Sur l'amour. De la toute-puissance maternelle au manque dans l'Autre. Virginia Hasenbalg


Sur l’Amour
De la toute-puissance maternelle au manque dans l’Autre
Virginia Hasenbalg-Corabianu
Mathinée lacanienne du 6 avril 2019

Vous n’ĂȘtes pas sans savoir en tant que fidĂšles des MathinĂ©es lacaniennes, que depuis 10 ans nous travaillons sur les mathĂ©matiques et la psychanalyse, et que cela a Ă©tĂ© la source d’inspiration du livre « De Pythagore Ă  Lacan » que j’ai publiĂ© il y a trois ans. Ce livre correspond Ă  l’idĂ©e que je m’étais faite de l’outil mathĂ©matique nĂ©cessaire Ă  la comprĂ©hension de la psychanalyse lacanienne.
Mais la logique et l’outil mathĂ©matique ne sont pas lĂ  uniquement pour ĂȘtre dĂ©codĂ©s mais Ă©galement pour ĂȘtre mis Ă  profit dans la comprĂ©hension d’autres thĂšmes, comme celui par exemple, tenez vous bien, de l’amour, qui gagne Ă  ĂȘtre abordĂ© par le noeud borromĂ©en.
J’espĂšre que cela aiguisera votre curiositĂ©. La tache ne sera peut ĂȘtre pas facile. Mais on se donnera le temps nĂ©cessaire.

Mon point de dĂ©part, ce qui a dĂ©clenchĂ© cette quĂȘte, est un passage sur l’amour dans la leçon 12 du sĂ©minaire Ă  l’étude (Relation d’objet), passage qui est loin d’ĂȘtre univoque. Je vous dirai plus loin de quoi il est question.

En tout cas pour introduire cette question complexe, j’ai choisi ce titre « De la toute-puissance maternelle au manque dans l’Autre ». Il dĂ©signe ce que j’entends comme le franchissement dont il est question dans l’amour. Il s’agit aussi du passage que la psychanalyse rendrait possible pour celui qui s’y engage.

Ce sĂ©minaire nous met au travail sur des questions qui concernent ce que Lacan qualifie comme « primordial ». C’est le signifiant employĂ© Ă  cette Ă©poque de son enseignement pour dĂ©signer en quelque sorte le passage structurel d’une phase préƓdipienne vers l’Oedipe et la castration, et ses alĂ©as.

L’étape préƓdipienne porte la marque d’une aliĂ©nation Ă  l’Autre primordial, la mĂšre, et ceci selon les possibilitĂ©s offertes par les Ă©changes entre la mĂšre et l’enfant suivant la place occupĂ©e par le pĂ©nis et/ou le phallus.

J’aimerai rappeler Ă  ce propos les deux schĂ©mas des premiers leçons, schĂ©mas qui illustrent et rendent perceptibles en quelque sorte quelques invariants sur lesquels vont s’accommoder les possibilitĂ©s combinatoires dĂ©crites par Lacan.

L’un c’est le ternaire mĂšre, phallus et enfant dont il nous dira dans un deuxiĂšme temps que le pĂšre est chargĂ© d’en maintenir la distinction.

L’autre, le schĂ©ma L, avec lequel Lacan insiste sur le leurre Ă  l’oeuvre dans tout travail analytique qui se contente d’opĂ©rer sur l’axe imaginaire a-a’, mĂ©connaissant par lĂ  les lieux de l’Autre et du sujet reliĂ©s par le Symbolique lui-mĂȘme. Le Symbolique se voit ainsi voilĂ©, empĂȘchĂ© par l’effet de trappe propre Ă  l’imaginaire spĂ©culaire.

