, s’il avait refusé de se faire représenter par un signifiant pour un autre signifiant, il serait resté un pur sujet « protopathique », un sujet à la jouissance, mais hors langage. Un sujet non aliéné dans le signifiant mais avec un prix plus dur car de ne pas s’y aliéner le signifiant se venge en signe ou signal.

 

Dans ce que j’appelle le mythe lacanien la pulsion est également supposée à l’origine du mouvement de naissance du sujet mais la fixation du VR ne viendra que dans le procès de séparation. « C’est pour autant que le sujet vient à jouer sa partie dans la séparation que le signifiant binaire, le VR, est unterdrückt, chu dans les dessous. »

Qu’est-ce que c’est que la séparation ? Nous avions pensé comprendre que c’était l’aliénation elle-même qui faisait disparaître la part sensée, productrice de sens, du signifiant. Mais Lacan montre que cette chute dans les dessous nécessite un lieu pour accueillir ce qui tombe et pour cela suppose une faille dans l’Autre.

La séparation, c’est ce par quoi « le sujet trouve, si l’on peut dire, le point faible du couple primitif de l’articulation signifiante […]. C’est dans l’intervalle entre ces deux signifiants que gît le désir offert au repérage du sujet dans l’expérience du discours de l’Autre, du premier Autre auquel il a affaire, disons la mère en l’occasion. »

Et l’on sait que c’est sa propre disparition que le sujet va proposer comme premier objet au désir parental dont l’objet lui est inconnu : « Peut-il (elle) me perdre ? ».

Mais dans les bons cas, cette perte va se symboliser au moyen d’objets prêts à porter cette fonction de la perte : les objets a.

Problème : que veut dire faille entre deux signifiants ?

Qu’est-ce qu’il y a entre deux signifiants ? Au lieu de l’Autre il n’y a qu’un continuum. S1 est un trait qui se détache de ce continuum, le temps d’éveiller un sujet de son sens avant de disparaître sous S2, devenu le savoir de l’Autre. La position de Lacan a évolué. Il y a dissymétrie radicale entre S1 et S2. Dans l’inconscient il n’y a que voisinage. Il faut ici considérer l’Autre comme parlant et dans un discours pour qu’une faille surgisse entre signifiant maître et savoir.

 

 

Ces schémas semblent dire que sans la forme du discours l’intervalle entre S1 et S2 tend à se fondre dans S2 car S2 = S1 à S2.

Dans Encore : « le signifiant 1 n’est pas un signifiant quelconque ; il est l’ordre signifiant en tant qu’il s’instaure de l’enveloppement par où la chaîne subsiste ». Il, le signifiant ou l’ordre signifiant ? Théorème du point fixe de Brewer.

 

Le « Peut-il me perdre ? » dans la névrose se pose par l’identification du S2 (dans cette mythologie) au phallus. Ainsi les objets qui vont venir remplir cette fonction de perte fonctionneront comme cause du désir de l’Autre et donc du sujet. C’est cette opération qui échoue dans la psychose et notamment dans la mélancolie où la perte concerne un objet total. Sa disparition est exigée réellement et non à titre d’hypothèse sur sa valeur.

On sait aussi que c’est dans le gel S1-S2, l’absence de lieu ouvert dans l’Autre pour poser sa question que Lacan voit la cause de la paranoïa, ou plutôt l’absence de cause pour le paranoïaque, faute d’ouverture sur un manque dans le discours de l’Autre. Tout se passe comme si dans l’Autre ne se présentaient que des signifiants tenant à la fois de la maîtrise du S1 et du savoir du S2.

 

Remarquons que les champs sémantiques de séparation et aliénation se recouvrent partiellement. Mais l’éloignement dû à l’aliénation se confirme d’une coupure par la séparation. En latin Se-parare : séparer est fait de se, ou sed particule marquant la séparation, l’éloignement, la privation. Sed est une conjonction signifiant mais : Non solum sed etiam : non seulement mais encore. Parare : préparer ; faire effort pour se procurer, acquérir avec de l’argent. De separare vient le mot français sevrer, ce qui rend compte de ce que le sevrage est une séparation qui procure quoi ? Qui procure un se, au sens de un soi. Mais ce soi aliéné n’est pas un double du moi, c’est un objet de jouissance cédé pour cela et le sein en est un support. Lacan joue d’ailleurs d’une quasi homonymie avec « se parere ». Il y a deux parere en latin : parere : paraître (pareo= je parais, mais très vite avec le sens d’obéir, comparere : comparaître) et parere (pario, pepei, partum : engendrer) Les parents : ceux qui engendrent et pars, la partie est apparenté à ce parere qui est un terme symbolique puisque ce n’est pas seulement la mère qui met au monde mais les parents. (Le sens du mot part, partie a d’ailleurs influencé appartenir  qui vient de pertenere toucher à)

Avec ces équivoques on voit un voisinage signifiant entre séparer, se parer, s’engendrer, se rendre visible. Sans compter le mot par, is : égal, pair qui vient brouiller les choses en équivoquant avec la part sans égale que constitue l’objet a qui trouve à se loger à l’enseigne du signifiant hors pair qu’est le phallus.

 

Lacan présente l’aliénation avec un autre exemple :

La liberté ou la mort ! s’écrie le héros ou le maître dans la dialectique hégelienne du maître et de l’esclave. Pour le maître aussi la liberté peut se réduire à la liberté de mourir. Et l’on commence à voir le versant politique de l’aliénation. Les problèmes de l’art politique tiennent à la structure aliénante du signifiant et à l’absence de garantie de la vérité.

