Présentation de la leçon 10 du séminaire sur les psychoses par Virginia Hasenbalg

Virginia Hasenbalg – Je vais vous commenter la leçon X, Ă  partir d’une version qui est sur la page de l’A.L.I pour les membres, version qui a Ă©tĂ© reprise certainement par plusieurs collĂšgues, dont J.-P. Beaumont.

J’ai deux points qui me posent question, je les dirai aprĂšs avoir prĂ©sentĂ© la leçon.

Nicole Anquetil –  Enfin avant Beaumont, Michel Jeanvoine et moi-mĂȘme y Ă©tions passĂ©s...

Virginia Hasenbalg – Oui c’est le travail d’un certain nombre de collùgues


 

Nombre de locutions qui nous semblent tout Ă  fait naturelles aujourd’hui pourraient ĂȘrre assimilĂ©es aux ritournelles et sĂ©rinages qui caractĂ©risent le langage de Schreber.

Lacan donne comme exemple l’expression « le mot me manque », forgĂ© par les prĂ©cieuses, [Dictionnaire des prĂ©cieuses] et passĂ© depuis dans le langage courant.

Il y a d’autres expressions comme « les commoditĂ©s de la conversation », pour dire fauteuil  (c’est un exemple que donne Lacan) ou « subir le contrecoup des plaisirs lĂ©gitimes », le contrecoup des plaisirs lĂ©gitimes, pour accoucher. [Rires] Ce sont d’autres exemples donc de Somaize qui n’ont pas eu le mĂȘme destin que « le mot me manque. » « On dit une chose, on entend une autre ».

Je vais reprendre un petit paragraphe de la leçon prĂ©cĂ©dente pour bien dĂ©marrer : « Le langage joue entiĂšrement dans l’ambigĂŒitĂ©, c’est-Ă -dire que la plupart du temps vous ne savez rien de ce que vous dites ». C’est Ă©tonnant que Lacan le dise dĂ©jĂ  lĂ , il va le dire tout au long de son enseignement. « C’est-Ă -dire que dans votre interlocution la plus courante le langage a une valeur purement fictive, vous prĂȘtez Ă  l’autre le sentiment que vous ĂȘtes bien toujours lĂ , c’est-Ă -dire que vous ĂȘtes capable de donner la rĂ©ponse qu’on attend, qui n’a aucun rapport avec quoi que ce soit de possible Ă  approfondir. Les neuf-dixiĂšmes du langage et des discours effectivement tenus, sont Ă  ce titre des discours complĂštement fictifs.» Il faut partir de lĂ , me semble-t-il, pour comprendre de quoi il s’agit chez Schreber et entendre ce qu’il en est par exemple du « non-sens », le fameux Unsinn, qui avait Ă©tĂ© dĂ©jĂ  travaillĂ© dans la leçon IX, pour voir comment ça joue, cette expression, dans ses relations avec ses interlocuteurs imaginaires, dit Lacan.  On reviendra sur le Unsinn un petit plus loin.

Cette fiction du nĂ©vrosĂ©, et qu’on peut certainement supposer absente chez le paranoĂŻaque, c’est une question. Serait-elle Ă  mettre en rapport avec la menace constante d’ĂȘtre liegen lassen, d’ĂȘtre laissĂ© sur plan, d’ĂȘtre dĂ©laissĂ©, ignorĂ©, et qui est clairement dĂ©crite comme marquante, bien remarquĂ©e au dĂ©but de sa maladie, et on peut se poser la question, dĂ©jĂ  marquĂ©e par une certaine fĂ©minisation ? Que l’interlocuteur qui vous donne le change, j’entends ça comme ça, d’une façon fictive, veut dire qu’il puisse foutre le camp inopinĂ©ment. C’est comme ça que j’entends en tout cas avec le liegen lassen,

Hubert Ricard – LaissĂ© sur plan, laissĂ© en plan, non ?

Virginia Hasenbalg – En plan, pardon.

J’avais trouvĂ© « ĂȘtre dĂ©laissé », et aprĂšs Lacan va dire « laisser gĂ©sir » plus en avant dans le sĂ©minaire. 

Venons-en Ă  la leçon X : Lacan souligne l’importance de prendre au sĂ©rieux le dĂ©lire, de ne pas le rĂ©cuser. Parce qu’il y va de l’inconscient et de l’organisation du langage. Certes on peut ĂȘtre choquĂ© par « des affirmations pĂ©remptoires contraires Ă  ce qu’on est habituĂ© Ă  retenir comme l’ordre normal de la causalitĂ©. On peut aussi ĂȘtre arrĂȘtĂ© devant la dimension de l’ineffable ou de l’irrĂ©ductible.

On peut aussi ĂȘtre déçu du fait que l’on n’a affaire qu’à la partie terminale du dĂ©lire, l’initiale venant reprĂ©senter on ne sait quelle perte ineffable du matĂ©riel de recherche.»

Tout le long de la leçon Lacan va Ă©voquer tout ce qui peut « justifier » que l’on rĂ©cuse ou qu’on se refuse Ă  travailler le dĂ©lire.

Ce qui est Ă  retenir Ă  mon avis, c’est que, pour se repĂ©rer dans le dĂ©lire, ce n’est pas la signification qu’on doit privilĂ©gier, mais le signifiant. C’est la raison pour laquelle il revient sur les prĂ©cieuses avec d’autres exemples de Somaize [qui a Ă©crit vers 1660-70 le dictionnaire] que celui du « mot me manque ».