Je le rĂ©sumerai ainsi : Ă  partir d’une premiĂšre jubilation devant sa propre image unifiĂ© dans le miroir, le sujet Ă  venir reste attrapĂ© par cette image de lui-mĂȘme, qui, en dehors de lui-mĂȘme, devient apte et nĂ©cessairement prompte Ă  ĂȘtre occupĂ© par quelqu’un d’autre, celui qui se trouve en face de lui.
Rappelez vous le passage de Saint Augustin lorsqu’il dĂ©crit les sentiments douloureux de l’enfant face au petit frĂšre nourrisson occupant la place qu’il avait occupĂ© lui-mĂȘme auparavant dans les bras de sa mĂšre.

Cet autre devient du coup usurpateur, rival et dĂ©clencheur de l’agressivitĂ© que nous savons.
Mais il sera aussi Ă  la merci des sentiments amoureux dĂšs que le narcissisme mettra en place un jeu de sĂ©duction qui va opĂ©rer pour « faire croire » Ă  l’autre, au petit autre, que moi, ou lui est cet objet ou cette image qui a pu faire miroiter un jour, dans le passĂ© lointain, l’objet merveilleux d’une identification primordiale Ă  soi-mĂȘme.

La dimension leurrante de ce sentiment amoureux n’est pas Ă  dĂ©montrer.
Il est par contre intĂ©ressant de voir comment Lacan dĂ©plie une sĂ©rie de possibilitĂ©s de cette enjeu imaginaire en faisant entrer dans le jeu, toujours imaginaire et préƓdipien, la place et la fonction du phallus imaginaire.
Il est curieux de voir la description dĂ©taillĂ©e que fait Lacan sur la maniĂšre dont un homme et une femme peuvent se blottir l’un contre l’autre, laissant entendre par lĂ  que l’un ou l’autre serait celui qui est, ou celui qui a, ce qui complĂšterait l’autre. Et j’ajoute, en s’endormant.
Tout en Ă©tant clairement un enjeu imaginaire, c’est un tout petit peu surprenant cette dĂ©nonciation d’un enjeu imaginaire qui relĂšverait aussi, quand mĂȘme, Ă  mon avis, de la tendresse humaine. (ref)
Je dis cela en passant, parce que c’est Ă  rĂ©flĂ©chir, et je me dis que peut ĂȘtre Lacan Ă©tait jeune Ă  l’époque, et qu’il avait hĂąte de dĂ©noncer l’imaginaire dont il fallait se dĂ©barrasser par une symbolisation opportune qui mette en place le dĂ©sir. C’était aussi son arme contre les dĂ©rives de la pratique analytique de son Ă©poque, dont il ne nous Ă©pargne pas ni les dĂ©rives ni les bavures.
On le comprend. En ceci il n’a pas tort!
Il y a pourtant dans ce sĂ©minaire une question sur de l’amour qui me travaille et questionne, dans la mesure oĂč justement elle nĂ©cessite, Ă  mon avis, d’ĂȘtre Ă©tudiĂ©e et clarifiĂ©e. J’avais essayĂ© d’en dire un mot, d’aborder ce thĂšme au cartel de prĂ©paration, mais sans succĂšs. Alors je me suis remise au tango. J’ai fait donc un pas de cĂŽtĂ©, en relisant tout le sĂ©minaire, pour revoir comment Lacan articulait la toute-puissance maternelle au manque, comme condition de l’amour.
En grandes lignes, voilà le programme que je me propose à developper, avec votre bienveillance, j’espùre.

Il s’agit en fait d’un passage à la fin de la leçon 12 du 6 mars, pages 361 et 362 de notre derniùre version.
Je vais vous livrer une interprĂ©tation de ce passage tout de suite. Il est loin d’ ĂȘtre transparent et demeure assez incomprĂ©hensible, mĂ©ritant d’ĂȘtre travaillĂ©e.
AprÚs avoir longuement explicité la place de la fonction du pÚre dans cette leçon 12, Lacan dit à peu prÚs ceci:

