Un axe de lecture du Séminaire II. La nature du langage, exposé de Valentin Nusinovici
2017-2018 Mathinées lacaniennes
23 septembre 2017
Un axe de lecture du Séminaire II. La nature du langage
Exposé de Valentin Nusinovici
Virginia Hasenbalg-Corabianu â Ce matin nous avons demandĂ© Ă notre ami Valentin Nusinovici de nous faire un retour du SĂ©minaire dâĂ©tĂ© sur le sĂ©minaire du Moi. Il a le choix de prendre les points qui lui ont semblĂ©, Ă lui, les plus intĂ©ressants.
Je lui passe la parole.
Valentin Nusinovici â
Lâaxe que jâai choisi, eh bien, ce nâest pas le moi, parce que la question du moi que ce soit sur le plan thĂ©orique ou technique, elle est quasiment rĂ©glĂ©e, mĂȘme avant ce sĂ©minaire. Lacan dit des tas de choses passionnantes mais ça ne bougera pas beaucoup. Ce qui mâintĂ©ressait le plus, câest un axe qui traverse tout le travail de Lacan, câest la nature du langage.
Dans la conférence sur la cybernétique, la cybernétique qui tient une place importante dans ce séminaire, Lacan dit que par elle il veut éclairer la nature du langage. Je commence, par citer Fonction et champ de la parole et du langage qui est de deux ans avant, parce que beaucoup de questions sont posées là et on va voir comment elles seront travaillées.
Dans Fonction et champâŠÂ , Lacan conseille dâapprofondir la nature du langage et comment ? Ăa peut Ă©tonner: en sâintĂ©ressant aux expĂ©riences dâassociation sur les nombres, cela ne va pas de soi.
On sait quâen prenant au hasard, disons dans une intention de hasard, des nombres sur lesquels on fera diverses opĂ©rations, les rĂ©sultats obtenus, câest ce que Freud a mis en Ă©vidence, peuvent montrer des coĂŻncidences frappantes avec les Ă©vĂšnements de la vie du sujet. Faut-il y voir un dĂ©terminisme ? Lacan commence par constater que ces nombres, je le cite : « sâavĂšrent symbolisants de lâhistoire du sujet ». Câest-Ă -dire que des Ă©lĂ©ments de lâhistoire, de lâanamnĂšse, de lâhistoire telle quâelle est racontĂ©e, prennent par ces nombres une valeur symbolique. Et câest bien ça qui importe pour nous, ce nâest pas lâhistoire du sujet en tant que telle, elle nâa guĂšre dâintĂ©rĂȘt, câest lâhistorisation, Lacan a beaucoup insistĂ© sur ce terme dĂšs le sĂ©minaire I, câest lâhistorisation qui se fait dans la psychanalyse, dans la cure, qui nous importe.
Il continue, je vais lire quelques lignes, câest un peu difficile mais les termes qui sont lĂ vont revenir tout au long de ce que je vais dire. Donc les nombres sâavĂšrent symbolisants de lâhistoire du sujet, ces nombres sont ceux qui rĂ©sultent des opĂ©rations de coupure, des combinaisons quâon a faites sur les nombres qui sâĂ©taient prĂ©sentĂ©s « au hasard ». Lacan poursuit: « si on rĂ©fute quâils aient dĂ©terminĂ© la destinĂ©e, on admettra au moins que câest dans lâordre dâexistence de leurs combinaisons - câest-Ă -dire dans le langage concret quâils reprĂ©sentent - que rĂ©side tout ce que lâanalyse rĂ©vĂšle au sujet de son inconscient ».
Vous voyez comme câest rĂ©duit, Ă suivre Lacan, ce que lâanalyse rĂ©vĂšle au sujet de son inconscient, ce nâest pas ce quâil ressent, ce quâil aimeâŠ, non, câest quelque chose de lâordre dâexistence de ces combinaisons. Les deux points importants, les termes Ă retenir, ce sont : cet « ordre dâexistence » (lâexistence câest ce qui surgit de ces combinaisons) et le fait que les nombres sont des reprĂ©sentants du langage concret câest-Ă -dire du langage effectivement articulĂ©, du langage tel quâil est parlĂ©. Autrement dit, Lacan ne parle pas seulement des mathĂ©matiques comme dâun langage, ce qui est assez banal, mais il lie fortement le langage mathĂ©matique au langage concret.
On voit tout de suite que si la psychanalyse doit devenir scientifique et câest quand mĂȘme la grande question, le grand souci, pour Lacan dans ces annĂ©es-lĂ , le problĂšme, ça se lit aussi bien dans Fonction et champ que dans le sĂ©minaire II, est que cela ne pourrait se faire que par la voie dâune mathĂ©matisation. Nous savons que cela a Ă©tĂ© un Ă©chec, mais assez fĂ©cond dans son dĂ©veloppement.
Lacan propose dans Fonction et champ⊠et dans la confĂ©rence CybernĂ©tique et psychanalyse une classification des sciences: dâune part les sciences exactes, avec la physique mathĂ©matisĂ©e comme chef de file et dâautre part les sciences conjecturales câest-Ă -dire les sciences du calcul du hasard, puisquâil y a un dĂ©terminisme du hasard, avec de ce cotĂ© la cybernĂ©tique qui peut inspirer la psychanalyse.
Dans Fonction et champâŠÂ il dit que la linguistique est notre guide, ce qui retient son intĂ©rĂȘt câest la mathĂ©matisation quâopĂšre la linguistique sur les phonĂšmes quâelle dĂ©crit en couple dâoppositions.