Elles illustrent en effet, celles que je vais vous citer, qu’elles nous semblent tout Ă  fait naturelles aujourd’hui, comme par exemple : « il est brouillĂ© avec untel », ou « jouer Ă  coup sĂ»r », ou « il s’est embarquĂ© dans une mauvaise affaire », etc. On perçoit aisĂ©ment qu’il est question d’expressions qui sont rentrĂ©es dans la langue et qui en font partie. Et, si elles nous semblent aujourd’hui naturelles, elles ne l’étaient pas au temps des prĂ©cieuses


« Il ne faut pas pour autant penser qu’il s’agit lĂ  d’une apprĂ©hension simple du rĂ©el ; bien loin de lĂ  : elles supposent toutes plus ou moins une longue Ă©laboration dans laquelle des implications, des possibilitĂ©s de rĂ©duction du rĂ©el sont prises, [
] nous pourrions appeler un certain progrĂšs mĂ©taphysique » qui opĂšre par l’usage des mots par les gens.  J’ajoute ici, par le signifiant lui-mĂȘme, parce que c’est ce qu’il dira plus loin.

Autrement dit, si le dĂ©lire surprend parce qu’il ne respecte pas la signification partagĂ©e, c’est qu’il faut le prendre au niveau du signifiant. Autrement dit, avec une logique analytique.

« Nous n’avons pas, nous psychanalystes, une idĂ©e aussi sĂ»re que celle que chacun a de son bon Ă©quilibre, pour ne pas comprendre le dernier ressort de tout cela, Ă  savoir que le sujet normal, c’est quelqu’un qui trĂšs essentiellement se met dans la position de ne pas prendre au sĂ©rieux la plus grande part de son discours intĂ©rieur. [
]

« ce qui fait la premiĂšre diffĂ©rence entre vous et l’aliĂ©nĂ©, c’est que pour beaucoup, l’aliĂ©nĂ© incarne, sans mĂȘme qu’il se le dise, lĂ  oĂč ça nous conduirait si nous commencions Ă  prendre les choses, qui pourtant se formulent en nous sous forme de questions, Ă  les prendre au sĂ©rieux. »

L’aliĂ©nĂ© donc nous enseigne sur la relation du sujet au langage.

« L’inconscient est dans son fond structurĂ©, tramĂ©, chaĂźnĂ© de langage. » C’est bien dĂ©jĂ  tramĂ© et chaĂźnĂ©. « C’est-Ă -dire que le signifiant, non seulement y joue un aussi grand rĂŽle que le signifiĂ©, mais il y joue le rĂŽle fondamental, car ce qui caractĂ©rise le langage c’est le systĂšme du signifiant, [
] » dont le rapport au signifiĂ© « est loin d’ĂȘtre [
] biunivoque. Le signifiĂ© [
] ce ne sont pas les choses toutes brutes », ou naturelles, et « la signification c’est le discours humain en tant qu’il renvoie toujours Ă  une autre signification, [
] »

Il en vient alors au schéma de deux flots de de Saussure.

 

 

 

Et dans son commentaire, Lacan dira que :

[A] reprĂ©sente le flux de la signification du discours pour autant que cette signification soutienne un discours dans son ensemble, d’un bout Ă  l’autre.

[B] c’est le discours, ce que nous entendons.

C’est-Ă -dire qu’il nous donne bien le fait qu’il y a dĂ©jĂ  une certaine part d’arbitraire dans le dĂ©coupage d’une phrase entre ses diffĂ©rents Ă©lĂ©ments. Certes ici quand il commente le schĂ©ma de de Saussure, il va parler de signification et de discours mais il va revenir aprĂšs sur la sĂ©paration entre signifiant et signifiĂ© qui sont loin d’avoir un rapport biunivoque.

Il va continuer en disant : « ce qui permettra le dĂ©coupage du signifiant, ce sera une certaine corrĂ©lation entre les deux, c’est-Ă -dire le moment oĂč l’on peut dĂ©couper en mĂȘme temps le signifiant et le signifiĂ©, quelque chose qui fasse intervenir en mĂȘme temps une pause, une unitĂ©. »

Et il ajoute, en rĂ©fĂ©rence aux prĂ©cieuses, que « dans le sens diachronique, c’est-Ă -dire avec le temps, il se produit des glissements. » Des expressions qui nous semblaient bizarres entrent dans la langue et deviennent naturelles. » Je reprends ce que j’ai dit au dĂ©part. Certaines rentrent, d’autres pas. Celle d’accoucher n’est pas rentrĂ©e mais celle « le mot me manque » ou « se brouiller avec quelqu’un », elles sont rentrĂ©es et deviennent naturelles. « Le systĂšme en Ă©volution des significations humaines se dĂ©place et modifie le contenu des signifiants, c’est-Ă -dire que le signifiant prend des emplois diffĂ©rents et nouveaux. [
] sous les mĂȘmes signifiants.  Au cours des Ăąges, il y a ces glissements de signification qui prouvent qu’on ne peut pas Ă©tablir cette correspondance biunivoque entre les deux systĂšmes. »

Autrement dit, Lacan se sert des prĂ©cieuses pour dĂ©montrer qu’il n’y a pas donc cette correspondance biunivoque entre le signifiant et le signifiĂ© et c’est par ce biais-lĂ  qu’il faut entendre, nous dit-il, les ritournelles et serinages de Schreber.