 Dans toute la mesure oĂč, au-delĂ  de ce Ă  quoi le pĂšre rĂ©el autorise

Ce pùre fait rentrer la loi dans le choix objectal. Mais c’est au-delà de ce choix,

c’est au-delĂ  de ce choix qu’il y a toujours dans l’amour ce qui est visĂ©,
quelque chose est visé au-delà du choix objectal légal

c’est-Ă -dire non pas l’objet lĂ©gal, ni l’objet de satisfaction, mais l’ĂȘtre,
le signifiant « ĂȘtre » apparaĂźt Ă  trois ou quatre reprises effectivement pour dĂ©signer la mĂšre au-delĂ  de sa condition d’objet : Page 308 
la relation d’amour avec tout ce qu’elle implique par elle mĂȘme d’élaborĂ©, non pas au second degrĂ©, mais au troisiĂšme degrĂ©, n’implique pas seulement en face de soi un objet, mais un ĂȘtre. (Page 316) Je vous ai parlĂ© de la relation primitive Ă  la mĂšre, qui devient au mĂȘme moment un ĂȘtre rĂ©el
 la toute-puissance de cet ĂȘtre rĂ©el dont dĂ©pend, absolument et sans recours, le don ou le non-don


l’amour est quelque chose qui, dans un ĂȘtre, est aimĂ© au-delĂ  de ce qu’il est, c’est quelque chose qui en fin de compte, dans un ĂȘtre est ce qui lui manque, (23 janvier 57)

c’est-Ă -dire, l’objet saisi prĂ©cisĂ©ment dans ce qui lui manque.

Si, au-delĂ  de la mĂšre comme objet, il y a situer la mĂšre comme sujet, ce sujet frappĂ© par le manque relĂšverait de l’ĂȘtre

C’est pour cela que nous voyons ne jamais se confondre l’amour et l’union consacrĂ©e

L’union consacrĂ©e serait le mariage « institutionnalisé » selon le choix d’objet dictĂ© par la loi du pĂšre. A ne pas confondre avec l’amour.


 C’est la structure mĂȘme qui distingue la relation imaginaire primitive, celle par oĂč l’enfant est introduit Ă  cet au-delĂ  de la mĂšre, qui est ce que dĂ©jĂ  par sa mĂšre il expĂ©rimente de ce quelque chose par oĂč l’ĂȘtre humain est un ĂȘtre privĂ© et un ĂȘtre dĂ©laissé  C’est elle (la structure ?) qui fonde la distinction de cette expĂ©rience imaginaire et de l’expĂ©rience symbolique qui la normative mais uniquement par le truchement de la loi, et le fait que beaucoup de choses s’en conservent, qui ne nous permettent en aucun cas de parler de relation amoureuse comme relevant simplement de la relation d’objet. »

Voila ces phrases programmatiques
 Ce que j’entends : L’amour serait Ă  chercher au-delĂ  de la loi qui normative le rapport entre les hommes et les femmes. Quelque chose perdure de ce rapport primordial Ă  la mĂšre au-delĂ  de son efficace normativante et qui est colmatĂ© par les Ă©quations rĂ©solutives de l’Oedipe. Lacan ne dit pas ici « hors » de la loi, mais au-delĂ  de la loi, et en rapport avec quelque chose qui semble annoncer le manque Ă  ĂȘtre, d’une part, et le fait que, si l’amour c’est donner ce qu’on n’a pas, c’est justement ce fait de structure qui rappelle que l’ĂȘtre humain, originairement est un ĂȘtre privĂ© et dĂ©laissĂ©. Une vĂ©ritĂ© de la structure ?