Il fait le rapprochement, câest un point important, entre cette structure dâopposition des phonĂšmes et le Fort!Da!, qui est « la vocalisation de lâabsence et de la prĂ©sence « oĂč Freud dĂ©signe, je cite : « les sources subjectives de la fonction symbolique ».
Dans le sĂ©minaire II, ce nâest pas la linguistique qui va servir de point dâappui, de source dâinspiration, câest la cybernĂ©tique. Il ne sera plus question de sources subjectives de la fonction symbolique, ni comme il est dit dans  Fonction et champâŠÂ de « la subjectivitĂ© crĂ©atrice ». Lacan va parler du sujet, non de la subjectivitĂ©.Â
LâintĂ©rĂȘt pivotant vers la cybernĂ©tique, la fonction symbolique apparait nâavoir pas sa source dans la subjectivitĂ© (ce qui ne veut pas dire quâelle ne sây manifeste pas, elle commande la subjectivitĂ©) mais ailleurs.
Ce qui lâintĂ©resse fondamentalement dans la cybernĂ©tique câest son langage binaire, cette suite de 1 et de 0, quâil assimile, lĂ aussi, Ă la succession prĂ©sence-absence. Mais Ă la diffĂ©rence de la linguistique il sâagit lĂ dâun langage non humain, dâun ordre symbolique sans racines dans lâimaginaire. Câest bien un langage, il y insiste, car il a une syntaxe: les rĂšgles qui fixent lâordre des 1 et des 0, une syntaxe qui est celle de la logique des propositions. Cela produit un message qui tourne dans la machine et qui prend son sens quand on le coupe, comme le discours de lâanalysant quand on le coupe au bon endroit, au bon moment. Il y a donc lĂ un modĂšle possible de lâinconscient, de son insistance rĂ©pĂ©titive, un modĂšle de lâinconscient structurĂ© comme un langage, de lâinconscient relevant du logique pur.
Lacan parle dâun « langage primordial dâavant la dĂ©terminisme ». Il me semble, Jean Brini et Virginia Hasenbalg-Corabianu me donneront leur avis, quâavec la suite des α, ÎČ, ÎŽ, Lacan construit un langage lequel implique une perte, ce qui introduit un dĂ©terminisme.
Ce qui ressort de ce sĂ©minaire câest la distinction radicale entre un ordre symbolique non humain et lâordre du vivant. Un dualisme est ainsi mis en place qui n'est pas celui de Freud dans lâAu-delĂ .. Lacan parle ici du vivant, du rĂ©el du vivant quâon ne peut assimiler Ă ce quâil appellera rĂ©el dâune façon plus serrĂ©e, mais surtout de lâimaginaire du vivant. Dans lâAu-delĂ du principe de plaisir Freud se rĂ©fĂšre Ă la biologie pour parler de pulsion de vie et de pulsion de mort, pour Lacan cette rĂ©fĂ©rence ne vaut pas. Pour lui quand on parle de mort on reste dans lâimaginaire car la mort rĂ©elle est comme telle innommable, on va y revenir. Mais il y a aussi la mort symbolique, dans Fonction et champâŠil dit: « le symbole est le meurtre de la Chose et cette mort constitue le sujet », cette mort soutient la vie. Le premier symbole câest la sĂ©pulture.
Vous avez remarquĂ© quâil ne parle jamais dans le sĂ©minaire II de pulsion de mort, mais dâinstinct de mort, alors quâil nây a Ă©videmment pas dâinstinct dans le registre symbolique, que les instincts appartiennent au registre du vivant. Le terme dâinstinct de mort dit-il, dans Fonction et champâŠest ironique, je ne sais pas ce que Freud en aurait pensĂ©.. Il dit dans le sĂ©minaire que le terme dâinstinct de mort est « le masque de lâordre symbolique ».
On a ainsi une opposition entre un ordre libidinal du cotĂ© duquel on trouve les pulsions et le moi et qui est rĂ©gi par le principe de plaisir et lâordre symbolique qui est au-delĂ du principe de plaisir. Bien sĂ»r vous savez que par la suite Lacan parlera de pulsion (et non dâinstinct) de mort et quâil opposera les pulsions et le moi, mais ce sera Ă des moments oĂč les questions posĂ©es seront diffĂ©rentes, et donc ce quâil dĂ©veloppera le sera aussi.
Laissons maintenant le langage artificiel pour dire quelques mots du symbole et du symbolisme dans le langage concret, on va passer au langage concret.
Dans Fonction et ChampâŠÂ et dans le sĂ©minaire II, on a souvent les termes de symbole, de symbolisme, de fonction symboliqueâŠEssayons de voir les distinctions. Le point de dĂ©part câest que tout objet peut prendre une valeur symbolique, que ce soit un objet matĂ©riel ou un objet imaginaire. Nâoubliez pas que le moi aussi est un symbole, câest dit plusieurs fois dans le sĂ©minaire, câest un objet imaginaire qui dans le langage devient un symbole du sujet, un symbole fascinant, nous y croyons et il sâagit de sâen dĂ©prendre.
Mais, attention câest lĂ un point essentiel, ce qui constitue le symbolisme ce nâest pas le symbole, « câest quâon sâen serve [âŠ] pour faire exister ce qui nâexiste pas ».