« L’essentiel c’est que le systĂšme du signifiant, c’est-Ă -dire, le fait qu’il existe une langue avec un certain nombre d’unitĂ©s individualisables, a certaines particularitĂ©s qui le spĂ©cifie dans chaque langue. [
] Les emplois des mots sont diffĂ©rents, autrement dit les locutions avec lesquelles ils se groupent, que tout cela existe dĂ©jĂ , c’est quelque chose qui dĂšs l’origine conditionne jusque dans sa trame la plus originelle ce qui se passe dans l’inconscient. Si l’inconscient est tel que Freud nous l’a dĂ©peint, un calembour en lui-mĂȘme peut ĂȘtre la cheville essentielle qui soutient un symptĂŽme, [
] » Il dit ça tout au long de sa vie. « [
] il n’y a pas d’autre sens Ă  donner au terme de surdĂ©termination, [
] »

Si le symptĂŽme est l’expression d’un compromis lors d’une situation de conflit, l’analyse sera amenĂ©e Ă  rechercher le conflit en cause. Or, nous dit Lacan, pour qu’il y ait symptĂŽme, il faut une duplicitĂ©, c’est-Ă -dire, qu’il faut qu’il y ait au moins deux conflits en cause. C’est trĂšs intĂ©ressant, Ă©coutez bien : un conflit actuel et un conflit ancien. Le conflit ancien c’est du matĂ©riel conservĂ© dans l’inconscient au titre de signifiants virtuels, en puissance, pour ĂȘtre pris dans le signifiĂ© du conflit actuel et lui servir de langage, c’est-Ă -dire de symptĂŽme. 

Ce mode de pensĂ©e analytique est applicable Ă  Schreber si l’on considĂšre son compromis purement verbal Ă  l’état terminal, oĂč il nous explique son systĂšme du monde aprĂšs des annĂ©es d’épreuves extrĂȘmement pĂ©nibles. Il repense son passĂ© et il arrive, Ă  peu prĂšs, Ă  resituer, Ă  restituer.

Autrement dit, l’organisation signifiante qu’il couche dans son Ă©crit permet d’affirmer que l’ordonnance du dĂ©lire peut ĂȘtre conçue dans une solidaritĂ© de ses Ă©lĂ©ments du dĂ©but jusqu’à la fin du dĂ©lire. Il y a une ordonnance finale du dĂ©lire qui nous indique quels sont les Ă©lĂ©ments primaires qui Ă©taient en jeu au dĂ©part.

En rĂ©sumĂ©, l’analyse de ce dĂ©lire livre le rapport fondamental du sujet au registre dans lequel s’organisent toutes les manifestations de l’inconscient. Et peut-ĂȘtre mĂȘme nous pouvons voir la relation du sujet Ă  l’ordre constitutif de la rĂ©alitĂ© humaine, le symbolique. Autrement dit, comment le sujet se situe par rapport au symbolique en tant qu’ordre originel et distinct que ceux du rĂ©el et de l’imaginaire.

Un dĂ©lire est Ă  juger d’abord comme champ de signification, ayant organisĂ© un certain signifiant. J’ai lu dans les deux versions que j’avais Ă  ma disposition : ayant organisĂ© ou ayant Ă©tĂ© organisĂ©. Chez un nĂ©vrosĂ©, on dirait peut-ĂȘtre : ayant Ă©tĂ© organisĂ© par un signifiant. LĂ , le texte dit : le dĂ©lire organise un certain signifiant. C’est pourquoi un bon psy, dit Lacan, est celui qui donne du temps pour laisser parler le sujet. 

Ceci étant posé, nous arrivons à une série de questions dans la deuxiÚme partie de la leçon, questions que Lacan va se poser.

PremiĂšrement, celle du non-sens, le Unsinn, qui serait le courant principal des voix qui sont le fait de diffĂ©rentes entitĂ©s qu’il appelle les royaumes de Dieu. La pluralitĂ© de ces agents pose un problĂšme, car elle n’est pas conçue par le sujet comme une autonomie. Peut-ĂȘtre pourrez vous m’éclairer lĂ -dessus parce qu’aprĂšs Lacan va dire que tous ces agents vont ĂȘtre logĂ©s, ordonnĂ©s Ă  partir du Un de Dieu, Einheit, justement ?

La divinitĂ© et ses diffĂ©rents supports livrent un discours chuchotĂ© que le texte nomme discontinu mais qui est tout le temps lĂ . Le sujet peut le couvrir par ses activitĂ©s et ses propres discours, mais ce discours est toujours prĂȘt Ă  reprendre la mĂȘme sonoritĂ©, celle de quelque chose qui est au milieu de ses phrases. 

Puis, question suivante : quel est ce discours ? Pour le sujet c’est quelque chose qui a un rapport avec ce que nous supposons ĂȘtre le discours continu, « qui mĂ©morise » ou « qui sonorise  » (selon les versions) pour tout sujet sa conduite Ă  chaque instant. J’entends par lĂ  une allusion Ă  de ClĂ©rambault sur les commentaires des actes, l’écho de la pensĂ©e, qui doublent en quelque sorte la vie du sujet, et « qui est une hypothĂšse supposĂ©e, dit Lacan, de la structure et trame de l’inconscient », ce discours continu qui mĂ©morise ou sonorise pour tout sujet sa conduite.

Lacan va donner l’exemple d’un patient qui, dans une circonstance particuliĂšre, va sortir le mot traumatisme, un signifiant qui a un sens particulier pour lui et Lacan va ainsi Ă©voquer l’émergence de ce discours dans une autre portĂ©e musicale par rapport Ă  la conduite du sujet. 

