Une divergence entre Lacan et Badiou, texte de Fulvio della Valle
Une divergence entre Lacan et Badiou,
texte de Fulvio della Valle
Je ne me livrerai pas ici Ă une analyse dĂ©taillĂ©e des diffĂ©rences entre la thĂ©orie de Lacan et la thĂ©orie de Badiou. Mon propos est Ă©troitement limitĂ©. Il sâagit de mettre en Ă©vidence un point de divergence entre les deux thĂ©ories, point dans lequel il me semble que se situe, par ailleurs, une des lignes de dĂ©marcation entre la philosophie et la psychanalyse. Ce point, câest la dĂ©finition du bonheur.
I. Lacan
Je ne vais pas citer tous les Ă©noncĂ©s de Lacan Ă propos du bonheur. Jâen citerai un seul, sans dâailleurs reprendre tout le paragraphe dont il constitue le dĂ©but. Le passage est extrait de la leçon du 22 juin 1960, qui fait partie du sĂ©minaire sur lâĂthique de la psychanalyse : « La psychanalyse fait tourner tout lâaccomplissement du bonheur autour de lâacte gĂ©nital ». Le bonheur est donc expressĂ©ment centrĂ© sur la jouissance sexuelle. Ce qui est Ă©videmment congruent avec la thĂšse centrale de Freud, qui conçoit dĂšs le dĂ©part la psychanalyse comme une machine de guerre lancĂ©e contre lâabstinence et lâascĂ©tisme. Il ne sâagit pas pour autant dâune invitation Ă la dĂ©bauche, Ă la perversion, au libertinage, soit Ă ce que Lacan appelle, dans ce mĂȘme sĂ©minaire, lâaffranchissement naturaliste du dĂ©sir. Il sâagit de la jouissance en tant quâelle sâarticule Ă lâunicitĂ© dâun partenaire, câest-Ă -dire, plus prĂ©cisĂ©ment, au nouage de la jouissance et de lâamour, nouage qui est problĂ©matique pour le nĂ©vrosĂ©, selon les modalitĂ©s diverses de la chastetĂ©, de la succession de partenaires occasionnels, du recours massif Ă la prostitution, ou du passage Ă lâacte pervers, - en lien ou pas, parallĂšlement, avec un amour platonique. Ainsi le bonheur, lâheur bon, est mis en relation par Lacan, Ă partir de considĂ©rations Ă©tymologiques, avec la bonne rencontre, dont lâun des paradigmes est assurĂ©ment la rencontre amoureuse. Tout le sĂ©minaire est traversĂ© par un dĂ©bat serrĂ© avec Aristote Ă propos justement de lâĂ©thique comme science du Souverain Bien. Celui-ci est identifiĂ© par le Stagirite au bien qui nâest plus un moyen en vue dâun autre bien, mais le bien ultime auquel tous les autres se rapportent en tant que moyens. Ce bien suprĂȘme câest le bonheur. Parmi les diverses activitĂ©s pouvant apporter le bonheur, Aristote privilĂ©gie la vie contemplative et dĂ©prĂ©cie les jouissances charnelles. Câest avec ce parti pris que Lacan, et plus gĂ©nĂ©ralement la psychanalyse, prend ses distances. En rĂ©alitĂ©, dans la thĂ©orie freudienne, reprise par Lacan, le Souverain Bien câest la mĂšre. Or, celle-ci Ă©tant interdite, le Souverain Bien est rendu inaccessible. En rĂ©sulte le vĂ©ritable statut de lâobjet (a), objet cause du dĂ©sir, dont le partenaire sexuel est lâun des supports. Câest tout ce qui reste une fois le Souverain Bien devenu inaccessible, et si on veut bien en faire le deuil ; - une sorte de souverain bien par dĂ©faut, un lot de consolation, non dĂ©pourvu dâagrĂ©ments.
