Quelques rĂ©flexions psychanalytiques autour des dĂ©esses fĂ©minines de lâAntiquitĂ© Ă nos jours Rencontre Ă Morlaix, V Hasenbalg
Quelques rĂ©flexions psychanalytiques autour des dĂ©esses fĂ©minines de lâAntiquitĂ© Ă nos jours
Rencontre Ă Morlaix
le samedi 11 mai 2019
Je tiens tout dâabord Ă remercier Bernadette CrĂ©acâh de son invitation, qui me permet dâĂȘtre ici avec vous aujourdâhui dans cette jolie ville de Morlaix, qui a elle aussi sa jolie dame de Barnenez certainement dĂ©ifiĂ©e elle aussi.
Câest en lisant mon livre De pythagore Ă Lacan que Mme Creacâh a souhaitĂ© que je vienne. Il est certain que si nous avions appelĂ©e notre rencontre MathĂ©matiques et topologie lacaniennes on nâaurait pas suscitĂ© une folle envie de venir mâentendre ! Je le comprends.
Les mathĂ©matiques ça dĂ©courage, nĂ©anmoins elles sont utiles dans la pratique dâun analyste. Ce nâest pas pour rien que Lacan les a amplement utilisĂ©es Ă la fin de son enseignement, Ă un moment oĂč il se souciait de transmettre, comment dire, une sorte de quintessence, dâĂ©pure de sa thĂ©orie. Il avait besoin de transmettre lâessentiel, Ă©laguĂ© du sens souvent superflue, il voulait certainement se dĂ©barrasser de tout ce qui se prĂȘtait au malentendu. Vous savez peut ĂȘtre que la thĂ©orie de Freud a Ă©tĂ© adultĂ©rĂ©e, contrefaite lors de son passage dans la langue anglaise, sâĂ©loignant ainsi de sa dĂ©couverte de lâinconscient. On lui faisait dire tout et son contraire, et cela est rendu possible Ă cause de lâabondance de sens. Freud avait trop le souci de se faire comprendre.
Le contraire de cela, de ce foisonnement du sens, est lâidĂ©e dâune structure, dâun appareil psychique fait dâinterrelations multiples, et subordonnĂ© au fait que lâĂȘtre humain est un ĂȘtre parlant, plus exactement, un ĂȘtre parlĂ©. Cette dimension symbolique est essentielle, en tout cas pour un analyste, pour quâil dĂ©chiffre le malheur de son patient Ă partir de ce quâil Ă©coute. Cette dimension symbolique de la parole nĂ©cessite pour fonctionner dâĂȘtre tissĂ©e Ă deux autres dimensions, celle du rĂ©el, qui est ce qui lui Ă©chappe, et celle de lâimaginaire qui dĂ©signe la prĂ©gnance des images et du sens.
Câest cela lâĂ©pure : un symbolique, un rĂ©el et un imaginaire. Trois Ă©lĂ©ments que Lacan pose dâune maniĂšre axiomatique comme Ă©tant les trois constituants dâune subjectivitĂ©. Chacun de ces Ă©lĂ©ments est nouĂ© aux deux autres, de maniĂšre telle que la libĂ©ration dâun libĂšre les deux qui restent. Câest le tissage du noeud borromĂ©en. Il apparait dans lâemblĂšme des trois familles des iles borromĂ©ennes, ainsi que dans des illustrations de la TrinitĂ© chrĂ©tienne.
Cette rĂ©duction du sens Ă un tissage Ă trois Ă©lĂ©ments est peut ĂȘtre pas facile Ă admettre. Câest la raison pour laquelle quâen abordant la question de la toute-puissance maternelle dans la figure dĂ©ifiĂ©e dâune femme je vais essayer de vous rendre sensibles Ă la topologie.
JâĂ©voquerai ainsi :
- lâexistence dâun passage dans la constitution du sujet oĂč la mĂšre est perçue comme toute-puissante, ce qui serait le socle de la divinisation possible dâune femme
et aussi
- un autre passage, celui de lâinvention du monothĂ©isme, que je met en rapport avec la loi du pĂšre qui viendrait dĂ©tacher le petit de lâhomme dâune position dâotage vis Ă vis de la dĂ©itĂ© maternelle. Remarquons que le monothĂ©isme apparaitrait dâune maniĂšre simultanĂ©e avec une autre invention quâon peut concevoir aussi comme un « passage structurel », celui de lâinvention de lâalphabet.