Dieu, ce quelque chose qui parle dans ce registre de l’Unsinn se manifeste clairement. Pour cela, il faut considĂ©rer sĂ©parĂ©ment le sujet qui parle et celui qui Ă©crit.  Lacan les distingue mais pas sans rapport : Le sujet qui parle dit : Aller Unsinn hebt sich auf. Tout non-sens est hebt auf. Lacan le traduit comme : se soulĂšve, s’annule, se transpose. Et on a affaire ici Ă  l’Aufhebung dont je vous redonne une dĂ©finition, que vous connaissez :

Aufhebung : dĂ©passement d’une contradiction dialectique oĂč les Ă©lĂ©ments opposĂ©s sont Ă  la fois affirmĂ©s et Ă©liminĂ©s et ainsi maintenus, non hypostasiĂ©s, dans une synthĂšse conciliatrice.

« Par aufheben nous entendons d'abord la mĂȘme chose que par hinwegrĂ€umen (abroger), negieren (nier), et nous disons en consĂ©quence, par exemple, qu'une loi, une disposition, etc. sont aufgehoben (abrogĂ©es). Mais, en outre, aufheben signifie aussi la mĂȘme chose que aufbewahren (conserver), et nous disons en ce sens, que quelque chose est bien wohl aufgehoben (bien conservĂ©).

Et puis citation de Hegel lui-mĂȘme :

« Cette ambiguĂŻtĂ© dans l'usage de la langue, suivant laquelle le mĂȘme mot a une signification nĂ©gative et une signification positive, on ne peut la regarder comme accidentelle et l'on ne peut absolument pas faire Ă  la langue le reproche de prĂȘter Ă  confusion, mais on a Ă  reconnaĂźtre ici l'esprit spĂ©culatif de notre langue, qui va au-delĂ  du simple ou bien-ou bien propre Ă  l'entendement. » 

Martine Bercovici – Ça c’est le concept philosophique. Parce que lĂ , c’est le mot courant allemand, qui veut dire « laisser tomber » chez Schreber, c’est le langage courant plutĂŽt, non?

Virginia Hasenbalg – Non, non, il ne faut pas confondre

Martine Bercovici – Chez Schreber, c’est plutĂŽt l’allemand courant, que le concept philosophique « laisser tomber ».

Hubert Ricard – Il n’y a pas contradiction, il y a dĂ©passement, on laisse tomber ce qui est dĂ©passĂ©, c’est cohĂ©rent.

Virginia Hasenbalg – Terme fort riche et complexe, dit Lacan. Aller Unsinn hebt sich auf est une affirmation que le sujet nous donne comme Ă©tant Ă  l’écart de tout ce qui est dit dans le registre de ce qu’il entend, la chose qui lui est adressĂ©e par son interlocuteur comme permanent. Ce sont des contradictions qui s’articulent. Ce n’est donc pas un discours vide de sens. 

Et Ă  ce moment-lĂ  Lacan va dire qu’on pourrait aborder le sens de ce discours. Mais il se reprend, il s’arrĂȘte et il nous dit, Voyons le caractĂšre significatif de la suspension de sens, les voix laissent attendre et mĂȘme n’achĂšvent pas leurs phrases, c’est un procĂ©dĂ© d’évocation, de la signification.

Il parle alors du cas, « je viens de chez le charcutier », « truie » en rĂ©ponse, de l’importance de la voix allusive qui vise indirectement le sujet. Cet exemple, dit-il, nous permet de voir le rapport entre le sujet qui parle concrĂštement, qui soutient son discours, qui soutient le discours et, d’autre part, « le sujet inconscient qui est lĂ  littĂ©ralement dans ce discours mĂȘme hallucinatoire. » Dans sa structure mĂȘme, dit Lacan. Cette phrase - vous me direz ce que vous en pensez - dans sa structure mĂȘme est essentiellement visĂ© non seulement pas « un au-delĂ  puisque justement l’Autre manque dans le dĂ©lire, mais un en-deçà, si on peut dire, une espĂšce d’au-delĂ  intĂ©rieur. » Lacan interrompt ici son dĂ©veloppement encore ; il dit « c’est aller trop vite » marque une pause, il dit « il faut prendre son temps ». Il reprend ainsi ce qu’il en est de ce discours intĂ©rieur, comme Ă©tant ce dont on ne veut rien savoir et aussi ce que l’aliĂ©nĂ© incarne.

Et il passe Ă  une autre question : Y a-t-il un interlocuteur ? Oui et dans son fond il est unique, c’est le Einheit. Le dĂ©lire du sujet c’est un mode de rapport du sujet avec l’ensemble du langage, cette unitĂ© il l’a ressent dans Dieu, celui qui tient le discours malgrĂ© la pluralitĂ© de ces agents secondaires - c’était la question de dĂ©part. Il y a une unitĂ© malgrĂ© la pluralitĂ© de ces agents secondaires. Schreber a passĂ© son enfance dans une famille oĂč il n’était pas question de religion et ceci devient pour lui la preuve de ce qu’il Ă©prouve. C’est l’existence de Dieu, parce qu’il en a fait, il en fait l’expĂ©rience. Il dit « ce n’est pas son expĂ©rience qui est la garantie de Dieu, c’est Dieu qui est la garantie de son expĂ©rience. »

Et ce Dieu, qu’est-il ? Il est prĂ©sence. Quelle est la fonction de cette prĂ©sence ? Il dira qu’en tout cas ce n’est pas un Dieu providentiel. Il y a un trĂšs beau passage sur la providence. Oui, il est magnifique, magnifique. Il est d’une grande beautĂ©. Je vous le lirai si on avait le temps. Pour Schreber, Dieu n’est pas un Dieu providentiel, ce n’est pas un Dieu qui rĂ©compense, qui rĂ©munĂšre, ce qui est essentiel par ailleurs au fonctionnement de l’inconscient. Chez Schreber, il est question ici d’une Ă©rotomanie divine qui n’est pas Ă  prendre dans le registre du Surmoi, nous dit Lacan.