Freud dans Analyse finie et infinie cherche une garantie hors du langage dans la biologie:

« À aucun moment du travail analytique on ne souffre davantage du sentiment oppressant de répéter des efforts sans succès et de l’insidieuse impression que l’on « prêche aux poissons » que lorsqu’on veut amener les femmes à abandonner leur souhait de pénis comme impossible à mettre en œuvre, et qu’on voudrait convaincre les hommes qu’une position passive envers l’homme n’a pas toujours la signification d’une castration et qu’elle est indispensable dans de nombreuses relations de l’existence. […]

On a souvent l’impression, avec le souhait du pénis et la protestation masculine, de s’être frayé un passage, à travers toute la stratification psychologique, jusqu’au « roc d’origine » et d’en avoir ainsi fini avec son activité. Il ne peut pas en être autrement, car pour le psychique le biologique joue véritablement le rôle du roc d’origine sous-jacent. Le refus (Die Ablehnung : la récusation) de la féminité ne peut évidemment être rien d’autre qu’un fait biologique, une part de cette grande énigme qu’est la sexuation… »

J’ai attiré l’attention sur ce fait que quelques lignes plus haut, Freud écrivait :

« J’ai déjà mentionné ailleurs que ce point de vue me fut en son temps exposé par Wilhelm Fliess, qui était enclin à voir dans l’opposition des sexes le véritable facteur occasionnant et le motif originaire du refoulement. Je ne fais que réitérer mon opposition d’autrefois quand je refuse (Ich es ablehne) de sexualiser de cette manière le refoulement et donc de lui donner un fondement biologique et non pas seulement psychologique. »

Les nouveaux traducteurs ont ici péché contre leur principe en traduisant le même mot Ablehnen par deux mots différents en français. Le refus de la féminité est un fait biologique mais je refuse de donner au refoulement un fondement biologique. J’en conclus que pour Freud le refus de la féminité n’est pas un refoulement.

Ce recours à la nature, à un fait biologique, cet appel à la Nature comme garante de la vérité est à questionner. On le retrouve aujourd’hui en politique en soutien du « parler vrai ».

C’est aussi  ce à quoi Aristote fait appel quand il nous dit que L’homme est par nature un animal politique[2].

L’appel à la nature, physis en grec, phallique par la racine[3], si j’ose dire, comme garantissant la vérité, est très actuel mais aussi très ancien.

Il peut être intéressant ici de noter que natura, en latin, est construit comme devrait l’être le participe futur du verbe nascor, naître[4] (qui en fait est nasciturus). Natura, celle donc qui va naître, qui est en devenir. La nature du parlêtre n’est pas de naître mais de venir à naître. C’est un « futur » [5]. De même, pour Lacan, l’inconscient « ce n’est ni être, ni non-être, c’est du non-réalisé[6] ». Et la question est de savoir si sa réalisation, sa mise en acte, dépend et comment de la structure politique de la cité.

En l’absence de rapport naturel entre les sexes, c’est naturellement que la politique s’en charge. Les politiques d’Aristote sont une vaste étude systématique des différentes façons de disposer les lois en fonction de la contrainte d’une structure qui est celle du discours du maître. Il y a le lieu du commandement avec les qualités qui lui conviennent et il y a le lieu de l’exécution du commandement avec les autres qualités qui conviennent à cet autre lieu. A partir de cet axiome indiscuté, on peut discuter s’il est préférable qu’il y ait monarchie, oligarchie, aristocratie, démocratie. Pour ce qui est de travailler, au niveau de la cité, la chose est simple : il y a le corps des esclaves.

Cette structure est aussi domestique[7] :

« Il y a trois parties dans l’administration domestique : l’une concerne la fonction du maître […], l’une celle de père, la troisième celle d’époux. […] sur la femme s’exerce une autorité politique, sur les enfants une autorité royale. Le mâle est en effet par nature plus apte que la femelle à gouverner sauf si sa constitution va contre la nature […] Dans la plupart des cas où le pouvoir est politique on est tour à tour gouvernant et gouverné. […] Mais dans le cas du mâle et de la femelle[8] ce rapport de subordination existe toujours. » (Ch.12)

Notons le glissement insidieux : quand il faut justifier que ce soit l’homme qui commande et non la femme, c’est la nature animale cette fois qui est appelée.  Mais alors, commander les esclaves ? Aristote tente de justifier les raisons du droit de commander :

« Il y a une question préalable qu’on pourrait se poser à propos des esclaves : existe-t-il, outre ses vertus d’instrument et de serviteur, une autre vertu déterminée de l’esclave, plus précieuse que celles-là, comme tempérance, courage, justice et autres dispositions de ce genre, ou n’en a-t-il aucune en dehors des services qu’il rend avec son corps ? Les deux hypothèses soulèvent des difficultés : s’il en a, qu’est-ce qui le distinguera des hommes libres ? Qu’il n’en ait pas, alors que les esclaves sont des êtres humains et ont la raison en partage, c’est étrange. Une question à peu près semblable se pose pour la femme et l’enfant : ont-ils eux aussi des vertus (spéciales à leur condition) ?[…] C’est d’un point de vue général qu’il faut examiner, dans le cas de celui qui commande par nature et de celui qui est commandé par nature si leur vertu est la même ou différente. S’il fallait que tous les deux participent à l’excellence parfaite (kalokagathia), pour quelle raison faudrait-il que l’un commande et que l’autre soit commandé une fois pour toutes ? Il n’est pas possible non plus qu’ils diffèrent selon le plus et le moins, car être commandé et commander diffèrent spécifiquement, ce que ne fait pas du tout la différence de plus et de moins. […]

Sur ce point Aristote a recours à une autre nature, celle du langage qui fait qu’il y a naturellement un S1 qui commande S2. Il est presque structuraliste. Continuons :

C’est cet état de fait qui nous a tout de suite guidés en psychologie, car l’âme possède naturellement en elle une partie qui commande et une qui est commandée » (Ch. 13)

D’ailleurs cela se retrouve dans la politique et Aristote conclut en disant que la définition de ces rapports de vertus dans la famille est très importante. Les vertus ne sont pas liées au sexe mais à la « nature » de commandant ou de commandé, autrement dit à la nature du signifiant articulé dans le discours politique.