La question de l’amour est aussi bien Ă©voquĂ©e que noyĂ©e dans ce sĂ©minaire autour du manque chez la mĂšre. Lacan y revient Ă  quelques reprises sur le moment de rencontre avec la mĂšre manquante, atteinte dans sa puissance, somme toute, dĂ©sirante. Ces moments sont dĂ©crits comme une vĂ©ritable bascule subjective, ce qui n’est pas sans rapport avec l’expression classique de Freud quand il dit que la vĂ©ritable castration c’est la castration de la mĂšre, comme moment mythique crucial et structurant dans l’histoire du sujet. Autrement dit, il lui manque quelque chose. Ce qui chez Freud est dĂ©crit comme image du manque de pĂ©nis, sera repris par Lacan comme dĂ©faillance dans la puissance. Il manque quelque chose Ă  la mĂšre, ergo, elle est dĂ©sirante. Le manque est associĂ© par Lacan au dĂ©sir, chez la mĂšre, chez l’Autre. Elle n’est pas toute-puissante parce qu’elle ne se suffit pas Ă  elle mĂȘme. Voir ici la mĂšre mythique comme contenant de tous les objets, qui caractĂ©rise la thĂ©orie de la thĂ©orie de Melanie Klein. Alors que ce qui se dĂ©gage comme essentiel serait plutĂŽt son incomplĂ©tude. Et dire incomplĂ©tude ne laisserait-il pas laisser se profiler la « pas toute » ?

Permettez moi encore une digression sur l’enseignement de Lacan des annĂ©es plus tard : en revoyant sa thĂ©orie avec le noeud borromĂ©en il remet en place l’imaginaire par rapport Ă  l’amour. Non pas l’hainemoration, dont l’orthographe dit bien l’enjeu spĂ©culaire d’amour et de haine dans le rapport narcissique. Avec le noeud, il introduira l’imaginaire comme moyen (le rond moyen du noeud) dans l’amour. Cette notion mĂ©ritera qu’on s’y attelle un jour.
Si j’en parle c’est pour vĂ©rifier en quelque sorte l’axe qui semble se dĂ©gager, un fil de pensĂ©e dans ce sĂ©minaire Ă  l’étude.

Je sais que ce faisant je m’écarte de ce qui a toujours Ă©tĂ© ma mĂ©thode de lecture des sĂ©minaires, oĂč il m’a toujours semblĂ© nĂ©cessaire de suivre le dĂ©veloppement de la pensĂ©e de Lacan, comme une sorte de work in progress, sans m’avancer sur ce qu’il aurait dit plus tard.
Vous voyez, ici je fais exception et je vais voir dire pourquoi.

Je lis dans ce sĂ©minaire une sorte de colonne vertĂ©brale dans ce passage de la mĂšre toute-puissante, concept largement dĂ©veloppĂ© dans ces sĂ©minaires, Ă  celui bien plus tardif de manque dans l’Autre.

Je vous propose alors un lecture rapide de la leçon 4 du 12 dĂ©cembre, oĂč Lacan pose la mise en place de la mĂšre toute-puissante. Il est question de la pĂ©riode ou l’étape que Lacan appelle « primordiale », comme je vous le disais tout Ă  l’heure.
La difficultĂ© de cette articulation est son apparente Ă©tagement temporel. Ne perdons pas de vue qu’il s‘agit de moments structuraux et je vais essayer d’en dire quelques mots.
Vous verrez qu’à chaque moment il s’agit de saisir ce qu’il en est des consĂ©quences sur l’appareil psychique des fixations possibles.

Nous sommes dans une Ă©tape préƓdipienne, reconstruite dans l’aprĂšs-coup.