Quelles sont les modes de relation de Schreber Ă  lui ? Dieu n’arrĂȘtait pas de parler pour ne rien dire, son mode de prĂ©sence est celui-lĂ , en jaspinant sans cesse depuis le dĂ©but par ces divers reprĂ©sentants, mĂȘme avant que Dieu ne se soit pas encore dĂ©voilĂ© et en commençant par Flechsig.

DĂšs le dĂ©part il est question du liegen lassen. Ce terme permet de concevoir une continuitĂ© entre les premiers interlocuteurs et le dernier. Mais avec le Dieu dernier tout se rĂ©sume avec une installation mĂ©galomaniaque de Schreber. La menace du dĂ©but dans une sorte de viol, menaçant sa virilitĂ© serait Ă  l’origine du dĂ©lire pour Freud, une menace rĂ©voltante, douloureuse et pĂ©nible. Et la prĂ©sence de Dieu dans un mode de relation voluptueuse Ă  lui comme aboutissement, oĂč Dieu est censĂ© avoir une satisfaction plus forte que le sujet.

La menace au fond Ă©tant d’ĂȘtre liegen lassen, d’ĂȘtre laissĂ© en plan, c’est ce qui est Ă  Ă©viter Ă  tout prix. L’ambivalence a un caractĂšre insupportable puisque c’est par cela qu’il maintient une relation Ă  une structure dont l’abolition serait absolument intolĂ©rable, c’est-Ă -dire le retour Ă  l’état initial de liegen lassen dĂ©crit comme retrait de la prĂ©sence divine.

DerniĂšre question : comment se prĂ©sentait-il Ă  lui ? Il est dans une double relation Ă  lui, sĂ©parĂ©e, distincte et pourtant jamais disjointe, d’un cĂŽtĂ© un dialogue, de l’autre un rapport Ă©rotique.

Le dialogue est caractĂ©risĂ© par le fait que Dieu ne comprend rien Ă  rien de ce qui est proprement humain. Dieu lui pose des questions que Schreber dĂ©crit comme des piĂšges. « Comment peut-on arriver Ă  concevoir que Dieu soit tel qu’il ne comprenne vraiment rien au besoin humain, comment peut-on ĂȘtre aussi bĂȘte ? Croire par exemple que si Dieu cesse Ă  un instant de penser, et si j’entre dans ce nĂ©ant dont la prĂ©sence divine n’attend que l’apparition pour se retirer dĂ©finitivement, comment peut-on croire que, parce que je cesse de penser Ă  quelque chose, que je sois devenu complĂštement idiot et en mĂȘme temps, que je sois retombĂ© et mĂȘme que je sois retombĂ© dans le nĂ©ant. Mais je vais lui faire voir. Chaque fois que cela risque de se produire, je me remets Ă  une occupation intelligente et Ă  manifester ma prĂ©sence. » Et alors, il dĂ©veloppe et commente : « comment peut-il malgrĂ© ses mille expĂ©riences croire qu’il suffirait d’un instant oĂč je me relĂąche, pour que le but soit obtenu ? »

Pour conclure, Lacan nous dira « ce Dieu est inĂ©ducable, il ne connaĂźt les choses que de surface, de l’intĂ©rieur il ne connaĂźt rien, mais un jour, tout ce qui est intĂ©rieur sera progressivement passĂ© Ă  l’extĂ©rieur par une totalisation. Il va l’intĂ©grer par l’intermĂ©diaire des Ăąmes qui rentrent au sein de Dieu. » Voici donc le rapport dĂ©rangĂ©, dit Lacan, entre le sujet et quelque chose qui intĂ©resse le fonctionnement total du langage, l’ordre symbolique et le discours comme tel. VoilĂ . Il y a beaucoup de points qui sont Ă  Ă©clairer sĂ»rement par d’autres passages.

Nicole Anquetil – Je voulais revenir sur une prĂ©cision du dĂ©but, ce que Lacan dit du discours d’un dĂ©lirant. Tu as bien dit qu’il fallait laisser parler parce que c’était les signifiants propres du patient et que tous ces Ă©lĂ©ments propres du patient avaient quelque chose Ă  voir avec tout ce que le patient a constituĂ© et ce qu’il a pĂȘchĂ© dans le langage, c’est-Ă -dire ce qui lui vient de l’Autre. C’est quand-mĂȘme lĂ  qu’il est question de xĂ©nopathie du langage. Cela lui vient de l’Autre, ce sont des Ă©lĂ©ments qu’il a inscrit dans son inconscient et qui le font dĂ©lirer car il n’est plus dans cet ancrage du symbolique.

Virginia Hasenbalg – LĂ  c’est intĂ©ressant parce que Lacan dit que c’est du symbolique, lĂ  il introduit le symbolique.

Pierre CoĂ«rchon – Totalement symbolique. Symbolique en tant que total.

Nicole Anquetil – Et en mĂȘme temps le dĂ©lire est Ă  cĂŽtĂ© du symbolique.

Virginia. Hasenbalg – Cela dĂ©pend de ce qu’on entend par symbolique.

Nicole Anquetil – Il est Ă  cĂŽtĂ© du symbolique dans l’ensemble mais dans les Ă©lĂ©ments qui constituent le symbolique de ce discours, il y a des Ă©lĂ©ments symboliques chez le patient qu’il ressort comme cela sans finalement qu’ils soient comprĂ©hensibles pour celui qui l’écoute. Lacan a dit quelque part qu’un psychotique il faut le laisser parler et surtout ne pas le comprendre. 