« Car toute famille est partie d’une cité […] (et que) les femmes constituent la moitié de la population libre, et [c’est] des enfants [que] viennent les membres de la communauté politique »

Selon Aristote la répartition commandant-commandé se fait « par nature ». Mais c’est une nature bien ambigüe soit zoologique, soit langagière selon les besoins de la démonstration. La nature fonctionne donc bien comme le phallus vérificateur d’une pure fiction mais dans cette fonction elle ne renvoie qu’à elle-même et n’a aucun sens. Car s’il y a quelque chose de peu naturel, c’est bien la sexualité humaine. Quant à la nature, au sens de la zoologie, sa richesse est inépuisable en modes de reproduction parfaitement invraisemblables, et elle est bien incapable de servir de guide.

Est-ce à la nature zoologique que Freud, lui aussi, fait appel quand il dit par deux fois : « Le destin, c’est l’anatomie », c’est elle qui est la cause de vos problèmes avec le sexe. L’anus est trop près du vagin. Le clitoris est un pénis trop petit. Affaire de plus et de moins ? Aristote serait ici plus pertinent qui montre la vanité de ce recours.

 

La différence sexuelle comme fondatrice.

 « Est-il concevable qu’une société désormais moins soucieuse de sa perpétuation, voire même dans la crainte malthusienne d’une surpopulation, trouve à réaliser le symbole du point fixe de tout discours d’un autre signe que le phallus pour répartir les places instaurées par ce discours ? » Topologiquement, le théorème du point fixe n’implique pas que le pénis soit sollicité. La couleur de la peau[9] par exemple dans le passé colonial esclavagiste peut-elle se substituer au phallus dans la répartition des places ou n’en est-elle qu’un représentant ? La société, apparemment « blanche », ne s’embarrasse pas de nuances. On dit qu’Obama est le premier président noir et que celui qui lui succèdera sera une femme. Pour le successeur, ça a raté. Pourtant Obama est blanc à 50% et du côté de ceux dont les ancêtres ont subi l’esclavage, les couleurs sont nettement plus nuancées. Je reparlerai peut-être une prochaine fois d’un cas où l’horreur de la féminité chez une femme n’a trouvé d’autre légitimité à s’exprimer que sous couvert de l’esclavage.

Est-ce que l’argent ne pourrait pas se substituer au phallus ? Ceux qui l’ont et ceux qui ne l’ont pas.

On le voit : la substitution, à une opposition binaire présence-absence ordonnée par la sexuation et le phallus, d’une valeur relative quantifiable en « plus ou moins » n’est possible qu’à la rendre absolue. Et donc implicitement métaphorique de la répartition phallique. Et il n’y a peut-être pas plus propre à incarner cette binarité que la présence absence du pénis. Notons que la position de Freud est ambigüe : en faisant du clitoris un pénis trop ou plus petit, il tend à brouiller l’opposition présence-absence du pénis en y substituant supériorité-infériorité et entériner un type de destin faussement anatomique.

 

Mais est-ce bien la différence sexuelle qui est à la base de la politique ?

Dans Encore (1972-3), Lacan est le premier, à ma connaissance, à proposer un abord de la position féminine qui, tout en maintenant  la fonction du phallus, mais cette fois comme fonction de jouissance, n’en fait pas une position moindre mais différente. Cela en restant dans le champ du langage certes incorporé mais sans avoir recours à une physiologie de l’orgasme…

La politique tend à éliminer de son droit toute différence sexuée comme de la plupart des autres différences (sauf enfant-adulte).

Reste inhérente au langage incorporé une différence de structure topologique entre l’ordre signifiant et celui de l’objet a.

« Le sujet naît en tant qu’au champ de l’Autre surgit le signifiant . Mais de ce fait-même, cela, qui auparavant n’était rien sinon sujet à venir, se fige en signifiant. Le rapport à l’Autre est justement ce qui fait surgir ce que représente la lamelle, non pas la polarité sexuée, le rapport du masculin au féminin, mais le rapport du sujet vivant à ce qu’il perd de devoir passer, pour sa reproduction, par le cycle sexuel. »

« Ce qu’il perd, cette lamelle immortelle, est symbolisé par les objets a. »

 En conclusion

Le sujet de la politique est pris dans des discours qui ont chacun leur éthique sauf le discours capitaliste qui fait sauter le verrou du réel comme impossible avec des effets de retour du forclos. Si, comme je le pense à partir du schéma R, la structure du fantasme est fondée sur une équivalence des sens opposés, chaque énoncé pour quelqu’un pour qui fonctionne la métaphore paternelle, est implicitement porteur de son contraire, il s’en déduit qu’on ne puisse trouver un consensus qui s’appuie sur une vérité « vraie » et exige, comme le dit Laclau, qu’il emporte le moins de sens possible.

Cela exige du maître avisé de taire sa visée sous peine de la voir sitôt dénoncée comme mensongère, contestée et anéantie. L’injonction de transparence détruit le pouvoir (ce que disait déjà Richelieu selon Soulez-Larivière, rapporté par Christiane Lacôte-Destribats) et le défaut de pédagogie, aujourd’hui avoué pour expliquer la mauvaise réception des mesures édictées ne sera d’aucun remède : le discours universitaire de l’historien ou de l’économiste n’est pas celui du politique. Son usage est soit d’une grande naïveté, soit d’une ruse suprême. 

