L'amour et la haine dans Encore, texte de Hubert Ricard
Texte provisoire : Lâamour et la haine dans Encore
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Parmi les rĂ©fĂ©rences essentielles du SĂ©minaire Encore, on trouve lâĂȘtre, ( que jâai abordĂ© dans le SĂ©minaire dâĂ©tĂ© prĂ©cĂ©dent), et aussi lâamour â sans oublier la passion contraire, la haine avec en outre le nĂ©ologisme hainamoration, que Lacan oppose au terme dâambivalence reçu depuis Freud.
Si Lacan parle de lâamour câest Ă©videmment en rĂ©sonance avec le transfert, puisque lâanalyse opĂšre par la voie de lâamour qui se porte vers celui qui occupe la place du sujet supposĂ© savoir.
Il reste que lâamour â et câest une des clĂ©s du succĂšs dâEncore hors du champ de lâanalyse avec sa rĂ©fĂ©rence Ă la jouissance fĂ©minine â est une des donnĂ©es fondamentales de la vie humaine. Lacan prĂ©cise que sa rĂ©fĂ©rence au sujet supposĂ© savoir dans le transfert nâest que « point dâapplication tout Ă fait particulier, spĂ©cifiĂ©, de ce qui est lĂ dâexpĂ©rience ». LâexpĂ©rience de lâamour est donc aussi envisagĂ©e au plan gĂ©nĂ©ral. DâoĂč la formule, un peu Ă©nigmatique au premier abord si on se place hors du champ de lâanalyse : celui Ă qui je suppose le savoir, je lâaime, avec lâĂ©noncĂ© gĂ©nĂ©ral : « ce dont se supporte tout amour est trĂšs prĂ©cisĂ©ment ceci : dâun certain rapport entre deux savoirs inconscients.»
Le SĂ©minaire de lâannĂ©e suivante nous proposera une articulation que je me contente dâĂ©noncer. Le moyen quâutilise lâanalyse, ce nâest pas le transfert, câest la parole, qui rĂ©vĂšle le savoir qui existe dans le langage, et donc le transfert fait irruption dans la vĂ©ritĂ© de lâamour, en tant que lâamour Ă©merge dans la relation entre deux savoirs inconscients. Comme sâil sâagissait de la rĂ©vĂ©lation dâune structure dĂ©jĂ prĂ©sente.
De cet amour en gĂ©nĂ©ral la philosophie et la thĂ©ologie nâont cessĂ© de parler : philosophie, amour du savoir, savoir socratique de lâamour. Il ne sâagit pas seulement du dĂ©sir de savoir que pose la premiĂšre phrase de la MĂ©taphysique dâAristote (A 980 a 21).
Or quand il se rĂ©fĂšre Ă la tradition philosophique Lacan nous propose des Ă©noncĂ©s apparemment contradictoires sur lesquels jâaurai lâoccasion de revenir Dâun cĂŽtĂ© « lâamour nâa rien Ă faire, contrairement à ce que la philosophie a Ă©lucubrĂ©, avec le savoir. » Mais de lâautre, nous venons de le voir, impossibilitĂ© de caractĂ©riser lâamour (en gĂ©nĂ©ral) sans une rĂ©fĂ©rence au savoir - « un certain rapport entre deux savoirs inconscients.» Sans doute sâagit-il, dans ce second Ă©noncĂ©, dâun savoir tout Ă fait spĂ©cifiĂ© - ce savoir inconscient nâest pas pensĂ©e mais parole et jouissance, jouissance qui ne veut rien savoir - mais cela montre en tout cas que les thĂšmes platoniciens sont bien en prise avec la structure, mĂȘme si Ă un certain niveau il sâagit dâen prendre le contre-pied.
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Pour tenter de dĂ©nouer ces difficultĂ©s, je vais reprendre la question de lâamour et de la haine en suivant les registres de Lacan, non sans une rĂ©fĂ©rence aristotĂ©licienne initiale. On peut supposer dâailleurs que Lacan avait Aristote constamment sous les yeux quand il a prononcĂ© les sĂ©minaires Encore et Les non-dupes errent. Aristote peut nous aider Ă Ă©claircir les choses.