Pour résumer, on peut dire que tout démarre avec le cri du nourrisson. Il instaure avec son cri un appel à la mÚre, à celui en tout cas qui le prend en charge. (Soyons modernes)
L’appel et la rĂ©ponse ainsi induite met en place une alternance prĂ©sence -absence, vĂ©ritable Ă©bauche d’un systĂšme symbolique.
Il y a un objet rĂ©el, qui n’est pas nĂ©cessairement perçu par le bĂ©bĂ© comme un objet. Il instaure par contre une pĂ©riodicitĂ© avant que le sujet puisse distinguer ce qui deviendra plus tard le moi et le non-moi.
Il n’y a pas encore de constitution de l’autre, pour le bĂ©bĂ©. Mais l’Autre est lĂ .
La mĂšre est autre chose que l’objet rĂ©el primitif.
«  le couplage prĂ©sence absence est articulĂ© prĂ©cocement par l’enfant. Il connote la premiĂšre constitution de l’agent de la frustration. La scansion de cet appel nous donne l’amorce de l’ordre symbolique oĂč va s’articuler une relation rĂ©elle avec la relation symbolique. Ceci Ă  partir des sĂ©quences groupĂ©es des plus et des moins oĂč il y a virtuellement l’origine, la naissance, la possibilitĂ©, et la condition fondamentale de l’ordre symbolique. L’agent symbolique est lĂ  mais il n’est pas perçu.
« Un moment de virage a lieu quand cette relation primordiale Ă  l’objet rĂ©el s’ouvre vers une relation plus complexe, y introduisant une dialectique. Si la mĂšre ne rĂ©pond plus, elle sort de la structuration symbolique du Fort-Da (appelĂ©e quand absente, rejetĂ©e quand prĂ©sente, par une vocalise) pour devenir rĂ©elle. Nous l’avons dĂ©gagĂ©e de l’objet rĂ©el qui est l’objet de satisfaction de l’enfant. Elle ne rĂ©ponds plus qu’à son grĂ©. Elle devient quelque chose qui est l’amorce de la structuration de toute la rĂ©alitĂ© pour la suite. Elle devient une puissance. A partir du moment oĂč la mĂšre devient une puissance et ce sera dorĂ©navant d’elle que va dĂ©pendre de la maniĂšre la plus manifestĂ©e l’accĂšs Ă  l’objet (jusque lĂ  ils Ă©taient simplement des objets de satisfaction qui marquaient l’alternance). A partir de ce moment la nature de l’objet aussi va changer. Il va devenir objet de don qui dĂ©pend de l’objet qui est en fait l’agent rĂ©el qu’est devenue la puissance maternelle.
A partir de ce moment l’objet sera marquĂ© de la valeur de cette puissance qui peut ne pas rĂ©pondre. La position se renverse : la mĂšre est devenue rĂ©elle et l’objet devient symbolique.
A partir de ce moment l’objet aura deux ordres de propriĂ©tĂ©s satisfaisantes: d’une part, il satisfait un besoin, d’autre part, il symbolise la puissance favorable.
Il y aurait beaucoup de choses Ă  dire sur cette « puissance favorable » maternelle, ou plutĂŽt originaire
 dont un don, fut-ce de rien, comble le sujet en devenir


C’est la mùre qui est toute-puissante, ce n’est pas l’enfant. Lacan y insiste.
« C’est un moment dĂ©cisif. Le passage de la mĂšre Ă  la rĂ©alitĂ© Ă  partir d’une symbolisation tout Ă  fait archaĂŻque » (page 125) C’est le moment oĂč la mĂšre peut donner n’importe quoi.
Ce n’est pas de la toute-puissance de l’enfant qu’il s’agit. Ce qui est important ce sont les dĂ©ceptions, les carences touchant Ă  la toute-puissance maternelle. (126)
(on est loin de l’idĂ©e de traumatisme dĂ» Ă  la frustration
)
La mĂšre passe donc de la premiĂšre connotation prĂ©sence-absence Ă  quelque chose qui dĂ©tient tout ce dont le sujet peut avoir besoin (ou pas). Tous ce que la mĂšre dĂ©tient devient symbolique Ă  partir du moment oĂč cela dĂ©pend de sa puissance.

C’est Ă  remarquer qu’ici Lacan change de discours. Ce n’est pas rien de changer le fil d’une idĂ©e qui se dĂ©ploie. Il va reprendre les choses Ă  partir d’un autre angle. Et ce n’est pas n’importe lequel. Soulignons donc que c’est sur ce point oĂč la mĂšre toute-puissante devient un tout contenant tous les objets (si l’on reprend l’idĂ©e kleinienne), ceux dĂ©crits plus haut : ceux qui satisfont le besoin, et les riens qui sont le don.

Le nouveau dĂ©part dĂ©marre avec un paragraphe oĂč il cite Freud : il revient Ă  ses sources. Il y a quelque chose dans le monde des objets qui a une fonction paradoxalement dĂ©cisive, le phallus. Autrement dit, l’image du pĂ©nis en Ă©rection.

