Révision de l'esthétique transcendantale à travers la topologie, Elie Doumit

Mathinées lacaniennes

29 JANVIER 2011

REVISION DE L’ESTHETIQUE TRANSCENDANTALE A TRAVERS LA TOPOLOGIE

ELIE DOUMIT

Henri Cesbron Lavau : Son sujet, ce matin, c'est RĂ©vision de l'esthĂ©tique transcendantale, chez Lacan, Ă  travers la topologie. Elie, c’est Ă  toi.

Elie Doumit : Merci Henri ! Cette expression, concernant l’esthĂ©tique de Kant, on la trouve chez Lacan, Ă  la fois dans les Ecrits, dans les SĂ©minaires, et L'Etourdit. Lacan en parle surtout quand il aborde la question de la topologie. Il parle alors de la topologie de Kant, pour montrer son insuffisance. Ce qui m'a amenĂ© Ă  vous parler de cela, c'est que Lacan, quand il Ă©voque dans l’Etourdit l’esthĂ©tique transcendantal de Kant, il emploie, pour qualifier cette esthĂ©tique l’adjectif transcendant. S’agit-il d’une coquille ou d’un mĂ©susage ?

Je ne me souviens pas, Ă  ma premiĂšre lecture jadis de l’Etourdit, avoir remarquĂ© cette coquille jusqu’à ce que, dans un groupe de travail, un collĂšgue avisĂ© me demandĂąt ce que je pensais de la critique que fait Lacan, dans l’Etourdit, de l’EsthĂ©tique transcendantale de Kant.

C’est donc en reprenant la lecture de ce texte et arrivĂ© Ă  la page 36 de la revue Silicet 4, je tombe sur ce passage oĂč Lacan qualifie « d’inerte la topologie Ă  quoi Kant a donnĂ© corps de son propre Ă©tablissement, celui du bourgeois qui ne peut imaginer que de la transcendance, l’EsthĂ©tique comme la Dialectique ».

J’ai lu plusieurs fois ce passage, avant que mon regard ne se fige sur le terme de transcendance, par lequel Lacan semble qualifier l’EsthĂ©tique de Kant. Transcendance donc, au lieu de transcendantale ! Ce qui n’est pas la mĂȘme chose pour Kant, dont on sait combien, dans son introduction Ă  la deuxiĂšme Ă©dition de la Critique de la Raison Pure (CRP), il met en garde contre la confusion de ces deux termes.

DĂšs lors, s’agit-il d’un lapsus calami, dans le texte lacanien, ou tout simplement de ce que d’aucuns considĂšrent comme une erreur ? Lacan ne s’est-il pas mĂ©pris sur le texte kantien ? Ne nous engouffrons pas dans cette voie qui risque de nous faire oublier l’essentiel de la critique lacanienne. Car il s’agit de savoir pourquoi et comment la topologie lacanienne entend-elle se diffĂ©rencier de la topologie de Kant, voire la renverser.