Le texte clĂ© qui inspire la thĂ©orie physique de lâamour dont Lacan nous parle dans Encore, ce sont les chapitres 4 et 8 du livre IX de lâEthique Ă Nicomaque sur la philia â (je laisse de cĂŽtĂ© lâaspect relation dâĂąme Ă Ăąme qui inspire lâabord du texte par Lacan). Aristote y fait lâĂ©loge de lâamour de soi (philautia) que Tricot traduit lourdement par Ă©goĂŻsme, et lui donne une place fondatrice dans la relation dâamitiĂ© avec autrui. : « Un homme est Ă lui-mĂȘme son meilleur ami, et par suite il doit sâaimer lui-mĂȘme par dessus tout. » ĂnoncĂ© quâAristote assigne Ă lâhomme vertueux sans la moindre rĂ©serve. Lâhomme de bien sera suprĂȘmement « égoĂŻste», et câest ce qui lui permet dâentretenir une amitiĂ© vertueuse avec un ami, ne recherchant pas pour lâessentiel le plaisir et lâutilitĂ©, mais le bien de celui quâil aime. Velle bonum alicui, comme le dira St Augustin. La relation amicale dĂ©rive donc de lâamour de soi et câest bien lâimage de soi par exemple dans lâamour paternel ou dans lâamour que lâartiste porte Ă son oeuvre, qui joue pour Aristote un rĂŽle fondamental. Mais en mĂȘme temps le dispositif prĂ©suppose la rĂ©fĂ©rence Ă la vertu et au bien, au Souverain Bien, voire au Beau comme dans lâexemple de celui qui fait le beau geste de se sacrifier pour son ami. Mais on voit ici que ce lest est dĂ©faillant dans ce que nous appelons le narcissisme au sens moderne .
Entre temps la morale kantienne a dĂ©niĂ© Ă lâamour de soi pris en lui mĂȘme toute valeur morale. Et lorsque Freud et la psychanalyse parlent de narcissisme, disparaĂźt la commoditĂ© dâune rĂ©fĂ©rence au Souverain Bien. A ce premier niveau lâamour fait lâobjet dâune rĂ©duction, dâune dĂ©sidĂ©alisation massive dont nous avons Ă tenir compte dans notre conception de lâamour, mĂȘme si on en reste au plan imaginaire. La Verliebtheit de Freud nous disait Lacan dans les Formations de lâInconscient (Ă©d ALI p176) relĂšve dâune relation narcissique et spĂ©culaire impliquant une image totale et comblante. Et Encore reprend fermement ce thĂšme jamais mis en doute par la suite : « âŠce que lâanalyse dĂ©montre, câest que lâamour dans son essence est narcissique » (Encore ALI p16). Câest sans doute pour quoi il est toujours rĂ©ciproque, puis que nous nâavons jamais affaire quâĂ notre propre image (cf lâillusion amoureuse classique qui a besoin dâĂȘtre dĂ©trompĂ©e).
Ce nâest pas dire que cette nature essentielle ne soit pas affectĂ©e par lâarticulation aux autres registres - symbolique et rĂ©el - Ă laquelle nous allons venir, mais la rĂ©fĂ©rence au narcissisme reste inĂ©liminable.
Ă ce premier stade, me semble-t-il, le corrĂ©lat de la Verliebtheit ne serait pas vraiment la haine, mais lâagressivitĂ©. Je rappelle le texte de Subversion du sujet (E 809) : lâimage narcissique⊠dans lâaffrontement au semblable devient le dĂ©versoir de la plus intime agressivitĂ©. Plus intime câest peut-ĂȘtre dâailleurs en dire un peu plus.
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« On sâimagine que lâamour câest deux. Est ce que câest tellement prouvĂ©, si ce nâest par lâexpĂ©rience imaginaire ? ». En fait dĂšs les tout premiers sĂ©minaires, Lacan distinguait le registre symbolique de lâamour de la dualitĂ© imaginaire, en se rĂ©fĂ©rant Ă une demande qui sâadresse au grand Autre.