Je dis changement du discours avec « l’introduction du phallus » dans son discours. Il introduit lĂ  un Ă©lĂ©ment nouveau qui lui permet de faire le point sur la subjectivitĂ© de la mĂšre. La mĂšre en tant que femme. Curieux dĂ©placement. Lacan arrive Ă  la mise en place de la toute-puissance maternelle comme relevant d’un mĂ©canisme quasi automatique. Mais Ă  ce point il a besoin d’introduire l’existence dans le discours social de l’importance dĂ©cisive de cet objet imaginaire chez « les membres de l’humanitĂ© auxquels il manque », la femme. L’homme du coup est ensuite dĂ©fini comme celui qui peut s’assurer d’en avoir la rĂ©alitĂ© et qui assure comme licite, comme permis l’usage.
L’introduction du phallus ici permet de situer le rapport le plus Ă©troit de la relation d’une femme, la mĂšre avec son enfant.
L’enfant devient Ă  son tour objet de satisfaction pour elle - il n’était pas question au dĂ©but de la leçon d’une quelconque satisfaction de l’agent, la mĂšre. La mĂšre qui Ă©tait un objet pour le bĂ©bĂ©, puis un agent. Pour avancer il faut donc prendre en compte la mĂšre en tant que faisant partie de la moitiĂ© sexuĂ©e des membres de l’humanitĂ©, comme femme.
L’enfant calme plus ou moins bien ce besoin du phallus chez elle.
Ceci a des consĂ©quences. L’enfant peut se croire aimĂ© pour lui-mĂȘme. Mais ceci rĂ©sulte en quelque sorte d’une diplopie. L’image du phallus pour la mĂšre n’est pas complĂštement ramenĂ©e Ă  l’image de l’enfant. (Enfin, elle ne devrait pas, nuance Ă  ajouter par rapport au social contemporain !)
L’objet primordial tant dĂ©sirĂ© est doublĂ©
- par le besoin d’une saturation imaginaire et
- par ce qui peut y avoir comme relation rĂ©elle instinctuelle Ă  un niveau mythique avec l’enfant. Mais quelque chose reste irrĂ©ductible.

L’enfant en tant que rĂ©el symbolise l’image (voir ici le noeud tel qu’il se produit chez la mĂšre))
Il est important que l’enfant en tant que rĂ©el pour la mĂšre prenne la fonction symbolique de son besoin imaginaire Ă  elle.
Ces phrases sont certes complexes, voyez Ă  l’oeuvre dĂ©jĂ  une logique ternaire RSI. Et une sorte de retournement : L’ĂȘtre rĂ©el maintenant c’est l’enfant, mais il doit ĂȘtre symboliquement quelque chose qui rĂ©pond Ă  son besoin Ă  elle

(ce n’est plus le besoin propre Ă  l’enfant, il doit par ailleurs devenir lui-mĂȘme un symbole, un don
)

J’ajouterai qu’il aura sa place dans ce qui manque à sa mùre, mais il devra faire la part des choses.

Ayant posĂ© la place du phallus, Lacan revient ensuite Ă  la perspective Ă  partir de l’enfant, lĂ  oĂč il l’avait laissĂ©, face Ă  la toute-puissance maternelle, autrement dit, de la mĂšre comme rĂ©elle.
On bascule Ă  la mĂšre rĂ©elle, dont l’objet qu’elle peut donner devient symbolique, l’objet du don.

En ce moment, Lacan se pose quelques questions:
- A quel moment l’enfant accùde à la structure RSI telle qu’elle se produit chez la mùre ?
L’enfant devra assumer, symboliser la situation imaginaire et rĂ©elle de ce qu’est le phallus pour elle.
- A quel moment l’enfant peut-il se sentir dĂ©possĂ©dĂ© lui-mĂȘme de quelque chose qu’il exige de la mĂšre, en s’apercevant que ce n’est pas lui qui est aimĂ© mais quelque chose d’autre qui est une certaine image ?