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[1] On serait tenté de lire : « et le sujet en tant que le signifiant binaire cause sa disparition » qui est grammaticalement plus logique car comment comprendre que le sujet en tant que réduit à S2 est cause de sa propre disparition. Mais ce serait négliger que pour Lacan, c’est bien le sujet qui tombe dans les dessous avec S2.

[2] Aristote ; La politique I,2

[3] Le premier sens de Fusis est « naissance, croissance ». Futwr : géniteur. Futuere= foutre

[4] Naturus n’existe pas.Il a été remplacé par nasciturus

[5] C’est encore la racine Fuw qui sert de complément du verbe être pour certains temps : comme le futur.

[6] Lacan J. Les quatre concepts, séminaire 1964, Seuil, p. 32.

[7] Aristote, Les politiques, Trad. Pierre Pellegrin. GF Flammarion, 2015.

[8] τό τε γὰρ ρρεν φύσει τοῦ θήλεος ἡγεμονικώτερον, εἰ μή που συνέστηκε παρὰ φύσιν, καὶ τὸ πρεσβύτερον καὶ τέλειον τοῦ νεωτέρου καὶ ἀτελοῦς-  Dans la Genèse, Elohim crée d’abord zahar et neqeva, mâle et femelle avant qu’un deuxième récit fasse naître la femme Isha, à partir d’Ish, l’homme.

[9] Dans certaines sociétés esclavagistes, la couleur de peau semble opérer d’elle-même, mais je pense que ce trait n’est opérant que de se substituer au sexe, de tirer son pouvoir d’en être une métaphore, quitte à renforcer la perversion des relations entre les sexes.

 

Le mythe un bouillon cube, présentation par Vincent Azoulay du livre "Sur la tortue et la lyre" de J Sheid er J Svenbro

Le mythe un bouillon cube, Vincent Azoulay
Sur la tortue et la lyre

A la suite de Claude Lévi-Strauss, les « mythologues » se sont longtemps comportés en chasseurs-cueilleurs, recueillant patiemment toutes les versions d’un même mythe afin d’en dégager les éléments invariants. Cette approche a eu l’immense mérite de révéler l’existence d’une « pensée sauvage » – une manière logique d’appréhender le monde à travers des couples d’opposés (cru/cuit, droite/gauche, sec/humide, haut/bas…). Toutefois, cette tradition structuraliste repose sur deux postulats discutables : d’une part, elle présuppose l’existence de récits « mythiques » perçus comme tels par tout lecteur, dans le monde entier ; d’autre part, elle tend à identifier le mythe à l’histoire qui y est racontée.
Dans un ouvrage qui a fait date, L’Invention de la mythologie (Gallimard, 1986), Marcel Detienne avait déjà montré que, loin d’être une catégorie universelle, la « mythologie » était une invention moderne : le terme fut forgé au XVIIIe siècle pour isoler un certain nombre de récits considérés comme fictifs, voire irrationnels – ceux que l’on qualifiait auparavant de « fables » –, de façon à accentuer la différence entre les « mythes » païens, caractérisés par leur fausseté, et la révélation chrétienne, forcément véridique.
Dans un livre aussi original qu’inventif, Jesper Svenbro, ancien directeur de recherche au CNRS, et John Scheid, professeur au Collège de France, s’attaquent au second pilier sur lequel reposent les analyses structuralistes des mythes : leur focalisation excessive sur la narration. Leur démonstration érudite repose sur deux partis pris : tout d’abord, plutôt que d’analyser les mythes comme des produits finis – un système d’énoncés stabilisés –, il faut plutôt s’attacher à comprendre leur genèse ; ensuite, les mythes ne se fabriquent pas avec des idées, mais à partir d’objets, de mots ou de noms, qui forment la condition préalable à leur élaboration.
Le nom du héros
Telle est en particulier la force des noms :...

L’accès à la totalité de l’article

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2014/12/11/le-mythe-un-bouillon-cube_4538728_3260.html#UKetXRUY2wSVulEO.99

Traumatisme psychique, traumatisme réel, quels enjeux ?, exposé de Choula Emerich

 

                                                        Traumatisme psychique, traumatisme réel : quels enjeux ?

Choula Emerich

                                                                                                        Juin 2018

 

En guise d'ouverture de ces journées, il m'a semblé opportun de repartir très succinctement de l'œuvre de Freud avant de reprendre les avancées de Lacan et de Melman, pour finir, si possible, par une vignette clinique.

 

Dès 1886, Freud est convaincu par l'écoute de ses patients, que c'est un traumatisme qui constitue l'étiologie de leur névrose.

Le traumatisme cause, dit-il, « une recrudescence d’excitation dans le Système Nerveux auquel celui-ci n’est pas capable de s’opposer de façon adéquate par une réaction motrice ».

 

Sa première théorisation du traumatisme, l’amène à déduire que ce traumatisme serait causé par une expérience sexuelle infantile, exercée par un adulte, le père, scène qui tomberait sous le coup d’une amnésie.

C’est ce traumatisme refoulé qui organiserait la structure de la névrose et son traitement consisterait à faire que le patient se remémore la scène traumatique inaugurale pour pouvoir lever ses symptômes.

 

Mais c'est dans son auto-analyse qu’il découvrit l'importance de la sexualité infantile et son rapport à l’amnésie qui recouvre toute cette période. C’est ce qui transforma sa compréhension du traumatisme.