Lacan parle de « marquer les six cĂŽtĂ©s dâun dé » et il dit : « à jouer avec ces symboles que sont les chiffres et faire rouler le dĂ©, Ă partir de lĂ quelque chose de nouveau surgit, le dĂ©sirâŠje ne dis mĂȘme pas le dĂ©sir humain car en fin de compte lâhomme qui est celui qui joue avec ces dĂ©s est beaucoup plus prisonnier, captif de ce dĂ©sir ainsi mis en jeu quâil nâen est lâorigine « .Â
Une citation de Fonction et Champ⊠sur la mĂȘme question, trĂšs ramassĂ©e: « lâobjet symbolique libĂ©rĂ© de son usage devient le mot, le mot libĂ©rĂ© de lâhic et nunc ». Tous les objets peuvent prendre une valeur symbolique mais câest quand il est dĂ©collĂ© de son usage, quâil nâest plus coincĂ© dans la dĂ©signation de lâici et maintenant, dans lâobjectivation, autrement dit quand il ne fonctionne plus que comme un symbole verbal, que lâobjet devient le mot.
Avec le mot, disons plus prĂ©cisĂ©ment: le signifiant, ce nâest pas simplement la succession de la prĂ©sence et de lâabsence qui entre en jeu, câest leur simultanĂ©itĂ©, la prĂ©sence dans lâabsence et inversement lâabsence dans la prĂ©sence. Câest un point central.
La prĂ©sence dans lâabsence câest ce quâil avait mis en acte si on peut dire, je ne suis pas sĂ»r quâon puisse le refaire jamais, vous vous souvenez dans le sĂ©minaire I : « quand je dis: les Ă©lĂ©phants, les Ă©lĂ©phants sont là  » ! câest une performance, câest le cas de le dire. La parole, sa parole pouvait Ă ce moment-lĂ , dans ces conditions-lĂ , faire entendre, faire surgir plutĂŽt, la prĂ©sence dans lâabsence.
Ce qui est intĂ©ressant câest quâon avait Ă lâĂ©poque une distinction entre cette simultanĂ©itĂ© dans le langage parlĂ© et la simple succession dans le langage binaire, mais jâai appris que lâordinateur maintenant fait aussi bien, quâavec lâordinateur quantique on a une e simultanĂ©itĂ© des 1 et des 0, mais enfin on ne va pas faire parler lâordinateur quantique.
Venons-en Ă lâexpĂ©rience de la parole, et dâabord Ă ce quâelle rencontre. Lacan y insiste dans Fonction et Champ⊠et dans le sĂ©minaire II: il y a un» mur du langage ». Cela fait image pour signifier quoi ? que le langage sâoppose Ă la parole, je cite « il sâoppose Ă la parole, il amortit son effet, il entre en contradiction avec elle ». Il fait obstacle Ă la dimension de lâAltĂ©ritĂ© avec un grand A, qui est propre Ă la parole, quand elle est vraiment la parole, ce que Lacan appelait la parole pleine.
Dans Fonction et ChampâŠÂ il va jusquâĂ parler de lâĂ©paisseur du mur du langage. Quâest-ce que câest que cette Ă©paisseur ? Ce sont, disait-il, les kilogrammes de papier imprimĂ©, les kilomĂštres de sillons discographiques, les heures dâĂ©missions radiophoniques, qui contribuent Ă fixer lâusage des mots et, câest le problĂšme, qui contribuent Ă ramener le langage Ă lâobjectivation, au positivisme, Ă un rĂ©alisme figĂ©. La psychanalyse nây Ă©chappe pas bien sĂ»r. On a fĂ©tichisĂ© les mots de Freud, ceux de Lacan, on a imaginarisĂ© les topiques freudiennes.
Câest pourquoi Lacan nâa cessĂ© dâinventer de nouveaux termes, et Ă chaque fois dâinterroger, et de dĂ©placer leur sens, il nây a pas chez lui de signifiĂ© fixe. Ce qui est extraordinaire, câest quâil fait de la thĂ©orie mais quâil ne lâexpose pas comme un objet, il ne se met pas en dans une position « mĂ©ta », il ne parle pas sur la thĂ©orie. Il ne fait pas que constater quâil y a un mur du langage et lâexpliquer, il ne se laisse pas arrĂȘter par ce mur, câest une performance qui est vraimentâŠĂ part lui je ne sais pas qui peut faire ça.
Un participant - le poĂšte
V. Nusinovici â Le poĂšte, bien sĂ»r, vous avez raison de le dire, on va y revenir tout Ă lâheure, le poĂšte ne se laisse pas arrĂȘter par le mur du langage, mais il nâen fait pas la thĂ©orie.
Lacan lui, pour ne pas exposer la thĂ©orie comme un objet, a une parole, disons poĂ©tique câest-Ă -dire crĂ©ative. Et ça a toujours Ă©tĂ© la puissance, je ne sais pas si le terme de puissance convient lĂ , en tout cas la particularitĂ© de son enseignement. Je reviens Ă Fonction et champâŠ, aprĂšs avoir parlĂ© de ces kilos de langage figĂ© il dit que câest « lâaliĂ©nation la plus profonde du sujet de la civilisation scientifique ».
V. Hasenbalg â LĂ câest le mur du langage.
V. Nusinovici â Câest le mur du langage.⊠« la plus profonde aliĂ©nation du sujet de la civilisation scientifique ». on peut penser que dans une civilisation orale ou moins Ă©crite la question ne soit pas la mĂȘme mais enfinâŠ
V. Hasenbalg â Câest la question de la parole. Tu fais allusion Ă la tradition orale. Câest cette dimension non fixĂ©e de la parole parce quâelle nâa pas dâĂ©criture.