Le bonheur est donc pour la psychanalyse lacanienne dans la conjonction de la jouissance et de lâamour. Une phrase de lâEcclĂ©siaste, que Lacan reprend au moins Ă deux reprises, me semble rĂ©sumer remarquablement cette position. Je cite lâĂ©noncĂ© du sĂ©minaire Dâun Autre Ă lâautre : « Tout est vanitĂ© sans doute, vous dit-il (lâEcclĂ©siaste), jouis de la femme que tu aimes ». Tout est vanité : - toute activitĂ© humaine prise pour fin en soi, par exemple lâart, la science ou la politique. Sauf : jouis de la femme que tu aimes. Jouis : - dimension du sexuel. De la femme que tu aimes : - dimension de lâamour.
II. Badiou
Badiou se prĂ©sente comme un grand admirateur de Lacan, auquel il se rĂ©fĂšre tout au long de son Ćuvre. Mais il prĂ©tend aussi articuler une thĂ©orie du sujet qui se tient au-delĂ de la conception lacanienne. Je ne vais pas reprendre le dĂ©tail de cette thĂ©orie, simplement quelques grandes lignes.
Il existe quatre registres principaux de lâactivitĂ© humaine : la science, la politique, lâart et lâamour. Dans chacun de ces registres est Ă lâĆuvre une vĂ©ritĂ©, Ă la jointure de la pensĂ©e et de la pratique. Ces registres, et eux seuls, sont appelĂ©s « procĂ©dures de vĂ©rité ».
Une vérité se caractérise par deux traits principaux.
Dâune part, elle est universelle.
Un thĂ©orĂšme, par exemple, sâimpose Ă tous les esprits. Une rĂ©volution rassemble tout le peuple. Une fugue de Bach produit un plaisir esthĂ©tique accessible Ă quiconque. Lâamour fait sortir lâindividu de sa particularitĂ© et lâouvre Ă la dimension du Deux.
Dâautre part, elle est infinie.
Le thĂ©orĂšme de Pythagore pourra ĂȘtre redĂ©montrĂ© Ă tout moment. Une piĂšce de Sophocle pourra ĂȘtre rejouĂ©e Ă toute Ă©poque. Une rĂ©volution pourra se produire Ă nouveau, activant la rĂ©fĂ©rence aux rĂ©volutions antĂ©rieures. Lâamour brise la carapace de lâindividu, en le faisant sortir de la finitude de son ĂȘtre.
En participant Ă une procĂ©dure de vĂ©ritĂ©, lâindividu dĂ©passe sa simple existence biologique ou animale et accĂšde Ă cette dimension dâuniversalitĂ© et dâĂ©ternitĂ© qui seule peut conjurer sa finitude mortelle et donner un sens Ă sa vie. Est appelĂ© « sujet » prĂ©cisĂ©ment le vecteur dâune procĂ©dure de vĂ©ritĂ©, la dimension originale Ă laquelle accĂšde lâĂȘtre humain dans la mesure oĂč il se fait lâagent dâune telle procĂ©dure, et Ă travers laquelle il transcende, il sâĂ©lĂšve au-dessus de sa simple individualitĂ© organique. Badiou reprend Ă ce propos un adage aristotĂ©licien : « Vis en Immortel », puisque le processus de subjectivation, en tant quâil donne accĂšs Ă un caractĂšre dâuniversalitĂ© et dâĂ©ternitĂ©, permet Ă lâagent de surmonter sa particularitĂ© finie.
La philosophie nâest pas elle-mĂȘme une procĂ©dure de vĂ©ritĂ©, mais lâinstance qui opĂšre leur identification et leur regroupement. Les quatre registres sont ainsi prĂ©sentĂ©s comme les conditions de la philosophie.
En outre, certains affects sont liĂ©s aux procĂ©dures de vĂ©ritĂ©. Dans les annĂ©es quatre-vingt-dix, Badiou associait la joie Ă la dĂ©couverte scientifique, le plaisir Ă lâĆuvre artistique, lâenthousiasme au soulĂšvement rĂ©volutionnaire et le bonheur Ă lâamour. Or, dans ses confĂ©rences rĂ©centes, et dans lâun de ses tout derniers livres, il semble reconnaĂźtre dans le bonheur lâaffect principal qui est reliĂ© Ă toutes les procĂ©dures de vĂ©ritĂ©. Le bonheur est lâaffect rĂ©servĂ© Ă lâeffectuation dâune procĂ©dure de vĂ©ritĂ©, câest-Ă -dire lâaffect corrĂ©lĂ© Ă la saisie, ou au contact, dâun point dâuniversalitĂ© et dâĂ©ternitĂ©.
