La tentation «psychologisante» (sur Cantor), par JerÎme Delangue


La tentation « psychologisante ». (Sur Cantor).

A la lecture des quelques textes sur la psychose de Cantor m’est apparue une forme de distorsion entre deux grandes tendances « interprĂ©tatives ».

La premiĂšre que je voudrais aborder ne se retrouve sans doute pas sous une forme aussi caricaturale dans les Ă©crits qui en ont inspirĂ© l’idĂ©e gĂ©nĂ©rale que celle qui sera esquissĂ©e par la suite. « Caricaturale » dans le sens d’ exclusive d’autres remarques qui procĂšderaient d’une autre tendance.

Cette premiĂšre tendance semble vouloir retrouver les causes de la psychose dans les relations sociales et familiales de Cantor, Ă  la lumiĂšre de certains prĂ©supposĂ©s qu’on peut qualifier de doctrinaux : il serait en effet question de comprendre ce qui a dĂ©clenchĂ© la maladie et Ă©ventuellement d’en mesurer les effets sur la thĂ©orie mathĂ©matique.

« Comprendre » : est-ce que cela ne se réduit pas, parfois, à « diagnostiquer » ?

Or nous ne sommes jamais tout Ă  fait Ă  l’abri d’une dĂ©rive possible, lorsqu’il s’agit de comprendre ce qui peut expliquer l’apparition de symptĂŽmes aussi frappants, et par la mĂȘme aussi fascinants, que ceux dont Cantor souffrit
- Qu’on imagine en effet le grand mathĂ©maticien chanter Ă  tue tĂȘte durant des heures, ou offrant aux psychiatres les excrĂ©ments qu’il avait sculptĂ©s de ses mains-  SymptĂŽmes qui prennent un relief particulier au regard des remarquables dĂ©veloppement que nous lui devons dans le champ mathĂ©matique, et qui ne sont pas moins fascinants, puisqu’il fut le premier Ă  pousser, au delĂ  de simples remarques Ă©tonnĂ©es ou inquiĂštes, la rĂ©flexion sur les nombres infinis (ou transfinis), pour en proposer une arithmĂ©tique cohĂ©rente qui Ă©voquait Ă  Hilbert l’image d’un paradis.

« Comprendre » : quelqu’un dont on s’étonnait qu’il ne voulĂ»t pas qu’on le comprĂźt avait ainsi traduit ce verbe : « prendre pour un con ».

Peut ĂȘtre en effet qu’au lieu de comprendre il serait parfois prĂ©fĂ©rable d’essayer de se laisser instruire ?

On ne manquerait pas, pourtant, de trouver des arguments pour soutenir, par exemple, l’image d’un Cantor dominĂ©, et peut ĂȘtre Ă©crasĂ©, par un pĂšre qu’il lui faut alors honorer et mĂȘme craindre, et Ă  l’emprise duquel il faut Ă©chapper pour pouvoir respirer :

-           Il y a cette lettre, que Cantor gardait peut ĂȘtre constamment sur lui, dans laquelle le pĂšre lui enjoignait de devenir une sorte de hĂ©ros de la science.
-           Ces tĂ©moignages biographiques qui font Ă©tat d’une grande proximitĂ© entre le pĂšre et le fils.
-           Cet intĂ©rĂȘt dĂ©lirant pour Shakespeare que le pĂšre admirait et que Cantor tenta d’identifier Ă  Bacon.
-           Ce choix pour une carriÚre mathématique, rare domaine dans lequel le pÚre confessait son ignorance.

Dans le mĂȘme ordre d’idĂ©es, on pourrait aussi ramener ce curieux symptĂŽme – Lorsque Cantor se mettait Ă  chanter Ă  tue tĂȘte durant des heures - Ă  un hommage au nom du pĂšre, pourquoi pas Ă  un dĂ©sir de s’inscrire ou se rĂ©inscrire dans une lignĂ©e, Ă  une forme de reconnaissance qui serait un appel Ă  une reconnaissance en retour
 HypothĂšse qu’on soutiendrait en soulignant cet autre symptĂŽme : Cantor s’était inventĂ© des ancĂȘtres anglais, lui qui ne portait pourtant pas les sujets de sa majestĂ© en haute estime
 Il s’acharnait Ă©galement Ă  retrouver le pĂšre historique de JĂ©sus, aprĂšs s’ĂȘtre pourtant longuement battu pour que l’Eglise catholique reconnaisse la compatibilitĂ© de ses thĂ©ories mathĂ©matiques avec les dogmes, lui qui Ă©tait pourtant issu d’une famille protestante.