V. Nusinovici â Oui. A lâinverse le mur du langage qui fait obstacle Ă lâAltĂ©ritĂ© a comme effet lâobjectivation de lâautre avec un petit a et celle du moi. Lacan dit: « la relation spĂ©culaire interfĂšre avec le mur du langage ». Câest trĂšs important. Et lâanalyse des rĂ©sistances, puisque câest elle quâil a dans le collimateur dans ces annĂ©es-lĂ , lâanalyse des rĂ©sistances sâinscrit dans la tendance Ă lâobjectivation, objectivation de lâobjet du dĂ©sir, du mouvement inconscient, cela accroĂźt lâaliĂ©nation du sujet.
Et câest pour cela que Lacan au dĂ©but du SĂ©minaire I, et il en parlait dĂ©jĂ dans Fonction et champâŠ, Ă©voque le maĂźtre zen pour signifier que la coupure, la coupure hors sens que pratique le maitre zen, est moins aliĂ©nante pour le sujet que lâanalyse des rĂ©sistances, mĂȘme si elle le dĂ©soriente, et justement parce quâelle le dĂ©soriente.
Il y a une opposition entre le mur du langage et la nature du langage. Parler de mur du langage câest une façon de dire la tendance Ă la dĂ©naturation du langage, la dĂ©naturation de sa nature signifiante. On peut peut-ĂȘtre dire ça.
Il y a cinq ou six fois dans le sĂ©minaire II le terme ineffable. Lacan se moque de lâidĂ©e quâil y aurait un « mystĂšre ineffable de lâexpĂ©rience psychanalytique » et de la valorisation du vĂ©cu qui va avec, dâ« un vĂ©cu ineffable Ă la limite de lâexpĂ©rience psychanalytique ». Câest lâidĂ©e quâil y aurait une limite au langage. Une telle limite nâexiste pas, Lacan dit Ă la fin du sĂ©minaire que dĂšs que le langage existe, la question Ă©tant celle du nombre de signes nĂ©cessaires pour quâil y ait langage, il est un univers concret, toutes les significations doivent y tenir leur place. Donc pas dâimpuissance du langage - câest ça lâineffable que Lacan critique - mais un impossible, car tout nâest pas langage, contrairement Ă ce que disait Dolto. Il y a de lâinnommable, câest-Ă -dire du rĂ©el au sens de Lacan. Il y a de lâinnommable: la mort rĂ©elle, je le disais tout Ă lâheure, lâobjet du dĂ©sir, on y reviendra.
V. Hasenbalg â Innommable. Ineffable..
V. Nusinovici â Je vais prĂ©ciser sur lâineffable, tu as raison de poser la question. Ce que Lacan critique câest lâineffable entendu comme un mystĂšre et valorisĂ© comme tel, lâidĂ©e que ça ne peut pas passer par le langage, que ça se passe ailleurs, dans le corps, dans le vĂ©cu, dans le ressenti.
Ce quâil dit câest quâil y a des « dĂ©chirures dans le discours », « le sujet raconte et il y a des dĂ©chirures dans le texte du discours ». DâoĂč une autre tendance, inverse des tenants de lâ »ineffable », câest la tendance Ă raccorder les bouts: dites ce quâil y a lĂ oĂč vous bloquez, on va comprendre et donner son sens Ă lâhistoire.
Pour Lacan il nây a ni Ă raccorder les bouts de la dĂ©chirure ni Ă lâinverse Ă voir lĂ de lâineffable, il y a Ă couper Ă ce moment-lĂ . Pourquoi ? AprĂšs avoir parlĂ© des dĂ©chirures du discours, Lacan continue « il apparaĂźt dans le discours quelque chose comme irrationnel». Et il prĂ©cise: je ne vais pas vous faire entendre irrationnel au sens courant, je vous ferai entendre irrationnel comme en arithmĂ©tique, au sens du nombre irrationnel. Il avait commencĂ© le sĂ©minaire, vous le savez, en parlant du MĂ©non, de lâincommensurabilitĂ© de la diagonale et du cĂŽtĂ© du carrĂ©.
Il pointe donc le sens du mot irrationnel en arithmĂ©tique, cet irrationnel-lĂ est prĂ©cieux.Il est curieux quâil ne signale pas le sens du mot ineffable en arithmĂ©tique. Je ne sais pas sâil y pensait. On ne le trouve pas dans tous les dictionnaires, on le trouve dans le LittrĂ©: le nombre ineffable câest justement le nombre irrationnel, le nombre incommensurable.
Il faut en venir Ă ceci: quâest-ce que ce sĂ©minaire apporte qui concerne plus directement la pratique ?
Du cĂŽtĂ© du moi dâabord, câest-Ă -dire du cĂŽtĂ© de sa rĂ©sistance. Ăa se rĂ©sume vite Ă partir de ce que Lacan a dĂ©gagĂ©. Le point important câest que, pour lui, la rĂ©sistance du moi nâest pas intrinsĂšque au moi comme chez Freud, elle est liĂ©e Ă la relation imaginaire, Ă la relation au petit autre. Et donc la consĂ©quence, la consĂ©quence technique, mais pas technique seulement, Ă©thique, se dĂ©duit de ceci câest que, dit-il, la rĂ©sistance câest vous qui la provoquez en Ă©tant situĂ© dans lâaxe imaginaire. MĂȘme si lâautre vous ne le regardez pas, vous pouvez trĂšs bien ĂȘtre assis dans le fauteuil et ĂȘtre pris dans lâaxe imaginaire. La rĂ©sistance vous la provoquez, dit Lacan, en imaginant quâil faut une force pour vaincre la dite rĂ©sistance du moi, qui nâest en fait quâune inertie. Vous connaissez sa formule: la seule rĂ©sistance câest celle du psychanalyste et il doit tout faire pour lâannuler, sa cure est faite pour ça.