Ceci comporte un difficultĂ© Ă  ne pas oublier : cette image phallique, l’enfant la rĂ©alise sur lui-mĂȘme, dans toute la dimension nĂ©cessaire du narcissisme. Il suffit de penser Ă  la fascination produite par l’enfant Ă©rigĂ© faisant ses premiers pas, pour ne donner qu’un exemple parmi d’autres de l’homo erectus.

La derniÚre question introduit la différence des sexes.

Récapitulons:
- au début: un archaïque primordial, absence-présence. Une suite de plus et de moins. Un premier symbolique
- Puis, se dĂ©tache un objet rĂ©el ou plutĂŽt l’ĂȘtre rĂ©el de la mĂšre qui occupait auparavant la place de l’agent symbolique pas nĂ©cessairement perçu en tant que tel.
- De ceci dĂ©coule, que l’objet rĂ©el du dĂ©part devient symbolique, l’objet de don.

Ici apparait le changement de discours, dans le sens oĂč Lacan introduit « les membres de l’humanité » qu’on peut entendre comme ce qui entoure ce qui jusqu’alors il prĂ©sentait comme une dyade mĂšre-enfant. Le phallus est prĂ©sent dans le lien social comme ce qui distribue sĂ©parĂ©ment les hommes et les femmes. Et de lĂ , l’apparition de la mĂšre comme femme, marquĂ©e dans sa subjectivitĂ© par le manque du phallus.

Lacan dĂ©crit alors en premier lieu le dĂ©roulement des choses dans la perspective de l’enfant. Puis, il introduit les coordonnĂ©es qui rĂ©gissent la subjectivitĂ© de la mĂšre comme femme, et par consĂ©quence, l’introduction du dĂ©sir chez la mĂšre, Ă  partir du manque.

La consĂ©quence logique de ce processus serait l’apparition du narcissisme pour le petit dans le « se croire aimé » dans une identification au phallus dĂ©sirĂ© par la mĂšre. Un Ă©preuve se prĂ©sente ici : ce qui est aimĂ© c’est quelque chose au-delĂ  de lui-mĂȘme, ce qui ni lui ni elle n’ont : la dĂ©possession. Ce n’est pas la possession de l’objet phallique rĂ©el. C’est le symbole qui en dĂ©coule qui a ses caractĂ©ristiques, comme l’ordre symbolique lui-mĂȘme, d’ĂȘtre dĂ©cevant.
Le caractĂšre dĂ©cevant du symbolique, Ă©voquĂ© par Lacan, qui renvoie au manque, n’est-il pas la « symbolisation » proposĂ©e par Lacan Ă  la castration de la mĂšre chez Freud ?


« Dans quelle mesure la notion que la mĂšre manque de ce phallus, que la mĂšre est dĂ©sirante tout court, c’est-Ă -dire atteinte dans sa puissance, est-elle quelque chose qui pour le sujet peut ĂȘtre, va ĂȘtre plus dĂ©cisif que tout ? »

Vous voyez que ce qui est plus dĂ©cisif que tout, nous dit Lacan, c’est la notion du manque chez la mĂšre, ce qui l’atteint dans la croyance qu’elle est toute-puissante.

Le cas de phobie de la petite fille qui s’ensuit reprend cette idĂ©e.
« C’est quand elle voit sa mĂšre sous une forme dĂ©bile, appuyĂ©e sur un baton, malade, fatiguĂ©e, qu’éclate la phobie. »
« Ce qui se pose comme antĂ©cĂ©dent de la phobie ce ne sont pas les frustrations, ni la perception de la diffĂ©rence des sexes, qu’en sais je. C’est en tant que la mĂšre, elle, manque le phallus qui a rendu la phobie nĂ©cessaire. »(page 133)
Le remariage de la mĂšre rééquilibre la situation : un Ă©lĂ©ment symbolique au-delĂ  de la puissance ou impuissance de la mĂšre, le pĂšre, Ă  proprement parler comme dĂ©gageant lui-mĂȘme de ses relations avec la mĂšre la notion de puissance permet Ă  l’enfant de traverser la crise grave oĂč elle Ă©tait entrĂ©e devant impuissance maternelle.