La demande dâamour vise lâĂȘtre de lâAutre, plutĂŽt le grand que le petit : je cite les Formations de lâinconscient (21/5) « obtenir de lâautre cette prĂ©sentification essentielle qui fait que lâautre donne ce quelque chose qui est au-delĂ de toute satisfaction possible, qui est son ĂȘtre mĂȘme, qui est justement ce qui est visĂ© dans lâamour. » La rĂ©ciprocitĂ© attendue de lâamour serait le signe de cette prĂ©sence.
Notons que la rĂ©fĂ©rence Ă la haine est tout Ă fait symĂ©trique cf encore les Formations de lâInconscient « Câest pour fixer quelque chose que je dis dâamour. La haine dans cette occasion a la mĂȘme place. Câest uniquement dans cet horizon que lâambivalence de la haine et de lâamour peut se concevoir »
La haine est peut-ĂȘtre plus proprement symbolique : je voudrais lâillustrer avec Aristote dont je suis sĂ»r que Lacan a lu attentivement la RhĂ©torique, puisquâil en recommande la lecture, Ă propos des passions, Ă la fin de la premiĂšre journĂ©e du SĂ©minaire de lâAngoisse.
Dans lâanalyse diffĂ©rentielle quâil donne de la colĂšre (orgĂš) et de la haine (ekhtra ou misos) (RhĂ©torique II 4 Ă partir de 1382a), Aristote multiplie les indications qui opposent la haine â symbolique â Ă la colĂšre â que je dirai imaginaire : la haine peut ĂȘtre ressentie sans raison personnelle ; elle ne se limite pas Ă lâindividu comme la colĂšre mais peut concerner un genos. Le temps peut guĂ©rir la colĂšre, la haine est incurable. La colĂšre est un dĂ©sir de faire de la peine, la haine de faire du mal. Celui qui est en colĂšre ressent de la peine, pas celui qui hait, lâhomme en colĂšre peut Ă©prouver de la pitiĂ©, pas celui qui hait. Enfin - opposition ultime et dĂ©cisive - lâhomme en colĂšre souhaite que lâautre ait de la peine, celui qui hait tout simplement quâil ne soit plus.
La haine vise donc lâĂȘtre, tout autant que lâamour, et le texte de Lacan immortalisera cruellement le concierge de la rue de la Pompe qui en voulait Ă lâĂȘtre du rat.
Jâai dĂ©jĂ Ă©voquĂ©, comme je lâai dit, la question de lâĂȘtre lâannĂ©e derniĂšre â ou plutĂŽt son Ă©vanouissement avec lâĂ©mergence cartĂ©sienne du sujet de la science. Le terme ĂȘtre a le mĂ©rite dâĂ©voquer pour le premier Lacan un au-delĂ auquel sâadresse la demande â au delĂ de toute satisfaction - qui renvoie Ă la faille du symbolique ; il est ensuite pensĂ© plus prĂ©cisĂ©ment comme fiction, comme le notait Isabelle Dhonte, renvoyant Ă un sujet dont il mĂ©connaĂźt le caractĂšre rĂ©el : fiction substantialiste et unifiante se prolongeant dans le faire un qui concerne les deux. Lâamour en ce sens est bien de lâordre de lâimaginaire et il attend de lâautre une rĂ©ciprocitĂ©. Aimer, câest vouloir ĂȘtre aimĂ©, pas dâautre rĂ©ponse attendue que celle de lâamour.