Virginia Hasenbalg – C’est ce qu’il dit en effet.

Valentin Nusinovici – Sauf qu’il dit pareil pour le nĂ©vrosé 

Pierre CoĂ«rchon – Je ne suis pas d’accord parce que Lacan s’attache Ă  suivre le jeu de la signification prĂ©cisĂ©ment dans le discours de Schreber. Il est trĂšs attachĂ© au jeu d’articulation de la signification et du signifiant spĂ©cifiquement chez Schreber en tant qu’effectivement ça articule une signification totalement nouvelle pour nous, qui nous est, pour nous nĂ©vrosĂ©, impossible d’articuler. C’est Ă  ce point ultime oĂč est Schreber que Schreber nous indique quelque chose d’extrĂȘmement pointu sur la structure du langage que nous-mĂȘmes, nous ne pouvons pas savoir. Schreber est pris directement dedans et nous, on ne peut rien en savoir. Lacan suit, fait confiance et prend au sĂ©rieux toute l’articulation schrebĂ©rienne en tant qu’elle vient dire de façon ouverte, et non couverte – comme dira Lacan dans la leçon suivante – la structure de base qui conditionne notre prĂ©existence au langage, et d’une façon ultime que nous ne pourrons jamais atteindre en tant que nĂ©vrosĂ©.

Nicole Anquetil – Oui, c’est ce qu’il en est de la structure, tu as tout Ă  fait raison. Mais je parle de la signification, des significations qui sont propres lĂ  au patient. C’est deux choses diffĂ©rentes. Mais ce qui s’impose quand mĂȘme Ă  Schreber c’est de devoir dĂ©biter un certain nombre de signifiants qui l’ont construit, qui ont Ă©maillĂ© sa vie. Et s’il se dit un martyr de l’inconscient, c’est que c’est trĂšs douloureux parce que finalement, c’est quasiment incommunicable, c’est-Ă -dire c’est cette suite qui n’est pas Ă  entendre comme des significations parce qu’on se mettrait aussi Ă  dĂ©lirer sur les significations Ă  en tirer mais ça Ă©claire la structure.

Pierre CoĂ«rchon – Dans la leçon suivante Lacan prĂ©cise la dĂ©finition de la signification : structurellement une signification pour Lacan est une signification en tant qu’elle exclut tout indice de connotation de signes, c’est-Ă -dire, c’est une signification qui renvoie toujours Ă  une autre signification. Et pour Schreber aussi.

Nicole Anquetil – Oui, bien sĂ»r mais le sens de ses liens entre les significations de Schreber nous Ă©chappe en fait.

Pierre CoĂ«rchon – La structure est diffĂ©rente et en mĂȘme temps elle nous concerne.

Nicole Anquetil – Bien sĂ»r elle nous concerne puisque nous sommes tous pris dans le langage. Elle nous concerne. DerriĂšre le langage, il y a l’ĂȘtre.

Virginia Hasenbalg – Ce qui est surprenant c’est que Lacan semblerait dire dans cette leçon que le psychotique incarne ce que nous, nous ne voulons pas savoir. S’il insiste sur le signifiant c’est parce qu’avec le signifiant il y a une matĂ©rialitĂ©. Ce sont ces signifiants qui permettent de dire Ă  Lacan du dĂ©but Ă  la fin qu’il va tisser cette trame avec les mĂȘmes signifiants et c’est le signifiant qui lui permet de voir cette construction. Ne nous arrĂȘtons pas tellement Ă  la signification mais au tissage des signifiants. C’est lĂ  que le dĂ©lirant nous apprendra des choses que nous ne voulons pas savoir.

Nicole Anquetil – Il nous apprendra des choses sur la structure.

Virginia Hasenbalg – Sur la structure.

Valentin Nusinovici – Qu’est-ce qu’il nous apprend sur la structure ?

Michel Jeanvoine – Ce que je vais dire dĂ©passe un peu ce chapitre. Ce qu’il nous apprend, de maniĂšre absolument manifeste, c’est ce que n’a de cesse de dire Schreber, c’est que pour lui il s’agit d’un dualisme, pour lui, le monde qui s’impose Ă  lui c’est l’ordre vĂ©ritablement du signifiant, qui n’est pas symbolisĂ© pour lui, qui le commande directement. Avec le signifiant, je crois qu’il y a peut-ĂȘtre une ambiguĂŻtĂ© dans l’usage que nous avons du signifiant. Si l’on prend pour objectif ce petit point de repĂšre en disant « le signifiant n’est jamais identique Ă  lui-mĂȘme » on voit bien comment ce Dieu qui le commande, Schreber fait absolument l’expĂ©rience que ce Dieu justement qui est pourtant Un n’est pas identique Ă  lui-mĂȘme, puisqu’il se donne Ă  se prĂ©senter dans des instances qui sont en conflit entre elles. Schreber a affaire Ă  cette espĂšce de difficultĂ© oĂč il a affaire Ă  des instances qui le commandent, dont il est fait, dont il a Ă  se supporter, qui sont en conflit avec elles-mĂȘmes. Cela, c’est exactement l’ordre signifiant. Le signifiant n’est pas identique Ă  lui-mĂȘme.

Virginia Hasenbalg – Il est toujours Ă©quivoque.