Autant le monothĂ©isme que lâĂ©criture alphabĂ©tique nous invitent Ă une sorte de dĂ©tachement. Celle du Dieu monothĂ©iste, nous invite Ă nous dĂ©prendre de lâidolĂątrie et de lâadoration des femmes, celle de lâĂ©criture implique la perte des objets du monde sensible. (Je dĂ©veloppe ceci dans mon livre, la perte du rapport avec le monde sensible Ă partir du moment oĂč sâimpose un certain rapport au symbolique)
Lâapparition en mĂȘme temps de ces deux Ă©lĂ©ments fondamentaux en Occident me fait penser quâils sont en rapport.
Vous nâĂȘtes pas sans savoir, et si vous ne le savez pas, je vais vous le raconter, que lâAncien Testament est en lui mĂȘme une version tout Ă fait nouvelle de mythes du Proche Orient Ă son Ă©poque, quoique entiĂšrement revus et corrigĂ©s par lâeffet radical de lâinvention du monothĂ©isme.
Jâai dĂ©couvert cette thĂšse dans un ouvrage de Jean BottĂ©ro, un Ă©minent assyriologue, traducteur de LâEpopĂ©e de Gilgamesh.
Le livre de cet auteur qui articule le lien Ă©troit entre les textes de lâAncienne MĂ©sopotamie et lâAncien testament sâappelle, La naissance de Dieu.
Câest BottĂ©ro qui mâa fait connaĂźtre Ishtar, grande dĂ©esse mĂ©sopotamienne, que la Bible dĂ©crit comme la prostituĂ©e de Babylone. Il sâagit en rĂ©alitĂ© dâun culte Ă une dĂ©esse trĂšs bien implantĂ©e en MĂ©sopotamie depuis les sumĂ©riens. Ses prĂȘtresses Ă©taient censĂ©es avoir un rapport sexuel rituel avec le roi ou figure politique pour garantir une bonne rĂ©colte. Pour Kramer, la liturgie consistait en une procession sur un grand lit, du roi et de la prĂȘtresse dâIshtar⊠HĂ©rodote aurait Ă©crit quâen haut de la tour de Babel se trouvait le lit dâIshtar. On pouvait lire cela Ă lâInstitut du Monde arabe, Ă exposition sur la tour de Babel.
Par ailleurs et en lisant ce mĂȘme auteur mais avec mon bagage dâanalyste bien sĂ»r, je suivais la trace du passage de lâĂ©criture cunĂ©iforme Ă lâĂ©criture alphabĂ©tique. Gilgamesh (2200) est un texte Ă©crit en cunĂ©iforme et le Ancien Testament (600) en alphabĂ©tique. (Iliade : 750)
Quâest-ce qui fait quâun peuple, une rĂ©gion ou un petit enfant accĂšde Ă la transformation des choses et du monde quâimpose la lecture et lâĂ©criture ? Celles et ceux qui travaillent avec des petits enfants connaissent la question, quâest-ce qui fait quâun enfant puisse passer au CP, ou au contraire, ce qui fait quâil soit maintenu en grande section de maternelle ?
Quâest-ce qui fait quâun homme de lâAntiquitĂ© ait pu se dĂ©barrasser des milliers de signes de lâĂ©criture idĂ©ographique pour passer aux 23 signes dâun abĂ©cĂ©daire ?
On peut Ă©galement, en retournant la question, se demander quâest-ce quâil en Ă©tait des peuples colonisĂ©es en AmĂ©rique latine et ailleurs, lĂ oĂč lâĂ©criture alphabĂ©tique est arrivĂ©e comme une arme redoutable dĂ©truisant leur mode de croire et de parler - autrement dit, leur mode de jouissance, au nom dâune valeur universelle. Le culte Ă la Pachamama persiste de nos jours dans les Hauts Plateaux andins, ancienne rĂ©gion dominĂ©e par les Incas. MalgrĂ© son association a la vierge Marie, le rituel demeure. Avant de boire, on verse la premiĂšre gorgĂ©e Ă la terre.
La Pachamama est une autre dĂ©esse, fort sympathique dâailleurs, conçue elle sous la forme dâune vieille dame qui marche en filant la laine, de lama, dâalpaga, ça va de soi. A en croire le guide du site archĂ©ologique de Tilcara, si vous ĂȘtes perdu et seul une soirĂ©e de brouillard sur les montagnes qui bordent le dĂ©sert de lâAltiplano, et vous croisez une vieille dame qui comme toutes les femmes marche en filant la laine, cela vous donne froid au dos. Elle tisse le fil de votre vie. Câest une prĂ©sence qui fait peur parce quâelle vous rappelle la fragilitĂ© de votre existence.