Mais en mĂȘme temps le caractĂšre insatiable de lâamour, le fait que la demande dâamour surgisse de la faille Encore, renvoie non seulement Ă lâarticulation symbolique, mais pour se rĂ©fĂ©rer Ă lâĂtourdit à « un rapport quâil nây a pas ». Ici lâamour est en porte Ă faux. Alors que, nous dit Encore, le dĂ©sir vise la faille et que lâUn qui le commande nâest autre que lâUn du signifiant, lâamour ne veut que le faire Un de ce que serait lâunion des sexes enfin rĂ©alisĂ©e. Je note en passant que la rĂ©fĂ©rence commune Ă la faille permet nĂ©anmoins peut-ĂȘtre de comprendre pourquoi lâamour « est une passion qui peut ĂȘtre lâignorance du dĂ©sir, mais qui ne lui laisse pas moins toute sa portĂ©e. »
Une telle rĂ©fĂ©rence Ă lâignorance et donc au savoir illustre cette mĂ©connaissance, tout en permettant de mieux inscrire lâamour dans la structure du parlĂȘtre
Commencons par la formule « lâamour nâa rien Ă faire, contrairement Ă ce que la philosophie a Ă©lucubrĂ©, avec le savoir. » Nous pouvons situer Ă ce point la mĂ©connaissance amoureuse, lâamour comme passion de lâignorance - disqualification Ă vrai dire assez commune : prĂ©tendre avoir affaire Ă lâĂȘtre mĂȘme dâun sujet, ce nâest pas ce qui peut nous donner du savoir, puisque ĂȘtre il nây a pas ; lâamour nâest quâillusion, parce quâavec ce prĂ©tendu ĂȘtre, il prĂ©tend au « nous ne sommes quâun ». Il apparaĂźt ainsi comme couverture illusoire, supplĂ©ance du rapport sexuel, signifiĂ© grossier de quelque chose qui se dĂ©robe de façon radicale.
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Ă ce niveau la relation de la haine au savoir semble faire difficultĂ©, si on veut garder la symĂ©trie : la haine est en effet souvent dite lucide. mais la difficultĂ© sera sans doute un peu Ă©claircie si nous situons lâamour dans lâarticulation mĂȘme du symbolique, avec la rĂ©fĂ©rence au savoir inconscient.
Si en effet lâamour est illusion, il nâen est pas moins relation, si je puis dire, rĂ©elle, non pas entre deux ĂȘtres substantiels, mais de sujet Ă sujet â Lacan prĂ©cise sujet en tant quâil nâest que « lâeffet du savoir inconscient ». Rapport entre deux savoirs inconscients, par consĂ©quent mais savoir animĂ© dâaucun dĂ©sir de savoir â dâoĂč la formule que jâĂ©voquai plus haut : « Lâinconscient, câest que lâĂȘtre en parlant jouisse, et, jâajoute, ne veuille rien en savoir de plus. Jâajoute que cela veut dire ne rien savoir du tout. » . Ce qui compte pour lâamour ce sont les signes que chacun donne et reçoit , « signes qui sont ponctuĂ©s, - toujours Ă©nigmatiquement - de la façon dont lâĂȘtre est affectĂ©, en tant que sujet, de ce savoir inconscient. »
Limitation structurale propre au parlĂȘtre, et qui nous donne un peu la vĂ©ritĂ© de cette relation rĂ©elle. Lâunion amoureuse effective est un substitut du rapport sexuel par la voie de lâinconscient et non de ce qui serait un rapport sexuel au sens strict. On est dans le registre de lâarticulation signifiante et du semblant, des discours qui sâinscrivent devant le mur dont nous parlait Le Savoir du Psychanalyste. Il sâagit de lâ(a)mur, quand lâamour sâinscrit dans la limite que constitue la butĂ©e du petit a, en tant quâil reprĂ©sente lâĂȘtre du sujet.
Ajoutons que lâillusion reste bien prĂ©sente mĂȘme quand, dans sa contingence lâamour Ă©merge effectivement â je cite : « âŠquelque chose se rencontre, qui, pour un instant, peut donner lâillusion de cesser de ne pas sâĂ©crire ? A savoir que quelque chose non seulement sâarticule, mais sâinscrive ⊠dans la destinĂ©e de chacun. » Le rapport trouve ainsi « sa trace » et « sa voie de mirage ».
Ratage structurel aussi du fait de lâobjet que je viens dâĂ©voquer â sans doute Ă bien des Ă©gards une des composantes de ce que Lacan appelle lâĂąme â se substitue Ă un ĂȘtre du grand Autre en vain appelé : du coup lâamour sâadresse au semblant dâĂȘtre qui soutient lâimage narcissique, et qui, cause du dĂ©sir, rend possible la jouissance du corps dâune femme. A condition bien entendu quâintervienne la castration.