Pour ce faire, il nous faut d’abord examiner en quoi consiste l’objet de cette EsthĂ©tique dans la CRP, ouvrage consacrĂ© pour une grande part Ă  Ă©tablir une thĂ©orie de la connaissance diffĂ©rente des thĂ©ories classiques que Kant entend rĂ©futer. A cet Ă©gard, il faut se rappeler ce qu’était l’état de la science Ă  l’époque de Kant. Kant est l’hĂ©ritier de la rĂ©alisation de la physique newtonienne, dont il entend rendre compte. La physique newtonienne devait induire un nouveau questionnement : tandis que Descartes se demande si la science est possible, Kant se demande plutĂŽt comment elle est possible, puisqu’elle existe dĂ©jĂ . C’est-Ă -dire, qu’est-ce qui fonde l’objectivitĂ© de la connaissance scientifique ? Il part donc de la question comment les jugements mathĂ©matiques sont-ils possibles ? Pour y rĂ©pondre, il cherche Ă  se dĂ©marquer de ce qu’il considĂšre comme deux sortes de dogmatismes : un empirisme dogmatique qui est impuissant Ă  rendre compte du caractĂšre nĂ©cessaire des jugements mathĂ©matiques et un rationalisme dogmatique qui rĂ©duit l’activitĂ© des Ă©nonces mathĂ©matiques au seul entendement logique et qui de ce fait ne peut assurer l’accord des mathĂ©matiques avec les donnĂ©es de l’expĂ©rience. Autrement dit Kant, contrairement Ă  l’empirisme, ne part pas de l’expĂ©rience, puisqu’il lui faut prĂ©cisĂ©ment montrer comment l’expĂ©rience est possible. Mais il ne part pas non plus de l’entendement, car celui-ci, ne considĂšre que les seuls rapports logiques d’identitĂ© et de non contradiction, lesquels ne s’appliquent qu’au domaine du possible. Il y a, dit Kant, dans les jugements mathĂ©matiques, quelque chose d’irrĂ©ductible aussi bien Ă  l’expĂ©rience qu’à l’entendement. Kant rapporte ce quelque chose Ă  ce qu’il appelle la sensibilitĂ©, laquelle comporte deux formes a priori de l’intuition sensible : ce sont l’espace et le temps. Dire formes a priori de la sensibilitĂ©, signifie qu’elles ne proviennent pas de l’expĂ©rience, mais ne relĂšvent pas non plus de l’entendement. C’est l’élĂ©ment intuitif tiers qui met en rapport les deux autres. C’est par lĂ  que Kant entend expliquer la nature des jugements mathĂ©matiques. Prenons par exemple le jugement : « la somme des angles d’un triangle est Ă©gale Ă  deux droits ». Pour le rationalisme classique (Leibniz), ce jugement est considĂ©rĂ© comme un jugement analytique, (oĂč le prĂ©dicat : « Ă©gal deux droits » est logiquement inclus dans le sujet : « triangle »). Pour Kant, il s’agit plutĂŽt d’un jugement synthĂ©tique a priori, oĂč le prĂ©dicat, loin d’ĂȘtre logiquement inclus dans le sujet « triangle », apporte une connaissance supplĂ©mentaire au sujet. Pour simplifier, disons que le jugement mathĂ©matique, pour Kant, procĂšde par construction Ă  partir d’une reprĂ©sentation a priori de l’intuition sensible. C’est de lĂ  d’ailleurs qu’est nĂ©, dans l’histoire des mathĂ©matiques, le courant intuitionniste avec le caractĂšre constructiviste en mathĂ©matique. Mais laissons cela
 et revenons Ă  nos deux formes de la sensibilitĂ© que sont l’espace et le temps. On voit qu’ainsi conçus, ils ne sont pas des concepts discursifs. Ce ne sont pas non plus des choses en soi, ni des concepts empiriques qu’on abstrait de l’expĂ©rience, puisqu’au contraire, ce n’est que par la reprĂ©sentation de l’espace que nous pouvons nous reprĂ©senter les choses comme placĂ©es extĂ©rieurement dans des lieux diffĂ©rents. Il en est de mĂȘme du temps : nous ne percevons rien que nous ne placions dans la durĂ©e qui prĂ©suppose le temps comme forme a priori du sens intime. A cet Ă©gard, l’espace et le temps constituent les conditions de possibilitĂ© de toute expĂ©rience, les conditions pour recevoir le donnĂ©, le divers avant de le soumettre au principe de l’entendement pour ĂȘtre pensĂ©. Ainsi, comme formes a priori de la sensibilitĂ©, l’espace et le temps s’imposent nĂ©cessairement aux sensations sans ĂȘtre eux-mĂȘmes des sensations. Pour qu’un objet soit perceptible, il faut qu’il passe par les moules de la sensibilitĂ©, c’est-Ă -dire qu’il soit situĂ© dans un espace et inscrit dans le temps. Je m’en tiendrai par la suite Ă  la seule intuition spatiale.

Une remarque s’impose : on pourrait se demander si le pouvoir structurant qui est ainsi mis en Ɠuvre, par ces formes, ne relĂšve pas d’une quelconque thĂ©orie psychologique des stades. Kant met en garde prĂ©cisĂ©ment contre la confusion facile qu’on pourrait faire entre les questions d’analyse transcendantale et les questions de genĂšse empirique. ReconnaĂźtre l’a prioritĂ© d’une structure ne signifie pas qu’elle relĂšve d’un dĂ©veloppement psychologique.

A vrai dire, ce que Kant introduit, c’est qu’en mathĂ©matique, il n’y a pas que du possible, du non contradictoire. Les jugements mathĂ©matiques comportent donc cet Ă©lĂ©ment intuitif, extra logique, qui relĂšve d’une dimension de l’esprit qui n’est pas l’entendement. Leur caractĂšre intuitif indique que l’objet mathĂ©matique est limitĂ© Ă  ce qui peut ĂȘtre construit et que donc, la vĂ©ritĂ© des mathĂ©matiques ne se rĂ©duit pas Ă  un simple dĂ©veloppement non contradictoire. Cette construction dans l’intuition sensible met, de ce fait, une limite au prĂ©tendu pouvoir du possible et fournit aux concepts un contenu objectif, une rĂ©alitĂ© objective, ce qui permet prĂ©cisĂ©ment de constituer une vĂ©ritable physique mathĂ©matique.