Du cĂŽtĂ© du langage et de la parole, on vient Ă ce que vous pointiez tout Ă lâheure. La pratique freudienne, dit Lacan, câest une pratique poĂ©tique, câest-Ă -dire crĂ©atrice, crĂ©atrice dâun sens qui va au-delĂ de lâimaginaire.
Je vais citer un peu parce que câest un passage qui mâa accrochĂ©, vous verrez, je crois quâon a un peu tendance Ă nĂ©gliger ce quâil dit lĂ pour retenir plutĂŽt ce quâil a enseignĂ© ensuite sur la coupure et sur lâĂ©quivoque et qui est Ă©videmment essentiel. Il parle, câest Ă la page 332, dâapprendre Ă lâanalysant « à nommer, Ă articuler, Ă faire passer Ă lâexistence » ce dĂ©sir qui « est en-deçà de lâexistence » et qui pour cette raison « insiste », insiste dans lâautomatisme de rĂ©pĂ©tition.
Donc faire nommer, articuler, faire passer Ă lâexistence ce dĂ©sir qui est en-deçà de lâexistence. Mais, câest bien clair, il ne sâagit pas de nommer un objet du registre imaginaire, il ne sâagit pas dâobjectivation dans cette nomination. Lacan insiste beaucoup sur ce point: lâobjet du dĂ©sir ne peut ĂȘtre nommĂ©, il met au dĂ©fi de dire quel est lâobjet du dĂ©sir de Freud dans la Traumdeutung. Lâobjet a nous lâavons appris ne peut ĂȘtre nommĂ©. Donc nommer, apprendre Ă nommer, contre lâobjectivation, contre le mur du langage, pour faire surgir ce dĂ©sir qui est en deçà de lâexistence.
Ce nâest pas si Ă©vident cette nomination qui fait surgir un dĂ©sir. On retrouve dans ce mĂȘme passage ce sur quoi jâai insistĂ©, Ă savoir que le mot, et forcĂ©ment la nomination,« introduit la prĂ©sence comme telle et du mĂȘme coup creuse lâabsence comme telle ». Vous voyez, avec le terme dâexistence, il sâagit encore de la prĂ©sence sur fond dâabsence, ou inversement. Dans cette mise en place, la prĂ©sence, lâexistence, relĂšvent du symbolique, lâabsence serait du cĂŽtĂ© du trou, du rĂ©el. Câest dĂ©jĂ ce qui ressortait de sa comparaison des 0 et des 1 de la cybernĂ©tique avec ce qui se passe dans la cure.
Dans R.S.I. oĂč le questionnement nâest pas le mĂȘme, le trou sera du cĂŽtĂ© du symbolique et lâexistence du cĂŽtĂ© du rĂ©el.
Toute existence, dit-il dans le mĂȘme passage, a en soi quelque chose de tellement improbable quâon est dans lâinterrogation perpĂ©tuelle sur sa rĂ©alitĂ©. Oui. Sans objectivation il y a de lâimprobable, ça peut ĂȘtre dĂ©rangeant bien sĂ»r..
V. Hasenbalg â Lâexistence. Ce qui est improbable, câest lâexistant.
V. Nusinovici â Ce quâil dit câest que « toute existence a en soi quelque chose de tellement improbable quâon est dans lâinterrogation perpĂ©tuelle sur sa rĂ©alité ». Alors deux mots sur lâexistence. Câest une catĂ©gorie philosophique, elle est distinguĂ©e de lâessence, de lâĂȘtre. Philosophiquement lâexistence est dite inobjective et contingente. Que Lacan nâoublie pas Ă ce moment-lĂ lâexistence comme catĂ©gorie philosophique câest Ă©vident, il y a ce passage oĂč il dit : « le sujet est affrontĂ© Ă un quod qui cherche Ă advenir ».
V. Hasenbalg â Quod ?
V. Nusinovici â Hubert Ricard est lĂ et il me corrigera sâil le faut. Lâessence câest ce qui rĂ©pond Ă la nature dâun ĂȘtre, câest-Ă -dire Ă la question : quid est, quoi ? quelle chose ? Lâexistence rĂ©pond au fait dâĂȘtre. La question quod est câest: relativement Ă quoi ? ou pourquoi ? Relativement Ă quoi implique une extĂ©rioritĂ©, dâoĂč lâĂ©criture ex-istence. Heidegger lui Ă©crit ek-sistence.
Evoquer lâexistence en mentionnant ce quod, qui renvoie aux scholastiques, Ă Saint Thomas, câest sans doute aussi une pique contre lâexistentialisme et contre Sartre en particulier, chez qui les rapports entre lâessence et lâexistence ne sont pas posĂ©s de la mĂȘme façon. Ici câest une pique en douceur, mais depuis le stade du miroir ne manquent pas les attaques plus directes. Oui, bien sĂ»r Hubert ?
Hubert Ricard â Lacan Ă©crira « ex-sistence », il ne suivra pas Heidegger. Parce que câest du latin que vient le mot, le prĂ©fixe câest « ex », ça prendra Ă ce moment-lĂ avec la rĂ©fĂ©rence au nĆud un sens bien plus dĂ©terminĂ© qui sera liĂ© au rĂ©el. LĂ , il me semble quâil reste dans la perspective scholastique oĂč lâexistence est dĂ©finie, par exemple par Avicenne, dans la perspective de quelque chose, comme tu lâas trĂšs bien dit, de contingent.Mais câest pas simplement le relatif lâexistence des scholastiques, câest le fait, et ils le disent comme ça dâailleurs. VoilĂ . Mais câest simplement pour prĂ©ciser.