Michel Jeanvoine – Il est toujours Ă©quivoque. Et c’est avec cette difficultĂ©-lĂ , qu’il a Ă  se soutenir, Ă  se construire. Heureusement en tant que nĂ©vrosĂ© nous ne voulons rien savoir de cette affaire-lĂ  parce que l’on ne cesse de penser de l’identique Ă  soi-mĂȘme.

Virginia Hasenbalg – La façon dont il parle lĂ  du fait de se prĂ©senter devant l’autre comme Ă©tant celui qui peut tenir la discussion
 C’est d’une fiction qu’il va figurer les places. C’est quand mĂȘme fort.

Michel Jeanvoine – D’oĂč les caractĂ©ristiques de ce lieu schrebĂ©rien que tu as bien relevĂ©es, que Dieu ne connaĂźt rien des choses en profondeur, il ne s’intĂ©resse qu’à la surface, que tout ce qui est mondialisant comporte une contradiction en soi, que mĂȘme les voix Ă©voquent effectivement la question du manque, etc. C’est-Ă -dire que tout renvoie Ă  l’énigme Un, Une, qui le commande, et c’est un lieu Ă©nigmatique, proprement vide et Ă©nigmatique.

Virginia Hasenbalg – La question que tu soulĂšves est centrale. Que penses-tu de cet interlocuteur intĂ©rieur ? Il n’y a pas d’autre du sujet inconscient.

Michel Jeanvoine – Pourquoi intĂ©rieur ?

Virginia Hasenbalg – Mais il n’y a pas d’Autre dans le dĂ©lire, c’est la façon dont Lacan l’amĂšne, ce sont des voix intĂ©rieures, c’est un discours intĂ©rieur c’est lui qui les commande cet interlocuteur intĂ©rieur, parce qu’il dit « il n’y a pas d’Autre » 

Thierry Florentin – Le sujet inconscient.

Virginia Hasenbalg – C’est le sujet inconscient. Mais il dit : « il n’y a pas d’Autre dans le dĂ©lire ».

Thierry Florentin – Mais pourquoi « intĂ©rieur » ? Il parle d’un « au-delĂ  intĂ©rieur » 

Pierre CoĂ«rchon – C’est la façon dont il le dĂ©finit

Virginia Hasenbalg – C’est la façon dont Lacan l’amĂšne, dans sa structure mĂȘme


Pierre CoĂ«rchon – C’est un discours interne

Virginia Hasenbalg – Oui c’est lui qui les commande, si vous partez de la question du lieu qui les commande.

Valentin Nusinovici – Comment on peut le traduire que l’Autre manque dans le dĂ©lire ? Il faut trouver une autre façon de le dire, parce qu’il n’est pas d’altĂ©rité ?...

Pierre CoĂ«rchon – Parce que l’Autre est Ă©tranger, et puis voilĂ , il n’y a pas d’altĂ©ritĂ©.

Valentin Nusinovici – Il faut mettre le mot d’altĂ©ritĂ© sinon altĂ©ritĂ© symbolique


Virginia Hasenbalg – Il dit qu’il est un « en-deçà dans sa structure mĂȘme, qui est essentiellement visé  »

Valentin Nusinovici – Parce qu’il y a un Autre, on ne peut pas dire, un sacrĂ© Autre mĂȘme ! Mais il n’a pas ce que nous appelons l’altĂ©ritĂ©.

Pierre CoĂ«rchon & Virginia Hasenbalg – Il est Ă©tranger.

Pierre CoĂ«rchon – D’oĂč le dualisme que tu Ă©voques, je pense


Thierry Florentin – Oui il faut Ă©voquer le dualisme, on en parle rarement du dualisme, on n’ose pas prononcer ce mot, mais tout le texte de Schreber ne parle que du dualisme, la question du dualisme, pourquoi un dualisme ? Et quel rapport entre le dualisme et la question du trois ? Sinon justement Schreber qui vient faire le trois, qui se trouve justement faisant le trois dans ce dualisme, son statut, en voulant restaurer les stabilitĂ©s justement perdues de ce Un !

Virginia Hasenbalg – Je me permets de relire «  dans sa structure mĂȘme est essentiellement visĂ© non pas un au-delĂ  puisque l’Autre manque dans le dĂ©lire mais un en-deçà, une espĂšce d’au-delĂ  intĂ©rieur » : c’est Lacan. Et il venait d’évoquer « je viens de chez le charcutier » et toc « truie » qui revient.

Pierre CoĂ«rchon – Ce qu’on ne veut pas savoir en tant que nĂ©vrosĂ©, c’est qu’on est parlĂ©, c’est lĂ  oĂč on est parlĂ©, je pense que c’est ça qui est dit lĂ .

Valentin Nusinovici – Et comment vous comprenez « juger le dĂ©lire comme un champ de significations ayant organisĂ© un certain signifiant », alors qu’on a l’impression qu’on nous aurait Ă©crit le contraire on aurait mieux compris ?

Pierre CoĂ«rchon – Parce que la structure de la signification, il la prĂ©sente ici dĂ©jĂ  comme une topologie, elle est dĂ©jĂ  inscrite dans une topologie

Valentin Nusinovici – C’est elle qui organise le signifiant ?

Pierre CoĂ«rchon – Non, il la distingue du signifiant. Dans la leçon suivante, il va parler du signifiant, il va parler du signifiant dans le rĂ©el.

Valentin Nusinovici – Oui bien sĂ»r, lĂ  on s’y retrouvera.