Reste Ă  voir en quel sens le caractĂšre transcendantal de l’espace et du temps se diffĂ©rencie des conceptions newtonienne et leibnizienne. En tant que formes de la sensibilitĂ© l’espace et le temps ne sauraient ĂȘtre pour Kant des substances transcendante, immuables, contenant tout le rĂ©el, ni Ă  l’instar de Newton, des attributs Ă©ternels et infinis, d’une substance elle-mĂȘme Ă©ternelle et infinie qu’est Dieu. Kant s’oppose d’autre part Ă  Leibniz, qui considĂšre l’espace et le temps comme des reprĂ©sentations en nous de la raison divine, comme des relations fondĂ©es dans l’entendement divin
 Rien donc qui puisse laisser supposer chez Kant une quelconque transcendance concernant l’espace et le temps, puisqu’il ne les rapporte ni Ă  des rĂ©alitĂ©s extĂ©rieures absolues, ni Ă  une quelconque pensĂ©e divine, mais pour ainsi dire, Ă  la seule « pensĂ©e humaine ». Ce qui revient Ă  dire qu’affirmer l’aprioritĂ© de l’espace ne signifie pas affirmer sa rĂ©alitĂ© absolue comme substance. Son ĂȘtre est d’ordre idĂ©al, mais cette idĂ©alitĂ© est transcendantale au sens qu’elle relĂšve de notre maniĂšre structurale de percevoir et de concevoir les choses.

Le problĂšme est que cette construction dans l’intuition sensible, qui vise Ă  fonder la nĂ©cessitĂ© mathĂ©matique, n’est valable selon Kant que pour l’espace euclidien. C’est lĂ  qu’est le hic. Pourquoi cette limitation Ă  l’espace euclidien ? On sait que pour Leibniz, l’espace euclidien est le seul espace possible, pour tous les mondes possibles et ceci du fait mĂȘme que cet espace Ă  trois dimensions est pensĂ© par Dieu sans contradiction, autrement dit la gĂ©omĂ©trie euclidienne serait la seule gĂ©omĂ©trie non contradictoire possible, puisque les propriĂ©tĂ©s de cet espace sont considĂ©rĂ©es comme logiquement nĂ©cessaires. Kant met en doute une telle nĂ©cessitĂ© et estime que des gĂ©omĂ©tries Ă  plus de trois dimensions sont logiquement possibles ; il aurait admis sans doute les gĂ©omĂ©tries non euclidiennes, mais seulement au titre de gĂ©omĂ©tries non contradictoires, c’est-Ă -dire des gĂ©omĂ©tries qui ne seraient que possibles, mais non pas rĂ©elles, puisqu’elles ne seraient pas construites dans l’intuition et ne pourraient donc servir de support Ă  une science physique.

L’erreur de Kant est de s’en tenir Ă  l’espace euclidien que suppose la thĂ©orie newtonienne et dont la gĂ©omĂ©trie euclidienne en est l’étoffe. C’est que la notion d’une intuition sensible a priori, bien qu’originale est en mĂȘme temps la plus paradoxale et la plus fragile du systĂšme kantien. Puisque Kant la fait reposer sur la consistance de la gĂ©omĂ©trie euclidienne et de l’arithmĂ©tique. Prudence kantienne, mais nourrie Ă  cette Ă©poque par l’illusion que la science ne sera jamais dĂ©passĂ©e, parce qu’elle est parvenue Ă  son Ă©tat de perfection. Prudence battue en brĂšche par un dĂ©veloppement scientifique dans lequel notre conception de l’espace s’est trouvĂ©e modifiĂ© de fond en comble.