V. Nusinovici â Merci, merci. Alors, la parole, la parole poĂ©tique, la parole crĂ©atrice. Vous savez, Lacan lâa dit plus tard - câest dĂ©jĂ lĂ mais la phrase est postĂ©rieure - « la pensĂ©e analytique doit ĂȘtre crĂ©ationniste », il se rĂ©fĂšre Ă la crĂ©ation ex nihilo. RĂ©fĂ©rence frĂ©quente chez lui, Ă La GenĂšse, au verset 3, « Dieu dit : « Que la lumiĂšre soit ..et la lumiĂšre fĂ»t " ». Parfois, comme dans ce sĂ©minaire II et dans Fonction et champ.., cette rĂ©fĂ©rence est indirecte, elle passe par lâintermĂ©diaire du Prologue de Saint Jean: « Au commencement Ă©tait le verbe », que Lacan dâailleurs prĂ©fĂšre citer en latin.
Câest ce quâil fait dans la Leçon XXIII de ce sĂ©minaire, oĂč il assĂšne que dans In principio erat verbum, eh bien verbum câest le langage ! Protestations dans la salle: verbum, on le sait bien, câest la parole ! Et dans la premiĂšre partie de la derniĂšre leçon, il y a une controverse sur cette question. C'est trĂšs intĂ©ressant Ă lire Ă tous points de vue et c'est trĂšs vivant. C'est une disputatio avec un Monsieur X, un spĂ©cialiste qui doit connaĂźtre un peu son affaire, mais Lacan dit : allez, on va un peu juger son niveau !
Quelle est la question que Lacan lui pose ? On est quand mĂȘme stupĂ©fiĂ©, nâest-ce pas ? quand Lacan lui demande quel mot il pense que Saint Jean avait en tĂȘte, câest-Ă -dire dans sa langue, l'aramĂ©en, ou dans l'hĂ©breu biblique dans lequel il baignait, et qu'il a traduit par logos. Lacan ne veut pas discuter de logos qui a une histoire philosophique chargĂ©e il sâen tient Ă la traduction ultĂ©rieure : verbum.
Alors quel mot recouvre-t-il ce verbum ? Est-ce que c'est dabar ou est-ce que c'est memmra ? M. X :câest dabar, sans aucun doute et Lacan : jamais de la vie ! Câest memmra !
Et ça bagarre sur le dabar ! Dans un petit dictionnaire biblique, dabar est traduit par: chose, parole, affaire, diffĂ©rend, rapport, nouvelle, ordre, occasion, tĂąche, besogne. C'est bien sĂ»r un signifiant, avec un grand champ sĂ©mantique. Lacan affirme que câest un « impĂ©ratif incarné «,  je suppose quâil pense aux Dix Commandements qui traduisent EssĂ©rĂšt Hadivrot (pluriel de dabar). En tout cas ce qui est clair câest que pour lui dabar câest le signifiant-maitre et quâil ne veut pas que verbum reprenne dabar parce que pour lui le signifiant-maitre nâest pas Ȉ lâorigine ».
Il dit aussi que « c'est la parole la plus caduque », ça a dĂ» leur paraĂźtre bizarre, nous on peut penser, puisquâon connait la suite, quâil indique que le signifiant-maitre ce nâest jamais quâun semblant.
Memmra c'est de l'aramĂ©en, qui vient de l'hĂ©breu, dâun verbe amor quâon traduit habituellement par dire (mais dans le petit dico câest aussi parler, penser). Dans la GenĂšse Dieu dit, c'est vaiomer Elohim. M. X ne veut pas que verbum soit  memmra , memmra pour lui câest la parole
Le plus Ă©tonnant câest que Lacan dise: memmra c'est l'instinct de mort. Car dans ce que jâai pu lire memmra est une parole et une parole crĂ©atrice, câest le cas dans le Talmud. M.X dit que câest »la parole chargĂ©e de vitalité ».
Comment expliquer la position de Lacan ? Il considĂšre, c'est ça qui est trĂšs intĂ©ressant, qu'il doit y avoir un « cadre » au Fiat Lux, Ă la parole crĂ©atrice de Dieu, il le voit comme un « langage prĂ©alable », une sorte dâ »axiomatique », autrement dit il faut quâil y ait un systĂšme symbolique en place pour que puisse Ă©merger une parole crĂ©atrice. Il sâappuie sur un auteur, Burnett, pour dire que verbum est memmra, je ne sais pas quel est lâargument de cet auteur, mais pour Lacan il est clair que memmra connote un systĂšme symbolique.
Vous pensez bien qu'il ne s'agit pas de Dieu, il s'agit de notre parole dans ce quâelle peut avoir dâun tant soit peu crĂ©ateur. Quant au « commencement » il nâest pas Ă entendre chronologiquement, mais logiquement.
V. Hasenbalg ââŠpas de signifiant maĂźtre au commencement si je comprends bien.
V. Nusinovici â Il faut bien dire que nous le voyons ici dâautant mieux que nous connaissons la suite! Lacan insistera sur le fait que dans lalangue, le premier langage auquel nous ayons affaire, il n'y a pas de signifiant-maĂźtre, pas de signifiant-maĂźtre au dĂ©part. Donc la parole crĂ©atrice ne prend pas appui sur un signifiant maĂźtre.
La suite des α, ÎČ, ÎŽ câest, il me semble, Virginia Hasenbalg et Jean Brini me diront sâils sont dâaccord, une axiomatique; elle met en place un impossible, que Lacan nomme par analogie avec lâalchimie, le caput mortuum du signifiant, autrement dit un trou. La crĂ©ation se fait Ă partir de ce trou, ex nihilo comme dit lâEcriture. La parole crĂ©atrice prend son autoritĂ© de ce trou.