Il sâagit certainement dâune production mythique qui noue Ă sa façon le rĂ©el, lâimaginaire et le symbolique. Et qui rĂ©git en tant que telle une modalitĂ© de donner sens Ă la vie en sociĂ©tĂ©.
Mais nous, nous avons a faire avec la lettre. La lettre est au coeur de lâenseignement de Lacan. Lapsus rĂȘves Ă©quivoquesâŠ
Et Ă partir de lâanalyse on se demande quels sont les conditions pour quâun sujet entre dans le monde du symbole Ă©crit ?
De plus, pour Lacan, « la lettre féminise ».
Je me suis dit quâune voie dâaccĂšs Ă des rĂ©ponses possibles serait justement celle de lâinvention de lâĂ©criture.
Mais chaque rĂ©ponse sâouvrait sur des centaines dâautres questions.
Câest comme lâhistoire du papi qui conduisant sa voiture sur lâautoroute reçoit le coup de fil de sa femme lâavertissant quâune voiture circule en contresens sur la mĂȘme autoroute, Ă quoi le papi rĂ©pond, Une voiture, tu dis? ce sont des centaines !
Venons en donc Ă ce quâil y a de Primordial dans cette affaire. Ce quâil y a dâarchaĂŻque en tĂąchant dâĂȘtre lacaniens. Je vous propose que les dĂ©esses que lâhomme sâest crĂ©es tout au long de lâhumanitĂ© Ă nos jours, ce sont des figures qui proviennent de ce qui fut Ă lâaube de la vie de chacun, le rapport primitif Ă la mĂšre.
Câest la premiĂšre question que nous nous posons, celle de la maniĂšre dont est reprise la relation primordial de lâenfant Ă la mĂšre, comme un moment de sa constitution subjective qui nâaurait pas Ă©tĂ© complĂštement dĂ©passĂ© ou symbolisĂ©. Comme quelque chose qui perdurerait en deçà ou au-delĂ de lâincidence de la fonction du pĂšre, ou de sa mĂ©taphore qui est dâamener lâenfant au dĂ©tachement de cette figure archaĂŻque.
Freud pour sa part, dans le formidable ouvrage du « MoĂŻse et le monothĂ©isme » avance de façon trĂšs dialectique de quelle maniĂšre le christianisme implique dâun cĂŽtĂ© une avancĂ©e et de lâautre une rĂ©gression. RĂ©gression dans la mesure oĂč il reprend trois croyances « égyptiennes » dĂ©passĂ©es par le judaĂŻsme et qui sont : la croyance dans la vie aprĂšs la mort, lâidolĂątrie, et lâadoration dâune figure fĂ©minine. Mais câest aussi une avancĂ©e parce quâelle forge une issue nouvelle au meurtre du pĂšre.(Le fils se sacrifie pour nous)
Voyons alors comment Lacan amĂšne la question de la toute puissance maternelle, vĂ©ritable socle de cette croyance dans une figure tutĂ©laire fĂ©minine. Câest dans le sĂ©minaire de La Relation dâobjet quâil dĂ©ploie la question. Je vous propose alors un lecture rapide de la leçon 4 du 12 dĂ©cembre 1956 qui est la leçon oĂč Lacan dĂ©crit la mise en place de la mĂšre toute-puissante Ă un moment prĂ©coce, archaĂŻque du sujet, avant mĂȘme quâil puisse se distinguer en tant quâun Moi.
Certes, je fais une extrapolation entre ce primordial de lâenfant, au temps de sa constitution subjective avec le primordial si lâon peut dire de lâhumanitĂ©, parce que je pense que câest pertinent dans la mesure oĂč cela peut Ă©clairer certains points oĂč le social et le subjectif se tissent ensemble. Lâun ne va pas sans lâautre, comme vous le verrez plus loin.
Pour rĂ©sumer, on peut dire que quelque chose dĂ©marre avec le cri du nourrisson. Il instaure avec son cri un appel Ă la mĂšre. Lâappel et la rĂ©ponse ainsi induite met en place une alternance prĂ©sence - absence, vĂ©ritable Ă©bauche dâun systĂšme symbolique.