 

Est-ce Ă  cause de cela que Lacan qualifie d’inepte cette EsthĂ©tique de Kant ? Elle est inepte dit Lacan, parce qu’elle ne prend corps que de sa condition de bourgeois, qui veut ĂȘtre traitĂ© en maĂźtre tout en refusant de risquer sa vie et donc « qui ne peut imaginer que de la transcendance, l’esthĂ©tique comme la dialectique ». Pour saisir ce qu’il en est de cette condition de bourgeois, il faut se rapporter, comme Lacan, Ă  la confrontation de Kant avec Swedenborg. OĂč Kant se mettrait hors du coup pour traiter le sens d’un point de vue extĂ©rieur, c'est-Ă -dire transcendant, comme on le verra plus loin. Que la topologie kantienne soit inepte, nous n’en disconvenons pas, mais il nous semble que le verdict de Lacan tient Ă  un glissement : il impute Ă  Kant la transcendance lĂ  oĂč ce dernier spĂ©cifie bien qu’il s’agit de transcendantal, c’est-Ă -dire de condition de possibilitĂ© de l’expĂ©rience, alors que le transcendant est au contraire ce qui est situĂ© en dehors de toute expĂ©rience (par exemple l’indicible dont peut profiter le bourgeois).

Lacan se mĂ©prendrait-il sur la dĂ©marche transcendantale de Kant en la comprenant comme transcendance ? Doit-on comprendre alors que la rĂ©vision de l’EsthĂ©tique de Kant par Lacan consisterait Ă  la dĂ©gager du carcan de la transcendance ? Mais pour la situer oĂč ? Dans une immanence ? Dans l’humain ? Mais quoi dans l’humain ? Le glissement que fait Lacan du transcendantal au transcendant, qu’en fait-on ? Ce qui doit retenir notre attention, c’est que ce glissement n’enlĂšve rien Ă  ce que Lacan fait valoir dans sa critique de la topologie kantienne. Car celle-ci, malgrĂ© l’intĂ©rĂȘt que l’on peut avoir pour l’intuition sensible, s’avĂšre n’ĂȘtre qu’une topologie sphĂ©rique, c’est-Ă -dire la topologie d’une gĂ©omĂ©trie rigide qui n’a pas tenue devant les progrĂšs de la science, surtout Ă  partir du moment oĂč on a inventĂ© la gĂ©omĂ©trie dite qualitative, science pure des relations de positions et oĂč on a abandonnĂ© les propriĂ©tĂ©s mĂ©triques (grandeur-mesure) au profit des propriĂ©tĂ©s qualitatives de voisinage qui sont conservĂ©es aprĂšs une transformation continue sans dĂ©chirure. Nous avons pour l’illustrer, l’idĂ©e d’une gĂ©omĂ©trie du caoutchouc, oĂč une tasse de cafĂ© est Ă©quivalente Ă  une bouĂ©e de sauvetage : les deux sont des tores. Evidemment, ces propriĂ©tĂ©s qualitatives sont formalisables. Comportent-elles un Ă©lĂ©ment intuitif au sens de Kant ? Elles sont algĂ©brisables, mais jusqu’à quel point ? Car il faut bien reconnaĂźtre que l’algĂ©brisation n’a pas Ă©puisĂ© les caractĂ©ristiques des chaĂźnes borromĂ©ennes. On n’a pas trouvĂ© un algorithme gĂ©nĂ©ral de leur engendrement
 Tout ceci pour dire que pour Lacan, le savoir inconscient est topologique, c'est-Ă -dire qu’il ne tient que de la proximitĂ©, du voisinage, non de l’ordre, et cela suffit pour justifier l’idĂ©e d’une rĂ©vision, voire d’un renversement, de l’esthĂ©tique transcendantale, et donc pour passer d’une topologie sphĂ©rique fondĂ©e sur la suture, Ă  une topologie a-sphĂ©rique, propre au discours psychanalytique. Contrairement Ă  la topologie du philosophe (je dis philosophe pour autant que la position du philosophe s’affirme d’une vĂ©ritĂ© qui serait adĂ©quate au rĂ©el), la topologie psychanalytique se dĂ©veloppe en mettant en Ă©vidence ce qui est au-delĂ  des significations, Ă  savoir l’ab-sence, ce qui implique une interprĂ©tation qui ne relĂšve pas de l’universalitĂ© du concept, mais de ce qu’il faut bien appeler l’exception d’un dire.