Quelle passion chez Lacan pour chercher une confirmation biblique Ă sa thĂšse ! Je suppose que c'est au moins en partie lâinfluence de KoyrĂ© qui a dit, je ne sais oĂč, mais je cite Lacan dans L'Objet de la psychanalyse, que « câest la pensĂ©e judaĂŻque qui a frayĂ© la voie Ă la science «.Â
Avant de passer Ă la deuxiĂšme partie de la leçon, au schĂ©ma L, il dit ceci qui a du paraitre bien Ă©nigmatique : je vais ĂȘtre relaps, câest-Ă -dire je vais rechuter dans lâhĂ©rĂ©sie. Ce qui est piquant câest que par le mot memmra a dĂ©signĂ© une hypostase de Dieu, intermĂ©diaire entre Lui et les crĂ©atures, et cette innovation a Ă©tĂ© jugĂ© hĂ©rĂ©tique. M. X ne le dit pas, Lacan le savait-il ? Vous savez que l'hĂ©rĂ©sie il la dĂ©finira, dans Le Sinthome, comme le choix dâune voie pour atteindre la vĂ©ritĂ©, se disant lui-mĂȘme hĂ©rĂ©tique.
Le schĂ©ma L câest trĂšs important. Lacan dit quâil rĂ©sume les premiers paragraphes du chapitre 3 de lâ Au-delĂ du principe de plaisir ».
Dans ces premiers paragraphes, Freud Ă©voque les modifications qui ont Ă©tĂ© apportĂ©es Ă la conduite de la cure depuis le dĂ©but de la psychanalyse, en fonction des rĂ©sultats obtenus, disons plutĂŽt en fonction des obstacles rencontrĂ©s. On commence par deviner l'inconscient dans lâinterprĂ©tation, puis on cherche Ă obtenir confirmation par le souvenir mais on bute sur les rĂ©sistances. Le patient, dit Freud, est obligĂ© de rĂ©pĂ©ter, de reproduire, les expĂ©riences vĂ©cues, au lieu de les remĂ©morer, ces expĂ©riences, qui sont oedipiennes, il les reproduit dans le transfert. Câest, dit Lacan, un rĂ©sidu.
Le schĂ©ma L nâest pas un rĂ©sumĂ© de Freud, il sĂ©pare, pour des raisons de structure, ce qui chez Freud est mĂȘlĂ©.
PremiĂšrement il distingue la rĂ©pĂ©tition de la reproduction de l'expĂ©rience vĂ©cue. Lâinconscient, Freud le dit dans lâAu-delĂ , nâoffre aucune rĂ©sistance, Lacan dit quâil manifeste une insistance symbolique, câest ça la rĂ©pĂ©tition pour Lacan: lâinsistance symbolique, elle se fait sur l'axe symbolique: de A Ă S. Elle rencontre la rĂ©sistance de lâaxe imaginaire qui va de m Ă a.
La reproduction de lâexpĂ©rience vĂ©cue il me semble quâelle se situe sur lâaxe imaginaire: de m Ă a. Quant Ă la remĂ©moration qui implique les deux registres du symbolique et de lâimaginaire Lacan dit quâelle sâintĂšgrera dans le moi.
DeuxiĂšmement il sĂ©pare la rĂ©pĂ©tition du transfert, celui-ci va de m Ă A. Cette distinction est trĂšs importante, car seule le rĂ©pĂ©tition, il le dira explicitement plus tard, sâinterprĂšte. On ne peut soutenir le transfert, ce qui implique dâĂȘtre situĂ© en position dâobjet (objet a), en sortir pour interprĂ©ter ce transfert et y revenir.
Le schéma L ouvre de nouvelles perspectives dans la conduite de la cure au-delà de la butée décrite par Freud.
La visĂ©e de la cure câest la rĂ©alisation du sujet. Il y a deux pĂŽles, un symbolique et un rĂ©el. Au pĂŽle symbolique est Ă©crite la lettre S. S câest le sujet qui est Ă rĂ©aliser, câest aussi le Es freudien ce qui Ă©voque le wo Es war, le sujet qui doit advenir, et câest aussi le symbole, câest-Ă -dire le moyen de cette rĂ©alisation.
Le pĂŽle rĂ©el est en A, A câest lâAutre si radicalement Autre quâil est, dit Lacan, rĂ©el. Il y a bien plus en ce lieu que le refoulĂ© individuel, il y a un « immense message », ce qui a Ă©tĂ© dit, ce qui circule, est en A et Ă partir de lĂ insiste.
Quâest-ce que la rĂ©alisation du sujet ? Ce nâest pas la rĂ©alisation d'un symbole, bien sĂ»r. De symbole du sujet il y en a dĂ©jĂ un et qui fascine: câest le moi.
Entre le rĂ©el et le symbolique il y a une « tension ». Sâagirait-il de lâattĂ©nuer ? Pas du tout. Il sâagit, je vais le dire dans les termes que Lacan a employĂ©s ensuite, de rĂ©aliser la division du sujet entre le symbolique et le rĂ©el, autrement dit entre S1 et S2.
M. X a parlĂ© de memmra comme dâune sub-stance (jâai dit tout Ă lâheure hypostase, câest la mĂȘme chose) Lacan reprend ça en grec avec le mot hypokeimenon, dont il se servira plus tard pour qualifier le sujet qui est dans les dessous, seulement reprĂ©sentĂ© par S1 pour S2.