Il y a un objet rĂ©el, le sein ou le biberon, qui nâest pas nĂ©cessairement perçu par le bĂ©bĂ© comme un objet. Il instaure par contre une pĂ©riodicitĂ© avant que le sujet puisse distinguer ce qui deviendra plus tard le moi et le non-moi. Il nây a pas encore de constitution de lâautre, pour le bĂ©bĂ©. Il y a pour lui lâalternance du Fort-Da. LâAutre est lĂ , mais lâenfant ne le perçois nĂ©cessairement pas. On peut aller jusquâĂ dire que pour lâenfant, le sein est une partie de son corps propre.
La mĂšre est dâemblĂ©e situĂ©e par Lacan comme autre chose que lâobjet rĂ©el primitif, le sein ou son succĂ©danĂ©e, biberon, tĂ©tine.
Un premier ordre symbolique donc se mettra en place Ă partir du « couplage prĂ©sence-absence » articulĂ© prĂ©cocement par lâenfant. Il connote la premiĂšre constitution de lâagent de la frustration, nous dit Lacan. La scansion de cet appel nous donne lâamorce de lâordre symbolique oĂč va sâarticuler une relation rĂ©elle avec la relation symbolique. Ceci Ă partir des sĂ©quences groupĂ©es des plus et des moins (il renvoie ici Ă la Lettre volĂ©e) oĂč il y a virtuellement lâorigine, la naissance, la possibilitĂ©, et la condition fondamentale de lâordre symbolique. Lâagent symbolique est lĂ mais il nâest pas perçu.
« Un moment de virage a lieu quand cette relation primordiale Ă lâobjet rĂ©el sâouvre vers une relation plus complexe, y introduisant une dialectique » , avance Lacan. Si la mĂšre ne rĂ©pond plus, elle sort de la structuration symbolique du Fort-Da (appelĂ©e quand absente, rejetĂ©e quand prĂ©sente, par une vocalise) pour devenir rĂ©elle. Nous lâavons dĂ©gagĂ©e de lâobjet rĂ©el qui est lâobjet de satisfaction de lâenfant. Elle ne rĂ©ponds plus quâĂ son grĂ©. Elle devient ainsi en quelque sorte ce qui est lâamorce de la structuration de toute la rĂ©alitĂ© pour la suite. Elle devient une puissance. A partir du moment oĂč la mĂšre devient une puissance ce sera dorĂ©navant dâelle que va dĂ©pendre de la maniĂšre la plus manifestĂ©e lâaccĂšs Ă lâobjet (jusque lĂ ils Ă©taient simplement des objets de satisfaction qui marquaient lâalternance), avec, comme consĂ©quence, le changement de la nature mĂȘme de lâobjet. Il va devenir un objet de don qui dĂ©pend de lâagent devenu rĂ©el de la puissance maternelle.
A partir de ce moment lâobjet sera marquĂ© de la valeur de cette puissance qui peut ne pas rĂ©pondre. La position se renverse : la mĂšre est devenue rĂ©elle et lâobjet devient symbolique.
Notez donc ici Ă lâouvre le jeu des registres RSI.
A partir de ce moment lâobjet aura deux ordres de propriĂ©tĂ©s satisfaisantes : dâune part, il satisfait un besoin, dâautre part, il symbolise la puissance favorable.
Câest ici qui sâarticule ce quâil en est, Ă mon avis, dâune figure fĂ©minine dĂ©ifiĂ©e, puisque toute-puissante, dans toute la mesure oĂč elles reprĂ©sente une puissance favorable. Câest justement ce statut qui fait quâun don quelconque satisfera le sujet, parce quâil sera marquĂ© de sa grĂące. Le sujet pourra ĂȘtre comblĂ© par un rien, puisque ce rien correspond Ă une symbolisation archaĂŻque que fait que ce don sera reçu comme la reconnaissance dâune instance aimable. Elle peut donner nâimporte quoi. (pages 125, 126)
La mÚre incarne une puissance réelle qui peut combler le sujet avec un rien.
Mais ce rien ce nâest pas vraiment nâimporte quoi. Ce rien est le rĂ©sultat dâune opĂ©ration symbolique. Ce quâelle donne est un symbole, et tant que tel, il est frappĂ© de nĂ©gativitĂ©.
La relation primordiale rĂ©pond ou met en place un ordre symbolique primitif. En revanche, le don ne devient possible quâĂ partir dâune notion dâabsence mise en rapport avec un Autre. La prĂ©sence de lâobjet dĂ©pende maintenant dâun autre. Ce nâest plus le Fort Da, ou lâalternance « automatique ».