Il reste que le « vrai amour » dĂ©borde sans doute ces limites : lâamour passion mĂšne Ă la mort de celui ou de celle qui lâĂ©prouve, quand lâautre a dĂ©crochĂ© le premier â je pense Ă la Marquise de CrĂ©billon ou Ă la Danseuse de Shamakha de Gobineau, ou mĂȘme directement Ă la mort du bien-aimĂ© comme le montre lâexemple de la PenthĂ©silĂ©e de Kleist. Câest plus manifeste encore pour la haine qui, par essence, comme lâĂ©nonce Aristote, vise chez lâautre la mort la plus radicale, que le christianisme incarnera plus tard dans la seconde mort. La haine est bien Ă lâĆuvre dans toutes les guerres, mĂȘme si elle se masque sous les prĂ©textes les plus divers. En ce sens on peut dire que le nazisme est lâexemple le plus pur de la haine , puisquâelle y fonctionne Ă ciel ouvert.
Mais comment mettre la haine en rapport avec le savoir ? Lacan le fait lui-mĂȘme Ă propos des auteurs du Titre de la lettre : « âŠceux dont jâai dit tout Ă lâheure quâils me haĂŻssent, sous prĂ©texte quâils me dĂ©supposent le savoir. » Cette dĂ©supposition est-elle simplement corrĂ©lative dâun autre savoir, celui du maĂźtre qui les inspire et qui leur permettrait de dĂ©construire le savoir de Lacan, de montrer, comme ils le soutiennent, quâil sâagit dâun syncrĂ©tisme en toc - « Tout savoir sur quelquâun » ? De sorte quâaprĂšs la lecture du livre, il ne resterait plus rien de la thĂ©orisation de Lacan.. On tombe en tout cas de haut Ă la fin du livre â dont Lacan nous dit quâil ne lâa lue quâen diagonale â quand les auteurs font appel , pour Ă©tayer leur propos, Ă la rhĂ©torique inconsistante de leur inspirateur.
Mais on peut aussi penser que la haine autant que lâamour, a sa façon Ă elle dâĂȘtre obscurantiste. Elle en veut , nous dit Lacan, Ă ce qui est bien ce qui a le plus de rapport Ă lâĂȘtre que jâappelle lâex-sister. « Rien ne concentre plus de haine que ce dire oĂč se situe lâex-sistence. » On dirait que Lacan sâĂ©voque lui - mĂȘme. Comment entendre le silence autour de Lacan par exemple aujourdâhui dans beaucoup de cercles intellectuels ? JâĂ©voquais aux journĂ©es des TCC un livre philosophique de qualitĂ© qui traitant du sujet et, rĂ©duisant sa polĂ©mique Ă la visĂ©e dâun sujet spiritualiste ou phĂ©nomĂ©nologique, passait purement et simplement la psychanalyse sous silence. Faire comme si Lacan nâexistait pas. Mais on nâarrĂȘterait pas la liste des exemples de dire intolĂ©rable en Ă©voquant la rĂ©action des Ă©lites installĂ©es face aux poĂštes ou les peintres de la France de la modernitĂ© naissante, ou aussi bien celle des intellectuels antisĂ©mites face Ă ce quâon pourrait peut-ĂȘtre appeler le dire propre Ă la culture juive â phĂ©nomĂšne sans doute gĂ©nĂ©ralisable Ă toute xĂ©nophobie culturelle.
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Comment dĂšs lors penser - et peut-on penser - le dĂ©bordement de la limite structurale que jâĂ©voquai plus haut : le vrai amour relĂšve-t-il seulement de la psychose ?
La difficultĂ© ne tient pas seulement Ă ce que la haine a un caractĂšre illimitĂ©, comme le vrai amour, elle tient aussi Ă ce que, au-delĂ dâune certaine limite, le problĂšme de la frontiĂšre entre amour et haine se pose : Lacan va jusquâĂ nous dire : « le vrai amour dĂ©bouche sur la haine ».