Quâest-ce qui va diviser le sujet ? une parole crĂ©atrice, quâelle soit Ă©mise par lui ou par lâanalyste, elle aura fonction de S1.
P. CoĂ«rchon â S1 c'est le produit dans l'Ă©criture du discours analytique.
V. Nusinovici â Vous avez raison Pierre. Dans L'Envers il va dire : le psychanalyste doit apporter un supplĂ©ment au savoir inconscient de l'analysant qui est en S2 en place de vĂ©ritĂ©, ce supplĂ©ment câest S1. Il dira d'autres choses sur l'immixtion signifiante.
Jacques Roussille â Oui mais c'est un S1 qui est sĂ©parĂ© de la chaĂźne signifiante, donc il dira qu'il s'est gourĂ© Ă ne pas le disjoindre, en 1973.
V. Nusinovici â Oui. Vous avez raison de le rappeler.
A la fin il parlait d'un signifiant maitre qui serait moins bĂȘte mais du coup plus impuissant.
On peut noter que concernant lâĂ©volution du moi, il est plutĂŽt optimiste dans cette leçon XXV, il parle mĂȘme de la possibilitĂ© dâune harmonie du moi avec lâAutre ! Il ne dira plus des choses comme ça.
Est-ce qu'il n'y aura plus de butĂ©e dans la perspective ouverte par ce schĂ©ma ? Mais si il y en aura une, et nous voyons oĂč elle sera: dans le transfert qui va de m Ă grand A parce qu'il y aura accrochage au Nom-du-PĂšre qui est dans le grand Autre. Le rĂ©sidu, le « reste » comme dira ensuite Lacan, câest le petit a. UltĂ©rieurement il dira que l'analyse doit commencer par tourner autour du petit a pour ne pas devoir tourner indĂ©finiment dans un cercle, sâenliser dans la nĂ©vrose de transfert. Sa mĂ©thode sera donc la mĂȘme, penser la cure Ă partir du reste. Quand il dit cela , dans lâAngoisse, il est lancĂ© dans la topologie des surfaces oĂč lâobjet a est dĂ©coupĂ©.
Je vais dire encore quelques mots Ă partir de ce que mâa dit un analysant. Quand vous ĂȘtes travaillĂ© par un truc, je ne sais pas si câest votre expĂ©rience, il y a quelqu'un sur le divan qui vous dit quelque chose qui va soutenir votre travail. Lacan disait : vous sortez de mon sĂ©minaire et vous allez entendre chez les patients ce que j'ai dit.
Ce qui me travaillait, c'Ă©tait la nomination comme parole crĂ©atrice, qui est aussi bien celle de l'analysant, vous lui apprenez Ă nommer, que celle de lâanalyste.
[coupure du cas, 9 minutes]
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V. Hasenbalg â Merci beaucoup Valentin. C'est vraiment trĂšs plaisant de te suivre dans ces dĂ©veloppements qui sont certes complexes... tu as fait un travail formidable pour nous transmettre toute la complexitĂ© de ce sĂ©minaire et comment on voit chez Lacan dĂ©jĂ au dĂ©marrage des choses qu'on sait qu'elles vont continuer Ă le travailler, quoi.
V. Nusinovici â La nature du langage, ça sera la question de toute sa vie. C'Ă©tait aussi la question de Saussure.
Jean Brini â Tu nous as montrĂ© la maniĂšre dont un dire pouvait illustrer un dit. C'est-Ă -dire ce que tu disais de Lacan et de son enseignement au dĂ©but de ton exposĂ©.
H. Ricard â Juste deux petites remarques.
La premiĂšre concerne la rĂ©flexion de KoyrĂ© que je n'ai pas retrouvĂ©e moi non plus â et qui est paradoxale parce qu'en rĂ©alitĂ© la culture juive n'a pas tellement apprĂ©ciĂ© la naissance de la science. Il y a mĂȘme le bouquin de Luzzatto, Le Philosophe et le Cabaliste, qui prĂ©tend d'ailleurs qu'au dĂ©but du dix-huitiĂšme, Spinoza Ă©tant Ă part, parce que lui il avait rompu avec le judaĂŻsmeâŠdonc la question c'est de revenir Ă l'idĂ©e de CrĂ©ation, Ă condition de ne pas faire intervenir la GenĂšse, parce que la vraie naissance de l'idĂ©e de CrĂ©ation c'est dans le second livre des MacchabĂ©es, c'est expliquĂ© de la maniĂšre la plus claire, ce que c'est qu'une crĂ©ation ex nihilo effectivement (livre qui n'est pas dans le canon juif, qui est dans le canon chrĂ©tien, mais enfin c'est un texte juif qui date du second siĂšcle avant J.-C.).
La deuxiÚme remarque concerne le terme « axiome ».
Est-ce qu'il y a un axiome de Lacan ? Question idiote. Mais je fais exprĂšs de la poser parce qu'il y a quand mĂȘme un passage oĂč il le suggĂšre, oĂč il dit que c'est l'identification du parlĂȘtre, enfin de l'ĂȘtre qui a un inconscient avec le sujet du signifiant. Donc on retrouve l'Ă©noncĂ©, le signifiant reprĂ©sente un sujet pour un autre signifiant, qui lui ne le reprĂ©sente pas⊠enfin ça câest aprĂšs, et Ă mon sens ça va dans le sens de ce que tu dis.
V. Nusinovici â Je te remercie.
Transcription : Brigitte Le Pivert, Ălisabeth Olla-La selve, Monique de Lagontrie
Relecture : Monique de Lagontrie
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