ApparaĂźt ici lâabsence possible de celui qui donne, et aussi sa volontĂ©, qui peut refuser le don. Le sujet sera amenĂ© Ă subir ces consĂ©quences dans lâexpĂ©rience de la frustration qui ne manquera pas de survenir dans la relation avec la mĂšre.
Ce passage de la mĂšre Ă la rĂ©alitĂ© fait apparaĂźtre lâinstance que le sujet ne percevait pas, et dont sa satisfaction dĂ©pendait dĂšs le dĂ©but. Cela oblige le bĂ©bĂ© Ă percevoir que la prĂ©sence-absence de lâobjet primordial dĂ©pend maintenant du bon vouloir de quelquâun, de lâautre, de la mĂšre Ă lâoccasion. Câest ici que le registre des Ă©lĂ©ments en jeu se transforme.
A un premier temps, un objet réel ponctue le temps.
Ensuite, il y a perception de la mĂšre comme pouvant le frustrer. Le rĂ©el dirions nous, se dĂ©place vers lâagent qui le frustre, et du coup lâobjet devient symbolique, il est le symbole du don qui lui vient de lâAutre.
Cette transformation explique lâidĂ©e de Melanie Klein qui pose la mĂšre Ă ce moment-lĂ comme un contenant qui contient tout, dans la mesure oĂč elle dĂ©tiendrait tout ce dont le sujet peut avoir besoin. Mais Lacan va relativiser cette vision de Melanie Klein en y introduisant le notion fondamentale de manque chez la mĂšre.
Câest important Ă remarquer quâici lâenchainement logique du texte de la leçon, de la dĂ©monstration de Lacan dans ce sĂ©minaire, change. Ce nâest pas rien de changer le fil dâune idĂ©e qui va en se dĂ©ployant : Il reprend les choses Ă partir dâun autre angle. Et ce nâest pas nâimporte lequel.
Soulignons donc que câest sur ce point oĂč la mĂšre toute-puissante devient un tout contenant tous les objets (si lâon reprend lâidĂ©e kleinienne), ceux qui satisfont le besoin, et les riens comme don.
Le nouveau dĂ©part dans la logique de Lacan dĂ©marre avec un paragraphe oĂč il cite Freud. Il revient Ă ses sources.
Il y a quelque chose dans le monde des objets qui a une fonction paradoxalement dĂ©cisive, le phallus. Autrement dit, lâimage du pĂ©nis en Ă©rection.
Si je dis changement du discours avec « lâintroduction du phallus » câest quâil introduit lĂ un Ă©lĂ©ment nouveau qui lui permet de faire le point sur la subjectivitĂ© de la mĂšre cette fois. La mĂšre en tant que femme.
Soulignons que depuis le début de cette leçon, Lacan parle du point de vue du bébé. Maintenant la perspective change. Il va expliquer ce qui se passe du cÎté de la mÚre, et, en simultanée.
Il a besoin dâintroduire lâexistence dans le discours social dâun objet imaginaire qui prend une importance dĂ©cisive chez « les membres de lâhumanitĂ© auxquels il manque », la femme. Lâhomme du coup est ensuite dĂ©fini comme « celui qui peut sâassurer dâen avoir la rĂ©alitĂ© et qui assure comme licite, comme permis, lâusage ». Fin de citation.
En rĂ©alitĂ©, lâidĂ©e que la mĂšre puisse possĂ©der tous les objets, câest une vision du cĂŽtĂ© bĂ©bĂ©. Ceci dit, on peut rester un bĂ©bĂ© toute sa vieâŠ
Mais la structure psychique, telle que Lacan nous apprend Ă la concevoir, nĂ©cessite de tenir en compte ce qui se joue chez la mĂšre en tant que femme, en tant que porteuse dâun manque.
Le phallus en tant que manque permet de situer le rapport le plus Ă©troit de la relation dâune femme, la mĂšre, avec son enfant.
Elle nâa pas le phallus, mais elle a autre chose qui lui ressemble Ă©normĂ©ment, son bout de choux. Câest sa façon de lâavoir symboliquement comme un don qui lui vient dâun AutreâŠ
C'est ce qui amenait Melman Ă se demander il y a des annĂ©es sur lâeffet dans la constitution subjective dâun sujet si celui qui lâa en charge est un homme. Il est difficile dâimaginer quâun homme puisse aimer son enfant de la mĂȘme façon quâune femme. Il y a un creux pour accueillir un enfant qui est fĂ©minin. Câest Ă partir de ce manque quâelle aime.
Evidement, la question prend un tour de plus dans le social contemporain.