Ce fut l’inauguration d'un tour de force de Freud : au bout de 10 ans de pratique, il abandonna définitivement sa Neurotica, la réalité neurologique, au bénéfice d’une autre réalité, efficiente pour la compréhension du traumatisme et de la névrose, la réalité psychique.

 

Il comprit que l’évolution infantile s’étayait par la mise en place de fantasmes élaborés par l’enfant durant ses différentes réactions aux pulsions qui l’assiégeaient par le biais des objets partiels et de la jouissance qu’ils initiaient.

La séduction réelle, le traumatisme psychique et la névrose se révèlent donc être organisés par les mêmes fantasmes conscients ou inconscients qui alimentent la vie psychique.

Quant aux traumatismes, ils se déploient dans un temps second, dans un après-coup, lorsque à l’adolescence, la pulsion génitale organise une autre compréhension de ce en quoi avait consisté leur sexualité infantile refoulée.

 

Lacan spécifiera ce temps de l’après coup, en reprenant que si Freud se faisait du trauma, à cette période, une notion ambiguë, il n’avait, par contre, jamais cédé sur le fait de la datation du trauma, puisque pour Freud c’était à cette séduction ou à cette scène inaugurale qu’il fallait remonter dans l’analyse, pour, par la levée du refoulement, reconstituer l’histoire du patient, analyser le traumatisme et lever le symptôme.

C’est donc le souvenir, incompréhensible lors de son advenue, d’une première expérience de jouissance, refoulée mais toujours là, transformée en traumatisme dans l’après-coup.

 

Cette nouvelle conception imposait une autre lecture du traumatisme, ne relevant pas forcément d’une séduction subie réellement : la scène de séduction dans le réel fit droit aux éléments psychiques de l’organisation fantasmatique, devenus causes intérieures du traumatisme psychique.

Le traumatisme infantile devenait une réaction à la jouissance et aux fantasmes sexuels Inconscients et refoulés du sujet, et surtout, le traumatisme et la névrose ne relèvent plus, pour Freud, d’une effraction dans le Réel. 

Il arrêta alors, définitivement de pratiquer l’hypnose et la suggestion.

 

Il articulera ce concept de traumatisme, en soutenant « qu’il y a un noyau primitif, originel du trauma qui constitue les conditions du refoulement ».

Le choc du traumatisme, explique-t-il, provoquera son refoulement, et de ce fait, inaugurera l’Inconscient, cet autre lieu, ce champ nouveau, qui devient ainsi totalement hétérogène à tout ce qui pouvait le confondre avec le « pas encore conscient » de l’époque.

 

Freud, soutiendra alors que c’est un traumatisme qui fonde la nécessité structurale d’un refoulement initial constitutif de l’Inconscient, ce que Lacan reprendra très exactement, pour soutenir que, «  ce premier refoulement inaugural n’est rien de moins que le refoulement originaire, refoulement du Nom du Père », qui instaure la dialectique du parlêtre.

C'est la première élaboration du Traumatisme psychique par Freud entre 1900 et 1905.

 

J'en tire une conclusion :

Nous sommes en mesure de constater que ce que Freud appelle initialement, « traumatisme psychique », c'est l'évènement qui advient dans ce moment fécond où un enfant rassemble tous les émois sexuels infantiles, tous les objets partiels, en un fantasme, et où déjà s'articule la position d'un sujet désirant bien qu'il n'ait pas les moyens de satisfaire le but de son désir.

Temps où l'enfant s'introduit locutoirement dans le langage, temps où sa jouissance n'est plus seulement autoérotique, puisqu'il est déjà vers l'autre, le semblable, qu'il prend pour objet de son désir, la mère.

C'est donc cette impossibilité d'une réalisation autre que sur le mode Imaginaire qui est vécue par le sujet comme traumatisme.

Loin d'être un traumatisme, ce temps me semble plutôt un moment, où le jeune sujet, pour qui l'Imaginaire est encore prévalent, commence à prendre un appui Symbolique, une consistance.

 

Le deuxième virage théorique fondamental de Freud pour le décryptage du traumatisme, se fit entre 1915 et 1920, et s’inaugure par un écrit : «  Considérations sur la guerre et sur la mort » où Freud soutient que nous n’avons pas voulu reconnaître l’incidence de la mort, car, dans l’Inconscient, chacun de nous est persuadé de son immortalité.

 

Pourtant, dans « l’Esquisse », Freud avait démontré que l’Inconscient est le siège d’une mémoire indestructible, structurante, qu’il est aussi le lieu d’un refoulement inaccessible dont il dit que nous ne savons rien sinon qu’il est antérieur à la fonction particulière des processus psychiques de la conscience. 

Il en déduit que l’Inconscient et ses mécanismes psychiques prévalent sur ceux de la conscience et sur ses effets de mémorisation ou de reconnaissance.

 

Lacan parle de cette « première mémoire » pour la différentier de la remémoration dans son commentaire sur la lettre volée.

Marc Darmon a donné de « l’Esquisse » une lecture topologique dans son article « Une chaîne signifiante élémentaire, la suite des alpha beta gamma delta », où il nous démontre que l’opposition de deux phonèmes, suffit, pour inscrire la suite logique qui fondera le sujet de l’Inconscient.

Pour Freud, notre psychisme serait donc organisé, dès le départ, par l’Inconscient, contrairement à ce qu'il avait jusque-là admis, et que seule la réalité psychique est la réalité déterminante pour un sujet.

 

Dans le même temps, son déchiffrage des mécanismes langagiers inconscients lui permettent de soutenir que ces mécanismes symboliques régissent, à l’insu du sujet, sa vie psychique, tant affective que volontaire.