« Le pĂšre est lĂ , nous dit Lacan Ă  propos de cette fillette. Et il suffit Ă  maintenir entre les trois termes de la relation mĂšre-enfant-phallus, le schĂ©ma dont je vous parlais au dĂ©but, l’écart suffisant pour que le sujet n’ait Ă  donner de soi, Ă  y mettre du sien d’aucune façon, pour maintenir l’écart. » Pour qu’il n’ait pas Ă  payer de sa personne.

Ce paragraphe est une vrai fulgurance qui montre l’intuition qui mĂšnera Lacan des annĂ©es plus tard au noeud borromĂ©en.

Je pourrais m’arrĂȘter lĂ , mais curieusement Ă  la leçon suivante, du 19 dĂ©cembre, cette fonction du pĂšre sera mise Ă  l’épreuve, et l’homme, en quelque sorte sera amenĂ© Ă  se mouiller, dans le couple cette fois.
« La sortie de l’Oedipe constitue dans le plan symbolique une sorte de pacte, de droit au phallus. Une identification virile s’établit pour l’enfant, ce qui est au fondement d’une relation oedipienne normative. »

C’est en reprenant les deux types de relation Ă  l’objet de la thĂ©orie freudienne, relation narcissique et relation anaclitique, qu’il dĂ©crit les deux maniĂšres pour un homme de s’y prendre dans sa relation avec une femme.
Dans la relation narcissique, il a besoin d’aimer, mais mĂ©connaĂźt jusqu’à un certain point autre. Il aime l’image de lui-mĂȘme, il cherche son moi et il le trouve dans l’autre personne.
En revanche, la relation anaclitique s’étaye sur certaines modĂšles de la premiĂšre enfance. Elle implique pour l’homme une identification Ă  sa partenaire dans tout ce que ceci comporte de manque. Son phallus Ă  lui serait ainsi l’enjeu du don de sa part vis Ă  vis de l’assomption de la castration de sa mĂšre proposant ainsi une transcendance de la frustration ou du manque d’objet.

A ce moment du sĂ©minaire, la relation archaĂŻque est amenĂ©e Ă  disparaĂźtre sous l’effet de l’action du pĂšre. Autrement, la permanence de la relation imaginaire voue Ă  la perversion, aussi, et fut-elle transitoire, si dans le transfert l’analyste se situe lui-mĂȘme dans l’axe imaginaire.

Je reviens donc Ă  ma question.

Le 6 mars, Lacan revient-il sur l’efficacitĂ© de la fonction du pĂšre. Fonctionne-t-elle Ă  100%?

Ne voyons nous pas ici ce que nous apprenons dans l’enseignement de Melman que la pĂšre consacre une moitiĂ© de l’humanitĂ© dans son existence mais que pour l’autre, il ne peut que consacrer la maternitĂ© mais non pas la fĂ©minitĂ© ?

Le leçon 12 semble introduire la question du manque dans l’Autre, et on aimerai bien voir dans cet imaginaire originaire lĂ  ce qui relĂšverait de la J(A) dans le noeud borromĂ©en, au croisement de l’imaginaire et du symbolique, comme relevant du fĂ©minin. Par ailleurs, dans le sĂ©minaires proprement topologiques, l’amour sera associĂ© au rond de l’imaginaire comme moyen, moyen imaginaire de nouer le dĂ©sir (symbolique) et rĂ©el de la Jouissance


Mais ne perdons pas de vue la question de l’amour dans son rapport au primordial ainsi introduite.

La prochaine fois je vais vous proposer une lecture commentĂ©e des dĂ©bats entre Charles Melman et Marcel Gauchet, publiĂ©s sous le titre « La maladie d’amour ».