Ainsi, Ă  la topologie du philosophe, Ă  l’apriori de l’intuition sensible, Lacan fait valoir la structure de l’inconscient, en tant que l’espace fait partie de l’inconscient structurĂ© comme un langage (Encore p. 122). D’oĂč cette formule qui Ă©voque ce « n’espace », oĂč nous amĂšne le discours mathĂ©matique et qui nĂ©cessite, aussi bien, une rĂ©vision de l’esthĂ©tique transcendantale (Etourdit p.28). Si chez Kant l’espace, comme forme pure de la sensibilitĂ©, est requis pour fonder les mathĂ©matiques, comme science apodictique et nĂ©cessaire, Lacan invite Ă  un renversement de cette perspective, puisqu’il s’agit au contraire pour lui de fonder l’espace sur le discours mathĂ©matique. Le discours mathĂ©matique fait litiĂšre Ă  l’espace, il fait « dit-mention », non pas parce qu’il renvoie Ă  un espace Ă  n dimensions, car lĂ  on reste dans les coordonnĂ©es cartĂ©siennes, mais Ă  cause du fait que ses objets, dits pathologiques (bande de MoĂ«bius, nƓuds borromĂ©ens), conditionnent l’étoffe mĂȘme de l’espace. Loin d’ĂȘtre considĂ©rĂ©s comme des objets plus ou moins normĂ©s, par les coordonnĂ©es gĂ©omĂ©triques, ce sont eux qui constituent pour ainsi les normes, c’est-Ă -dire qui structurent l’espace. Ceci nous amĂšne, en court-circuit, Ă  la question du coinçage dans le nƓud borromĂ©en, coinçage grĂące Ă  quoi Lacan donne corps Ă  la dĂ©finition du point, lequel point est considĂ©rĂ© dans la gĂ©omĂ©trie euclidienne comme ayant une dimension zĂ©ro, comme ce qui n’existe pas. C’est peut-ĂȘtre ce qui justifie l’affirmation de Lacan, que la gĂ©omĂ©trie euclidienne concerne expressĂ©ment les anges, les purs esprits : elle oublie que c’est une gĂ©omĂ©trie de la scie et des tailleurs de pierres (Encore p.119). Il s’agit donc de donner corps Ă  ce point, conçu comme croisement de deux droites, deux cordes qui glissent l’une sur l’autre indĂ©finiment. Lacan, comme on sait propose un coinçage oĂč il faut trois cordes pour arrĂȘter le glissement, sans que le point soit nulle part localisable. Qu’en rĂ©sulte-t-il ? Je viens de dire que l’algĂ©brisation n’a pas Ă©puisĂ© les caractĂ©ristiques des chaĂźnes borromĂ©ennes, qu’on n’a pas trouvĂ© un algorithme gĂ©nĂ©ral de leur engendrement. Faut-il se demander pourquoi ? Si, comme le dit Lacan, la topologie n’est pas un modĂšle, n’est pas une analogie, une mĂ©taphore de la structure, mais qu’elle est la structure mĂȘme, comment apprĂ©cier dĂšs-lors le statut des diffĂ©rents dessins auxquels on a pratiquement recours ? Lacan disait parfois, que les dessins servaient aussi Ă  se faire entendre de son public, ce qui n’exclut nullement que la topologie avec dessins puisse mettre en jeu d’autres caractĂ©ristiques, ou registres, comme par exemple le fait de considĂ©rer le dessin comme un Ă©crit. Certes, on peut tenir ces dessins pour de l’imaginaire, mais c’est un imaginaire qui n’est pas Ă  situer, comme on peut vite le constater, du cĂŽtĂ© de l’évidence et de la clartĂ©, mais du cĂŽtĂ© de l’évidemment. Ce sont des dessins qui sont revĂȘches Ă  l’intuition sensible de Kant. En somme, si l’algĂ©brisation Ă©choue dans son projet de gĂ©nĂ©ralisation, c’est qu’il y a peut-ĂȘtre quelque chose qui y rĂ©siste et qui fait preuve de butĂ©e. Je dirais que l’algĂ©brisation Ă©choue parce qu’elle n’arrive pas Ă  rĂ©duire Ă  un point dimension-0 une corde qui passe sur elle-mĂȘme.

 

Merci de votre attention.

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Henri Cesbron Lavau : Merci beaucoup, Élie, de cet exposĂ© trĂšs riche, qui appelle plusieurs remarques, plusieurs questions.

Je dirais qu'Ă  propos du point et de la droite, on a quelque chose qui est un peu analogue Ă  la dĂ©finition que Lacan donne du signifiant qui reprĂ©sente le sujet pour un autre signifiant. C'est-Ă -dire que la dĂ©finition du signifiant prĂ©suppose le signifiant. Le signifiant reprĂ©sente le sujet pour un autre signifiant. Donc ça suppose qu'on connaisse dĂ©jĂ  le signifiant pour pouvoir le dĂ©finir. Or il se trouve que, pour la droite, on a aussi ce problĂšme-lĂ . Car comment les mathĂ©maticiens dĂ©finissent la droite, sinon comme une collection de points, et donc cette collection de points, si c’est elle, la droite, prise par trois, qui doit dĂ©finir le point, eh bien comment ce point qui est dĂ©fini par une collection de points n'apparaĂźt pas lĂ  comme quelque chose qui prĂ©suppose dĂ©jĂ  d’exister ? Il y a une espĂšce de boucle, lĂ .