S’y adjoignent ses nouveaux documents cliniques sur les névroses traumatiques, rassemblés durant la première guerre mondiale,

Ces trois nouvelles modalités d’exploration de la clinique seront les trois pôles de réflexion et les temps forts de sa recherche qui va déboucher sur une ré-articulation des enjeux de l’économie psychique et de la notion de traumatisme.

 

Il en dégage la suprématie de l’automatisme de la répétition, qu’il isole dans la pulsion de mort, dont il reconnait la puissance et l’antériorité, sur celles des principes de plaisir et de réalité qui gouvernaient jusque-là sa première topique. C’est ce concept qui deviendra le pivot du remaniement qu’il met en place en 1920, avec L’Au-delà du principe de plaisir.

C’est dans ce temps que Freud confirme la distinction radicale entre deux traumatismes :

 

- Celui qui instaure pour un sujet, le refoulement et un lieu Autre.

Ce traumatisme se réfère au sexuel et relève de la théorie de la séduction, die Verführung, séduction conditionnant l’organisation de la névrose du sujet.

C’est ce traumatisme qui se met en place par le biais d’un fantasme,

Nous pourrions dire que ce traumatisme est une formation de l’Inconscient.

Et c’est ce traumatisme que Charles Melman a nommé « pseudo traumatisme », dans la  leçon inaugurale qu'il fit à notre groupe de travail sur ce sujet.

Il existerait donc une différence entre le pseudo-traumatisme, formation de l’Inconscient et

- Un deuxième traumatisme qui lui, relèverait du réel de l’effraction, et de la compulsion de répétition.

Freud expliquera la sidération du sujet pris dans la répétition de ce traumatisme réel, par un excès de Jouissance, jouissance par débordement que le Moi ne peut maitriser car ce traumatisme réel échappe à toute possibilité de représentation, de mise en mots.

Nous dirions avec Lacan que le sujet est alors confronté par une jouissance ineffable à un Réel brut, sans aucune médiation et sur lequel le sujet n’a aucune prise.

C’est pour Charles Melman, le traumatisme.

 

Cette distinction primordiale, entre le pseudo-traumatisme structural et le traumatisme réel, évènementiel, Freud les a distingués théoriquement mais sans que cela ait eu pour lui, une incidence sur la direction de ses cures.

 

Par ce changement de topique, qui consiste en une prise en compte de la puissance de la pulsion de mort, Freud tente d’expliquer pourquoi, dans les névroses de guerre, le soldat est habité par le réel d’une compulsion de répétition qui fait de lui, je n’ose pas dire un sujet dans la mesure où il est coupé de sa subjectivité dans ce temps, mais un homme qui, éveillé, répète en boucle et à l’identique les épisodes morbides qu’il a vécus, et qui les revit sur le même mode, dans des cauchemars quand il a réussi à s’endormir. Compulsion de répétition d’où toute subjectivité est exclue et ce dans une finalité qui s’avoue : la recherche de la mort.

 

Cela nous donne à entendre que, dans le traumatisme réel, le patient est condamné à répéter à l’identique ; sa vie devient un arrêt sur image, et la compulsion de répétition toute puissante conduit le sujet à une impuissance à dire, à une sidération, à un équivalent de mort du sujet, dira Lacan.

Freud insiste encore, en 1932, pour distinguer le traumatisme psychique de l’effraction réelle, pour soutenir, que « le facteur traumatique ne peut être liquidé selon la norme du Principe de Plaisir. Par le Principe de Plaisir, nous n’avons pas été assurés contre les dommages objectifs mais seulement contre un dommage de notre vie psychique ». 

Rajoutons que dans ce même écrit de 1932, Freud réinterroge le concept d’Hilflogiskeit, qu’il avait mis en place en 1920, pour en faire le paradigme de cette même angoisse par débordement, chez l’adulte, angoisse qui serait à l’œuvre dans le traumatisme-effraction réelle et les névroses narcissiques, soutient-il.

Loin donc d’être organisée par la prévalence du Principe de Plaisir qui inaugura sa conceptualisation du traumatisme, la pulsion la plus archaïque pousserait donc l’humain à retourner à l’inanimé et toute vie à rechercher la mort. 

Confronté à un traumatisme réel qu’il ne peut symboliser, un sujet s’abandonnerait à la pulsion de mort. Pour lutter contre cette tentative de forcer au retour à l’inanimé, seules les « pulsions sexuelles, les pulsions de vie » affirme Freud, ont ce pouvoir.

Une question s'est imposée à moi : qu'en est-il de la jouissance du Sujet dans le traumatisme réel ?

Nous le voyons centré sur lui-même, hors altérité, rien ni personne ne suscite son intérêt.

Il est enfermé dans une jouissance qui prend son corps pour objet. Si la sexualité est devenue pour lui inexistante nous pouvons repérer que c'est dans la jouissance Autre qu'il s'est réfugié.

 

Quelle pratique avons-nous à inventer car, cliniciens, nous entendons combien ces concepts freudiens, sans cesse remaniés, ont transformé la conception du traumatisme et la direction de la cure, la sortant de la pratique de la stricte répétition à l’infini, pour mettre chaque analyste au travail d’avoir à réinterroger comment rendre possible, pour chaque patient, une autre lecture, de ce qui insiste, de ce qui se répète.

 

Si nous essayons de définir en quoi la conception lacanienne diffère de celle de Freud sur le traumatisme. Je crois que nous pouvons soutenir que pour Lacan, le traumatisme n’est pas accidentel, c’est un fait de structure.

 et puisque nous avons étudié les  Écrits Techniques, j’ai relevé pour nous une lecture que Lacan nous  donne  du traumatisme : « un élément traumatique est fondé sur une image qui n’a jamais été intégrée. C’est là que se produisent les points, les trous, les points de fracture dans l’unification, la synthèse de l’histoire du sujet, ce en quoi tout entier il peut se regrouper dans les différentes déterminations symboliques qui font de lui un sujet ayant une histoire ».