Certes, lâamour est lâune des procĂ©dures de vĂ©ritĂ©. (Je nâentre pas dans le dĂ©tail de son concept de lâamour, fonciĂšrement disjoint de la composante sexuelle.) Mais seulement lâune dâentre elles. Dâautre part, Badiou est prĂȘt Ă admettre un primat de la condition ou de la procĂ©dure amoureuse sur les trois autres, mais uniquement pour la position fĂ©minine. Pour lâhomme, aucune procĂ©dure ne conditionne lâaccĂšs aux autres, il peut privilĂ©gier indiffĂ©remment lâune ou lâautre, lâidĂ©al Ă©tant bien sĂ»r un rapport Ă lâensemble (le tour complet, câest la philosophie).
III. Conclusion
Nous pouvons maintenant définir le point de divergence entre Lacan et Badiou au sujet du bonheur, ou du sens de la vie.
Pour Lacan, la jouissance sexuelle est le point nodal autour duquel sâarticule le bonheur (tout comme lâobjet a est le point articulatoire autour duquel sâordonne le nĆud borromĂ©en). La jouissance dont il sâagit doit ĂȘtre prise dans sa connexion avec lâamour. Ă cet Ă©gard, homme et femme sont Ă la mĂȘme enseigne. Les autres activitĂ©s humaines (dont lâart, la science et la politique) ne constituent pas des fins pour elles-mĂȘmes mais sâarticulent autour de cette dimension ou condition centrale quâest lâamour sexuel, qui seul peut donner un sens Ă la vie, donner un aperçu de lâinfini dans le fini.
Pour Badiou, en revanche, le bonheur nâest pas principalement ou fondamentalement liĂ© Ă la jouissance sexuelle, y compris dans sa connexion avec lâamour. Lâamour dont il est question, dâailleurs, nâest pas spĂ©cialement raccordĂ© Ă la composante sexuelle. Le bonheur est lâaffect associĂ© Ă lâexercice de lâune quelconque des procĂ©dures de vĂ©ritĂ©, ainsi quâĂ leur ensemble (de prĂ©fĂ©rence). Lâamour est seulement lâune de ces procĂ©dures, sans primautĂ© particuliĂšre, sauf pour la femme, pour qui elle constitue lâassise qui conditionne le rapport aux autres registres. Seule une femme semble devoir ĂȘtre solidement arrimĂ©e Ă lâamour dâun homme pour pouvoir se consacrer aux autres procĂ©dures. Mais un mathĂ©maticien peut connaĂźtre des moments de bonheur en dĂ©montrant un thĂ©orĂšme, mĂȘme sâil nây a pas une femme dans sa vie. Un musicien peut se sentir heureux en composant une symphonie, tout en se passant de lâamour dâune femme. Un rĂ©volutionnaire peut passer par des instants de bonheur au milieu dâune insurrection populaire, alors mĂȘme quâaucune femme ne lui accorderait jamais ses faveurs. Aucune clause de nĂ©cessitĂ©, aucun caractĂšre dâindispensabilitĂ© ne semble spĂ©cifier, pour un homme, la procĂ©dure amoureuse, en dehors de la recommandation de participer aux quatre registres.
Le primat ou le statut central accordĂ© ou non Ă lâamour sexuel dans la dĂ©finition du bonheur, ou du sens de lâexistence, est donc une ligne de dĂ©marcation entre Lacan et Badiou, et peut-ĂȘtre plus gĂ©nĂ©ralement, mais on ne peut le dĂ©montrer ici, entre la psychanalyse et la philosophie.
24/02/2015
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