Ăvoquons dâabord le passage dâEncore (20 Mars in fine) â oĂč Lacan oppose dâune part la haine jalouse de lâenfant de st Augustin, qui vise le petit a dĂ©tenu par lâenfant haĂŻ, et dâautre part la haine en rapport avec la Chose freudienne, le prochain que Freud ne voulait pas aimer au delĂ dâune certaine limite. Il y a donc une forme de haine qui, comme lâamour, sâinscrit dans le cadre que nous avons esquissĂ©, et une autre forme qui le dĂ©borde dans sa visĂ©e de lâĂȘtre du sujet, quâon pourrait appeler la vraie haine, cette haine qui vise en particulier, nous lâavons vu, lâex-sistence et Ă©ventuellement le dire de lâautre.
On peut aussi se rĂ©fĂ©rer au texte de RSI (15 avril) oĂč Lacan reprend le terme hainamoration et pour reprĂ©senter le jeu de lâamour â et de la haine â se sert dâ une sinusoĂŻde, sâenroulant et oscillant autour dâun cercle, sans dĂ©passer dans ces oscillations une certaine limite. Oscillations de lâamour entre le velle bonum alicui â le vouloir du bien Ă lâautre â dont lâamour se prĂ©occupe tout de mĂȘme, dit Lacan, « un petit peu, le minimum », et puis lâautre face possible de lâamour, le « vouloir strictement le contraire », câest-Ă -dire du mal, autrement dit la haine. Oscillations sans doute inĂ©vitables autour de la limite fixĂ©e Ă une certaine distance de part et dâautre du rond. Le rond nâest manifestement pas dans ce cas simplement une figuration gĂ©omĂ©trique, il appartient au nĆud. On retrouve donc le terme ex-sistence qui Ă©tait mis dans Encore en corrĂ©lation avec la haine. « A partir de cette limite lâamour sâobstine, tout le contraire du bien-ĂȘtre de lâAutre ». On peut supposer que le faire-un poussĂ© Ă lâextrĂȘme tend Ă rĂ©duire, voire Ă abolir la dimension de lâex-sistence que conditionne le nouage. On peut aussi Ă©voquer une certaine sagesse impliquĂ©e par la rĂ©fĂ©rence au nĆud mais aussi a contrario le pĂ©rilleux espace de la Chose, lâamour illimitĂ© du prochain, qui fournit la vĂ©ritĂ© dâune relation non mĂ©diĂ©e par lâobjet a.
LâEthique de la psychanalyse parlait de lâ « intolĂ©rable cruauté » du rapport Ă la Chose : sâapprocher du cĆur de la jouissance sans le lest de la loi fait surgir une « insondable agressivité » dirigĂ©e vers le « prochain », tout aussi bien soi-mĂȘme que lâautre. Relation probablement situable dans un pur rĂ©el et qui est peut-ĂȘtre le dernier terme de la haine dont nous nous dĂ©fendons, comme Freud se mettait en garde contre lâamour du prochain. Lieu extrĂȘme que seul le discours psychanalytique semble en position de cerner : le discours philosophique le plus attentif Ă dĂ©crire concrĂštement la structure du sujet â je pense Ă Heidegger â prĂ©sente une position plus convenue et moins radicale que celle de Freud et de Lacan, quand il assure que lâ « ĂȘtre-soi-mĂȘme authentique de la rĂ©solution » est essentiellement « possibilitĂ© de laisser ĂȘtre les autres dans leur pouvoir-ĂȘtre le plus propre », de « lâĂȘtre-lâun-avec-lâautre authentique » (Ătre et Temps § 60). Bonne intention sans doute, mais aussi recouvrement imaginaire.
Ainsi, le SĂ©minaire Encore en inscrivant la haine au plus profond de la structure du sujet, nous permet dâĂ©carter les illusions de lâhumanisme sans affaiblir la sorte de progrĂšs que lâEthique de la psychanalyse prĂ©sente comme un « repĂ©rage de lâhomme par rapport au rĂ©el. » Et il ne procĂšde pas seulement Ă un dĂ©senchantement de lâamour mais trace la voie du sĂ©minaire de lâannĂ©e suivante : si lâamour nâest quâun jeu, il appelle une rĂšgle ; mais pas au sens dâune maĂźtrise â ce qui relĂšve de lâĂȘtre nâest pas manipulable â , puisquâon ne peut que sây dĂ©brouiller.
Hubert Ricard