Cette lecture du traumatisme insiste sur l’incidence d’un élément Imaginaire, qui devient, faute d’avoir pu être intégré dans l’histoire du sujet, et qui, du fait de cette extra-territorialité, devient un élément Réel qui n’a pu être Symbolisé, d’où son insistance dans la répétition.

Lacan nous explique là la mise en place même du mécanisme de l’au-delà du principe de plaisir sur lequel Freud butait théoriquement : la prise en compte du Réel, le ressort de l'emprise de la répétition dans le traumatisme réel.

 

Lacan, va reprendre l’avancée et la butée freudienne, pour les réinterroger :

Le sujet, dit-il, est exposé dès sa naissance à l’irruption du sexuel qui le déborde : il est soumis frontalement au désir de l’autre réel, à quoi il ne comprend rien.

De plus, il est confronté au désir que cet autre réel entretient avec un grand Autre et avec le Phallus, ce qui est pour lui, une autre énigme, avec de surcroît, une irruption de jouissance qui le déborde qu’il ne peut ni concevoir ni mettre en mots.

C'est l'écriture qu'il nous en donne dans le graphe du désir et de son interprétation.

 

L’enfant, dès sa naissance, se trouve plongé dans un bain symbolique où le signifiant va le déterminer à son insu à une place et une fonction qu’il ne peut qu’accepter ou récuser au péril de son existence même.

Pour le petit d’homme, le traumatisme creuse la place de son entrée dans le monde réel, dans un dispositif de langage, où le sexuel organise son rapport au monde, et où sa jouissance lui impose une place qu’il aura à construire.

Le traumatisme dira-t-il est une fiction, une fixation de jouissance.

Mais la topologie va nous imposer une autre écriture.

 

C'est avec les trois registres RSI, qui s’ordonnent dans l’écriture d’un nœud, que nous pouvons trouver un appui solide pour nous repérer dans ce qui fait pour un sujet son rapport au monde, et donc au traumatisme.

Avec l’écriture du nœud borroméen, et les trois consistances R.S.I. qui organisent la structure  des champs de la parole et du langage, Lacan réorganise celle de la subjectivité selon un  modèle théorique différent de celui proposé par Freud, qui la noue entre pulsion de vie et pulsion de mort.

Comment cela change-t-il notre clinique ?

 

Pour Lacan, le traumatisme qu’il soit psychique ou effraction dans le réel, c’est le trou-matisme, joli néologisme qu’il créa dans les Non-dupes errent. Le trauma, c’est un trou dans le Symbolique.

C’est de la rencontre du Réel du sexuel impossible à Symboliser, avec une Jouissance ineffable, asymbolisable, que s’organise, pour un sujet, un fantasme autour d’un noyau insaisissable, l’objet a, cause de son désir.

Le fantasme est donc la trace de ce trou qu’opère le Réel dans le Symbolique et le traumatisme confronte le sujet, à une absence de signification, structurale, à un impossible à dire.

Lacan soulignera encore dans les Non-dupes, « là où y'a pas rapport sexuel, y'a troumatisme ».

Le traumatisme, pour Lacan, c’est la façon dont chaque parlêtre s’ordonne dans un fantasme autour d’un noyau : l’objet a, cause d’un désir qui le déplace, pour une jouissance qui le dépasse, et à laquelle il ne comprend rien, et ce, dans une écriture à inventer : nœud de trèfle, nœud à 3 où le R ferait nouage, ou nœud à 4, où le sinthome viendrait réparer un lapsus de nœud et nouer borroméennement les 3 consistances R.S.I. qui ne feraient pas nœud sans cela.

Charles Melman dans cette même conférence inaugurale, nous a aussi proposé l'écriture d'un noeud à 3, R.S.I., où le retournement du tore du Réel emprisonnerait ceux de l’Imaginaire et du Symbolique, à la manière d’une trique.

Cet impossible à dire, en quoi consiste le traumatisme Réel, Ch. Melman suggère de le lever en amenant le patient à reconstruire dans la cure, son monde imaginaire de la petite enfance, pour qu’il puisse accéder, à nouveau, à un Réel humanisé.

Comme nous le propose Charles Melman il nous faudrait tenter une ouverture, en repartant de la petite enfance, de ce temps où l'enfant est confronté au désir du Nebenmensch, cet autre secourable, de ce temps qui est aussi pour lui celui de l'articulation de son fantasme sexuel infantile, celui qui ouvre à une sexualité où l'autre tient une place. Avec comme conséquence de réintroduire le patient à une autre modalité de Jouissance que celle à laquelle il est condamné dans le Traumatisme Réel.

Le but de la cure consisterait, grâce à cette altérité reconquise, de ré-ouvrir les champs des lois de la parole et du langage, conditions nécessaires pour que le Sujet puisse à nouveau dans son quotidien vivre une relation à l'autre qui ne soit pas paranoïaque.

 

Alors, avec ces propositions qui pour moi, remanient la clinique, traiter le trou-matisme dans une cure, ne serait-ce pas, centrer notre écoute, dans une certaine visée ?

 

Si nous partons du nœud à 3 R.S.I. proposé par Ch. Melman, où le Réel emprisonne l’I et le S, dont J. Brini a écrit le retournement, écriture que je reprends à mon compte puisqu'elle m'a permis d'entendre autrement une de mes patientes, nous devrions, dans une cure, pour sortir le patient d'un traumatisme réel, arriver à opérer un retournement inverse au premier : l’Imaginaire et le Symbolique auraient à repasser par le trou dans le tore du Réel qui les avait emprisonnés, manœuvre qui libérerait chaque consistance torique, pour les rendre à nouveau autonomes  bien que nouées à trois.