Lâenfant devient Ă son tour objet de satisfaction pour elle - il nâĂ©tait pas question au dĂ©but de la leçon dâune quelconque satisfaction de la mĂšre. Lâenfant calme plus ou moins bien son besoin du phallus Ă elle.
Voici donc pour la mise en place du processus qui pourrait rendre compte de la figure de la déesse. Pleine de grùce, on lui prie le rien symbolique porteur de sa bonne volonté.
Vous connaissez la suite : le phallus comme signifiant se trouve dans le social, il est portĂ© par les discours qui entourent le bĂ©bĂ©, par la place quâil occupe dans lâinconscient de sa mĂšre, ou dans le symbolique du pĂšre.
Or, ce phallus nâopĂšre comme symbole que parce quâil est refoulĂ©. Câest un signifiant qui ordonne la parole, lui donne une direction Ă partir de son refoulement. Un refoulĂ© primordial qui est Ă lâoeuvre dans le texte de lâAncien Testament, tout en reprenant beaucoup de mythes du Proche Orient, mais Ă partir des consĂ©quences logiques dâun refoulement radical du sexuel, le sexuel que lâon constate, qui se manifeste dans tous les textes de la rĂ©gion qui ont prĂ©cĂ©dĂ© lâavĂšnement dâun Ă©crit monothĂ©iste.
La Bible est un texte essentiellement pudique par rapport, par exemple, au textes qui sâadressent au culte dâIshtar oĂč les descriptions sont assez crues.
***
Pour finir, je dirai deux mots sur lâautre figure fĂ©minine dĂ©ifiĂ©e, Marie, que la religion chrĂ©tienne consacre comme sainte.
Je dois avouer que le commentaire de Lacan sur la mĂšre toute puissante, celle dont le don serait le rien marquĂ© de sa grĂące mâa tout de suite fait penser Ă Marie. Mais un diffĂ©rence colossale sĂ©pare Ishtar de Marie Chez Marie câest lâabsolue chastetĂ© qui fait la force.
Mais je voudrais insister sur un point plus dĂ©licat. Au-delĂ de sa puissance, la figure de Marie reprĂ©sente, sans quâon y pense, ce qui peut arriver de plus horrible Ă une femme : la mort de son enfant.
Certes, le rĂ©cit glorifie Jesus qui ressuscite et rejoint Dieu le pĂšre. Il nie la mort. Mais, de la mĂȘme maniĂšre que Lacan retourne son discours pour centrer les choses du cĂŽtĂ© de la subjectivitĂ© de la mĂšre, il y a dans le rĂ©cit religieux la description de la perte la plus horrible et insupportable dans la vie dâune femme.
Câest Ă ce titre que jâĂ©voquerai ici ce que Melman a dit un jour Ă Reims. Etant la pire des choses qui peut arriver Ă une femme, il arrive que ce fantasme envahisse la pensĂ©e dâune femme-mĂšre comme une stratĂ©gie inconsciente de trouver lĂ un Ă©quivalent de la castration « aboutie » chez lâhomme. Castration, qui de rĂšgle nâa pas lieu chez elle. Elle nâa rien Ă perdre dâĂ©quivalent au phallus en jeu dans la castration chez lâhomme, si ce nâest cet ersatz de phallus que peut ĂȘtre son enfant.
Ceci me fait penser que le culte Ă Marie est un rĂ©cit, ou un mythe dans le sens oĂč un mythe cherche Ă Ă©puiser les significations dâun Ă©nigme sans rĂ©ponse. Le culte de Marie est en rapport avec le manque chez la femme, ce qui la rend incomplĂšte, certes, mais aussi, ce qui permet dâarticuler que lâamour câest donner ce quâon nâa pasâŠ
Il y a quelque chose de lâamour maternel qui nâest concevable quâĂ partir de son manque, du manque qui in fine est au coeur de notre identitĂ©.
Il est fort possible que les figures dĂ©ifiĂ©s soient la persistance dans le dĂ©ni de ce manque lĂ . La croyance dans une toute-puissance fĂ©minine nous rassurerait de son amour inconditionnel total et dĂ©finitif dans le mesure oĂč il ne peut ĂȘtre conçu que dans la mesure de sa dĂ©mesure. La fonction du pĂšre aurait comme fonction de nous dĂ©tacher de ce lien Ă la mĂšre, en faisant de son amour Ă lui quelque chose qui est conditionnĂ© Ă lâassomption du dĂ©sir par le sujet.
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