Cependant, la proximitĂ© d’avec le pĂšre peut tout aussi bien s’interprĂ©ter comme la soumission de l’esclave au maĂźtre, que comme un dĂ©sir de le combler, de lui fournir ce qui lui manque, ou plus simplement parce qu’on partage avec lui quelque centre d’intĂ©rĂȘt, et cela mĂȘme dans l’épreuve du peu de poids et, pourquoi pas, d’une carence Ă  l’endroit de l’exercice de la fonction qui lui revient. Elle peut tout aussi bien signifier la reconnaissance pour celui Ă  qui l’on doit sa libertĂ©.
En deux mots : on peut supposer une chose comme son contraire ! Il n’y a pas de limite aux jeux associatifs auxquels se prĂȘtent les significations et on voit bien que tous ces extraits biographiques oĂč rĂšgnent l’ambiguĂŻtĂ© et la contradiction se prĂȘtent aisĂ©ment Ă  toutes les reconstructions possibles.

Qu’importe mĂȘme que les faits ne collent pas trĂšs bien aux hypothĂšses : souhaite t’on par exemple que la dĂ©couverte des paradoxes en fichent un coup Ă  la superbe du pĂšre, alors que Cantor lui mĂȘme ne paraissait pas en ĂȘtre affectĂ© ? Il suffit d’invoquer la « forclusion » de ceux ci, forclusion que trahirait justement un retour inattendu dans le rĂ©el sous la forme de la torturante question de la continuitĂ© entre À0 et À1.
Et ça tombe bien : Cohen dĂ©montre l’indĂ©cidabilitĂ© de l’hypothĂšse du continu 
 en 1963 !
Quel gĂ©nie dans l’anticipation ! Cantor se fiche des paradoxes, mais est obsĂ©dĂ© par une question indĂ©cidable
 et, miracle ! la solution qui sera donnĂ©e par la suite aux paradoxes dĂ©bouchera sur la dĂ©couverte des thĂ©orĂšmes d’incomplĂ©tude qui affirment l’existence de problĂšmes indĂ©cidables, parmi lesquels l’hypothĂšse du continu sur laquelle Cantor s’épuisait vainement ! On finirait par croire que le monde est bien fait.

Pourquoi faire cette hypothĂšse d’une forclusion des paradoxes (forclusion derriĂšre laquelle on reconnaĂźtrait celle de l’inconsistance de l’Autre) alors que Cantor ne se montrait nullement gĂȘnĂ© par ceux ci : d’une part parce que Dieu n’est pas un ensemble (un « genre » disait il), il est l’Absolu, au delĂ  de toute spĂ©culation humaine, et d’autre part parce qu’il rĂ©glait simplement la question en distinguant  « ensembles consistants » et « ensembles inconsistants ».
S’il nous dit tout cela, pourquoi ne pas le croire ?

Fonder l’interprĂ©tation sur la reconstruction historique du lien qui unit le symptĂŽme Ă  l’évĂ©nement passĂ© pour en restituer la signification (chanterÂź chanteur/Cantor » hommage au nom du pĂšre) s’expose donc au reproche d’infalsifiabilitĂ© formulĂ© par Karl Popper, et repose sur ce fait dont jouent les hĂ©ros du « Pendule de Foucault » de U. Eco : entre deux termes d’objets dont la signification est aussi Ă©loignĂ©e qu’on voudra, on peut toujours crĂ©er une chaĂźne associative de moins de cinq mots
 et lorsqu’elle est faite, les « preuves » de la pertinence de cette association pleuvent comme des cordes.