 

Mais, en attendant l’appui assuré d’une écriture du nœud avant et après le traumatisme réel,

je nous propose de tenter de mesurer, par notre écoute, et par les scansions que cette écoute peut nous permettre, de mesurer l’impact que le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire introduisent dans l’existence quotidienne de ce parlêtre singulier, parole nouée par la singularité d’un fantasme, ou pas, et qui grâce aux scansions de l’analyste, pourrait permettre au patient de pouvoir les repérer à son tour, ces différents champs de la parole et du langage, pour qu’il puisse, lui aussi, s’en servir autrement, et pour qu’un dire puisse s’y ordonner, à nouveau, pour lui.

 

Je peux vous l’illustrer d’une vignette clinique où j’ai tenté avec une de mes patientes de mettre cela en pratique en travaillant quand l’occasion s’en présentait, par des coupures sur ses énoncés où une consistance était par elle isolée, en les nommant parfois, par ex. « quel Imaginaire ! » ou, « ça insiste, hein ? « ...

Elle était venue en analyse avec un symptôme qui la mettait en grande difficulté dans sa vie courante mais surtout dans sa profession.

Elle était enseignante en terminale de lycée et elle ne pouvait regarder l’autre qu’au niveau du sexe.

J’ai commencé après un certain nombre de ses « c’est curieux » et un long temps d’analyse par arrêter ses séances là-dessus, sans lui laisser finir sa phrase, jusqu’à ce qu’elle l’entende, et puis plus tard, elle a repéré que ces « c’est curieux » la sortait de la plainte.

Puis elle a entendu le regard, et son incidence sur son symptôme, sur le choix de son métier, sur sa jouissance, jusqu’à ce que, dans une séance, du Réel à son effroi, dans un débordement, s’est parlé, un retour du refoulé qui s’est donné à lire, la laissant atterrée : sa mère violée sous ses yeux par un commando victorieux rentrant dans sa ville natale, elle-même âgée de moins de 3 ans, cachée sous un escalier de la chambre où cela se passait, son petit frère à ses côtés, petit frère décédé rapidement après cette scène, à cause d'une épidémie,

sa mère avec qui jamais rien n’avait pu s’en dire, ni là-dessus ni sur sa féminité, pas plus que sur le décès de son frère, ou sur ce qu’elle nommait  jusque-là « son accident »  survenu à 3 ans, peu de temps après l' événement qui l'avait terrorisée, accident  resté jusque-là incompréhensible pour elle.
Alors qu’elle se promenait avec sa mère, elle s’est, dit-elle, « arrachée de la main de sa mère » pour se précipiter sous les chenilles du char qui défilait en vainqueur dans la ville.

Elle avait échappé à la mort de justesse,

 

Son symptôme était tombé depuis longtemps, mais le « c’est curieux » insiste et se répète dans les embarras de son existence.

J’en fais la lecture d’un Réel encore trop prégnant mais qui s’est en partie au moins, mis en mots, par à-coups, à force de dire et de silences et de reconstructions.

Mais, ça se parle, et cela se Symbolise, petit à petit, et la laisse en paix souvent mais en travail analytique, toujours, nécessairement, comme si ce Réel  " troumatique " était abyssal mais ne l’empêchait plus de mener sa vie plutôt pas trop mal, elle est devenue enseignante dans une de nos toutes grandes écoles parisiennes et, écrivain, depuis quelques années.

Serait-ce une tentative par le Symbolique, de tenter de maîtriser un tant soit peu ce Réel par la lettre avec, toutefois pour elle un inconvénient majeur. Il semble qu’elle ait toujours nécessité à ce que l’Autre que je représente et à qui elle s'adresse soit Réel sinon, elle se déprime rapidement, ce qui la maintient encore en analyse.

Est-ce dû au fait que ce traumatisme ait été si précoce et qu’il n’est jamais été ni nommé ni reconnu par sa mère, sa mère qui n'a pas eu d'autre recours, d'autre invention, que de faire un autre enfant très vite après la guerre ?

 

Ou, serait-ce dû au fait que c’est par l’analyse qu’elle a pu sortir de ce traumatisme et de ce deuil impossible à Symboliser, le lieu de l’analyse ayant permis de rendre plus consistant ce Heim autrefois vacillant dont, adolescente et jeune femme, le lieu de l'analyse lui ayant permis de rendre plus consistant ce Heim autrefois vacillant, dont, adolescente elle avait souffert et l'avait contrainte à changer de pays, de langue, de culture, et qui insistait dans ses « c'est curieux » moteur de la cure qui lui permettait, par sa répétition, de réinterroger son dire.

« C'est quand votre savoir vous apparaît suffisant que vous pouvez vous détacher normalement de votre analyse » nous dit Lacan dans sa leçon d'ouverture du Séminaire Encore. Alors ?

 

Je nous propose une écriture du nœud où le Réel aurait emprisonné l'I et le S, et ce serait le temps de la cure qui lui aurait permis de retravailler ce qu’elle a vécu enfant sur le mode Imaginaire, sans que le Symbolique lui permette de s’en dégager avant sa cure.

 

Pour advenir aujourd’hui à un nœud où le champ des trois types de jouissances sont déployées et où l'accès à la structure de son fantasme lui est aujourd'hui plus accessible, ce qui pourrait témoigner du fait qu’elle soit, au moins en partie, sortie de l’emprise de la crudité du tout Réel .