Nicole Anquetil – LĂ  il y a toutes les prĂ©mices de la topologie

Tous – Oui

Thierry Florentin – Et justement alors, moi je voudrais te poser une question un peu marginale qui ne m’était pas apparue quand je l’avais lu, c’est la question du temps que tu as soulevĂ©e tout au long de ton exposĂ©. C'est-Ă -dire : d’oĂč ça vient cet aspect baroque lĂ  chez les schizophrĂšnes ? Tu sais, cette prĂ©ciositĂ© dans la langue.

Virginia Hasenbalg – La prĂ©ciositĂ© c’est une rĂ©fĂ©rence aux PrĂ©cieuses ridicules.

Thierry Florentin – Bien sĂ»r, d’accord, Ă©videmment, mais comment expliques-tu que dans la psychose on ait des patients pour lesquels, effectivement, le signifiant n’a pas glissĂ© dans le temps, c'est-Ă -dire qu’ils utilisent des termes dĂ©suets, d’une dĂ©suĂ©tude, tu vois ?

Virginia Hasenbalg – Oui
 et ta question ?

Thierry Florentin – C’est ma question : d’oĂč ça vient ? Et Ă©galement il en reparle Ă  propos de la paranoĂŻa quand il parle de ses annĂ©es trĂšs anciennes. C'est-Ă -dire qu’est-ce qui fait que le temps ne passe pas ? Qu’est-ce qui fait qu’un type


Virginia Hasenbalg – Il parle du temps de la paranoĂŻa, mais ce que j’ai compris – je ne sais pas si c’est ce qu’on est amenĂ© Ă  comprendre ici – sur le temps, c’est que ce sont les signifiants qui peuvent donner une idĂ©e de l’ordonnancement, d’une construction au dĂ©but – Ce sont les signifiants qui vont faire que Lacan rĂ©ponde Ă  ceux qui pensent « ah, c’est dommage, on n’a pas les Ă©crits sur les dĂ©buts ! : « Non, il n’y a pas une perte de ces temps fondateurs ».

Tu vois le déroulement de son élaboration ?

Thierry Florentin – Elle est là la topologie !

Virginia Hasenbalg – Dans le signifiant on trouve le dĂ©but, on peut construire cette continuitĂ© Ă  partir d’une hypothĂšse de travail qui est celle de l’inconscient, pas de la signification. Je ne crois pas qu’il y ait eu beaucoup de signification au dĂ©but si ce n’est ce sentiment d’ĂȘtre envahi, violĂ© d’une façon trĂšs douloureuse : position fĂ©minine plutĂŽt pas drĂŽle du tout ! Est-ce que je rĂ©ponds Ă  ta question ?

Thierry Florentin – Non pas du tout !

Virginia Hasenbalg – Puisque le temps y apparaüt aussi, la question du temps apparaüt aussi


Thierry Florentin – Effectivement, ce qui est important c’est que, dans cette leçon, il y a la question du temps et de l’espace et qu’en effet la topologie est dĂ©jĂ  lĂ , c’est le plus important. Mais non, ma question c’est effectivement – il en parle lĂ  – qu’est-ce qui fait qu’un type est capable de venir te dĂ©caniller vingt ans, trente ans aprĂšs un pseudo incident. Le temps n’a pas passĂ© ? En Page 195 « nous savons aussi analyser et reconnaĂźtre sur le fait que le paranoĂŻaque, Ă  mesure qu’il avance, reprojette rĂ©troactivement, repense son passĂ© et va jusque dans des annĂ©es trĂšs anciennes voir l’origine des persĂ©cutions, des complots dont il est l’objet. » Ça, c’est quand mĂȘme assez Ă©nigmatique.

Virginia Hasenbalg – Il dit « comme un passĂ© infini »

Thierry Florentin – Absolument. C’est quand mĂȘme assez Ă©nigmatique. VoilĂ  c’était ça, tu m’as fait penser Ă  tout ça.

Virginia Hasenbalg – Tu fais bien de le souligner, c’est un passage important sur le temps.

Thierry Florentin – Mais je crois que, oui, la question de l’espace et du temps est dans cette leçon, elle est tout au long du sĂ©minaire, la topologie est lĂ .

Nicole Anquetil – Pour ces histoires d’expressions-lĂ , l’histoire des prĂ©cieuses, c’est quelque chose qui se fait aussi constamment dans la langue. Par exemple si je te dis « je la kiffe grave », tout le monde comprend ce que c’est. Et c’est exactement du mĂȘme domaine, ça ne provient pas de la mĂȘme source mais c’est la vivacitĂ© de la langue. La langue est quelque chose qui est vivant, constamment.

Virginia Hasenbalg – Je l’ai cherchĂ© dans « La TroisiĂšme » mais ce n’était peut-ĂȘtre pas la bonne rĂ©fĂ©rence, oĂč Lacan dit « la langue est le reflet de l’usage inconscient de ceux qui la parlent et la font Ă©voluer » 

Nicole Anquetil – « de l’usage conscient » 


Virginia Hasenbalg – Non, « inconscient » !

Pierre CoĂ«rchon – Ce sont des formulations qui soutiennent la signification.

Virginia Hasenbalg – C’est le Lacan de la fin, tu vois, qui reprend la mĂȘme chose.

Pierre CoĂ«rchon – Il y a des inventions


Nicole Anquetil – Il y a des inventions sans arrĂȘt, non pas dans la structure mais dans la langue.

Thierry Florentin – Dans quel texte il parle de « motĂ©rialité » pour la premiĂšre fois Lacan ?

Pierre CoĂ«rchon – C’est dans l’Insu, vers la fin ?

Virginia Hasenbalg – Il est temps de passer la parole Ă  Pierre CoĂ«rchon.