On pourrait alors essayer d’emprunter une autre voie et, plutĂŽt que d’appliquer de l’extĂ©rieur des thĂ©ories convenues Ă  un « pauvre » Cantor qui ne peut plus rĂ©pondre, tenter de le suivre dans certains des dĂ©veloppements qu’il nous a offerts pour Ă©ventuellement approcher par nous mĂȘmes, recueillir quelques miettes de l’expĂ©rience particuliĂšre qui fut la sienne, quitte Ă  en reprendre ensuite l’expression dans quelques uns des termes que Lacan nous a lĂ©guĂ©s de son expĂ©rience Ă  lui.

L’Ɠuvre de Cantor est immense, mais je crois qu’un petit aperçu de sa thĂ©orie des nombres ordinaux peut suffire Ă  nous donner ne serait ce qu’une vague idĂ©e de ce qui a pu se jouer pour lui.

Les ordinaux sont des nombres construits Ă  partir d’ensembles dont l’ordre des Ă©lĂ©ments importe, contrairement aux nombres cardinaux. En grammaire les adjectifs ordinaux sont : «  premier, deuxiĂšme,  troisiĂšme, etc  ».

Le premier principe d’engendrement de ces nombres permet l’adjonction d’une unitĂ© au dernier nombre construit.

La difficultĂ© est donc d’abord de « trouver » le premier ensemble qui puisse justifier la dĂ©finition du premier nombre, tout en Ă©vitant de se rĂ©fĂ©rer au monde physique.

Cette difficultĂ© est vite levĂ©e : l’ensemble vide a ce remarquable avantage de ne rien exiger du monde physique pour sa construction. Frege, par exemple, l’associait Ă  tout concept contradictoire.

On pourra alors définir le zéro comme la propriété de cet ensemble :
Æ  Û  0

Comme tout ensemble peut ĂȘtre considĂ©rĂ© Ă  son tour comme Ă©lĂ©ment d’un autre ensemble, l’ensemble vide peut alors ĂȘtre pris comme l’élĂ©ment qui nous permet de construire le 1 :

{Æ}Û 1

On constate que 0Î1
En construisant un nouvel ensemble qui a pour élément les deux précédents ensembles, on obtient :

{Æ ;{Æ}} Û  2

Puis :

{Ø,{Ø},{Ø,{Ø}}} Û  3

Et ainsi de suite


Par ce procédé nous obtenons les nombres de catégorie I.

Le deuxiĂšme principe d’engendrement autorise Ă  considĂ©rer la suite des entiers naturels comme une totalitĂ© achevĂ©e pour poser l’existence du premier nombre de catĂ©gorie II  qui est aussi le premier transfinis : w

w a la particularitĂ© d’ĂȘtre plus grand que tout nombre de catĂ©gorie I et, de plus, de ne pas avoir de prĂ©dĂ©cesseur immĂ©diat.

" x / (x Î N), (w > x)   : Quel que soit l’entier naturel x, w est strictement plus grand.
" x / (x Î N) Ù (x x) Ù (y < w) : Quel que soit l’entier x plus petit que w, il existe un y plus grand que x et plus petit que w.

Par application des deux  principes, on construit les ordinaux suivants :

w + 1
w + 2
w + 3
.
.
w + w =  2w
2w + 1
2w + 2
.
.
3w
.
.
w.w = w2
.
2w2
.
w3
.
.
ww

On peut ensuite ajouter les puissances de puissances un nombre w de fois 
 puis w + 1 fois
 etc
 etc


Ce qui est troublant dans certains aspects de la thĂ©orie cantorienne, c’est la façon dont elle rompt avec l’intuition et, une fois posĂ©s les principes de la construction des nombres ordinaux, poursuit d’elle mĂȘme sa progression, suivant une logique inhĂ©rente Ă  la lettre, indĂ©pendamment du sujet qui n’est plus lĂ  que pour tenir le stylo : Cantor se disait lui-mĂȘme n’ĂȘtre que le scribe de Dieu (il tĂ©moignait aussi parfois auprĂšs de son ami Dedekind de son incrĂ©dulitĂ© face Ă  ses propres dĂ©couvertes. Devant sa dĂ©monstration de l’existence d’une bijection entre les points d’un segment de droite et ceux d’un plan il aurait Ă©crit Ă  son collĂšgue : « Je le vois mais je ne le crois pas »).

Si la psychose de Cantor a quelque chose Ă  voir avec l’Autre, encore faut il prĂ©ciser lequel. Je ne crois pas que Cantor ait Ă©tĂ© « écrasé » par le poids de l’Autre, si cet Autre est l’ Autre « plein », celui qui garanti le sens, voire celui qu’habite une volontĂ© ou un dĂ©sir. Au contraire, Cantor fait fi de l’interdit posĂ© par Aristote qui pĂšse sur l’infini actuel et rappelĂ© avec force par Kronecker. « l’essence des mathĂ©matiques, c’est la liberté » objecte t’il Ă  ses dĂ©tracteurs. De cet Autre dont procĂšde le sens parce qu’il abrite le signifiĂ© premier, Cantor s’est libĂ©rĂ©.
En revanche, ce qu’il rencontre dans ce mouvement c’est l’Autre du symbolique, l’Autre qui ne se soutient d’aucune intuition et qui, une fois que les rĂšgles de combinaison des lettres ont Ă©tĂ© posĂ©es, se dĂ©veloppe de façon autonome et mĂȘme contre tout dĂ©sir du sujet qui tient la plume. Il s’agit alors d’un rĂ©el, en tant que le rĂ©el est ce qui rĂ©siste, fait barrage Ă  l’intrusion du sujet.
Peut ĂȘtre donc que Cantor, aprĂšs s’ĂȘtre affranchi de cet Autre qui tient le manche s’est heurtĂ© Ă  cet Autre qu’est le rĂ©el du symbolique, un rĂ©el qui ne veut pas de lui, un rĂ©el dont il est expulsĂ©.
Je dois reconnaĂźtre qu’il est pour moi ici tentant de supposer que lorsque Cantor pĂ©trissait ses excrĂ©ments pour les offrir Ă  ses mĂ©decins, il dupliquait dans la rĂ©alitĂ© ce Ă  quoi le fait de s’en remettre ainsi sans entrave Ă  l’Autre du symbolique l’avait livrĂ©, expulsĂ© comme sujet, Ă  n’ĂȘtre plus qu’un dĂ©chet, une merde.  Ce serait peut ĂȘtre plus vraisemblable que de s’en tenir Ă  l’affirmation d’une rĂ©gression vers un mystĂ©rieux et historique « stade anal » . Toutefois je craindrais aussi de m’exposer au reproche que je formule de me laisser sĂ©duire par les commoditĂ©s qu’offre la plasticitĂ© du langage et la facilitĂ© avec laquelle il autorise les associations.

De la mĂȘme maniĂšre, que dire de ce curieux effet du nom de famille lors de certains Ă©pisodes critiques ? On peut relever une corrĂ©lation entre d’une part le fait que Cantor se soit trouvĂ© exclu du symbolique, dans la mesure oĂč la lettre a poursuivi sa route indĂ©pendamment de tout ancrage dans le signifiĂ©, et une manifestation Ă©trange du symbolique au travers du surgissement d’un signifiant sans signifiĂ©, puisqu’il s’agit du nom du pĂšre, qui se traduit par une sorte d’identification Ă  ce qui est, mais par ailleurs, le signifiĂ© du signifiant homophone. Dans un cas, le signifiant exclut le sujet, dans le second il le pĂ©trifie.
Le signifiant pur du nom du pĂšre produit ici un effet de sens, dans la mesure oĂč il dĂ©termine les « gesticulations » de Cantor, effet de sens qui me semble analogue Ă  celui que produit une autre ordre de signifiants sans signifié : la musique, en tant qu’elle commande elle aussi l’agitation de ceux qui se livrent Ă  son pouvoir
 mais il n’y a pas lĂ  de rapport avec le fait que Cantor chante : on doit supposer que l’effet aurait Ă©tĂ© diffĂ©rent s’il ne s’était appelĂ© ainsi ; c’est peut ĂȘtre Ă©ventuellement pour moi qu’il y a un lien entre le dĂ©sir qui me lie aux thĂ©ories cantoriennes et celui dont la musique est pour moi l’objet.
Pour finir, si cette corrĂ©lation - entre l’exclusion du sujet par le signifiant d’un cĂŽtĂ© et la pĂ©trification de l’autre -  est possible, je serai bien en peine d’en dire plus.