Si je comprends bien ce que tu nous as dit, je trouve trĂšs intĂ©ressante cette remarque sur le transcendantal et le transcendant, c’est une lecture tout Ă  fait passionnante de L’Etourdit. Au fond, si j'ai bien compris ce que Lacan reproche Ă  Kant, c'est de ne pas ĂȘtre assez kantien, c'est-Ă -dire qu’il lui reproche d'ĂȘtre mais suite Ă  une forme d'incomprĂ©hension

Elie Doumit : C'est ce que j'ai essayĂ© de dĂ©mĂȘler, mais en marchant sur des oeufs

Henri Cesbron Lavau : Alors ce que j'aurais aimé comme développement et c'est une question que j'ai trouvé trÚs intéressante


Elie Doumit : le reproche que Lacan lui fait, ce n’est pas tellement de ne pas ĂȘtre assez kantien, mais de ne pas ĂȘtre un kantien corrigĂ© et rĂ©visĂ© par Lacan ; c’est-Ă -dire que ce qui manquerait Ă  Kant, c'est de supposer la structure de l'inconscient au fondement de ses intuitions sensibles. C'est ça qui serait transcendantal, si je puis dire, Ă  condition donc d’impliquer l’inconscient structurĂ© comme un langage.

Jean Perrin : C'est une philosophie de l'inconscience, le kantisme, non ?

Elie Doumit : Je ne sais pas dire. Je ne dirais pas les choses comme ça, on tomberait dans des paralogismes. J. P : Les paralogismes, je ne m'en souviens pas. E. D : Pour simplifier c’est des raisonnements faux. Mais chez Kant ce sont les raisonnements par lesquels la psychologie rationnelle croit Ă  tort pouvoir dĂ©montrer la substantialitĂ© de l’ñme etc. J. P : Il y en a combien ? E. D : Mon Dieu, j'ai oubliĂ© depuis combien il y en a ! J. P : J'ai appris ça dans le temps

Henri Cesbron Lavau : Ce qui est sĂ»r, c’est qu’on n'est pas lĂ  dans le domaine de la dĂ©monstration. C'est-Ă -dire que cette proposition-lĂ  qui est que ce sont les mathĂ©matiques qui fondent le fonctionnement de l'inconscient, qui lui-mĂȘme fonde notre reprĂ©sentation de l'espace, c'est quelque chose qui ne se prĂ©sente pas Ă  nous comme une dĂ©monstration. Ça n'est pas minimiser la valeur...

Elie Doumit : Et pour de bonnes raisons, parce que si ça se présentait comme une démonstration, ça ferait tomber par terre toute la dimension de l'inconscient ; ça ferait valoir le primat, la toute-puissance du symbolique.

Henri Cesbron Lavau : VoilĂ . Est-ce que vous avez des questions ?

Elie Doumit : J'espĂšre que oui, parce que j'ai choisi un truc provocateur.

Un auditeur : 
mais pour poser la question. À partir de lĂ , la question est bien posĂ©e, dĂ©ployĂ©e. On peut difficilement rajouter des questions sauf Ă  se fourvoyer, ou bien il faut laisser le temps que ça se dĂ©cante ! (Rires)

Jean Perrin : j'ai Ă©tĂ© trĂšs intĂ©ressĂ© par ce que tu as dit de l'intuition sensible. Cette intuition sensible chez Kant, tu la mĂšnes quand mĂȘme vers Lacan. C'est-Ă -dire que ce serait presque un point commun entre un discours du maĂźtre kantien bourgeois, philosophique et le discours analytique. Il y aurait lĂ  un point de - comment le dĂ©finir topologiquement ? - un point justement entre ce discours du maĂźtre kantien bourgeois - il n'a pas tort, Lacan - et le discours analytique, tel que le suggĂšre Lacan. C'est ce point-lĂ , Ă  mon avis, que tu as bien mis en valeur et que je trouve intĂ©ressant, puisqu’ il serait comme ça entre les deux discours, entre le discours de Lacan et le discours philosophique, du maĂźtre cartĂ©sien, car c’est ça le bourgeois, le discours du maĂźtre

Elie Doumit : Il est pour ainsi dire dans le confort. Il faut voir pourquoi Lacan emploie ce qualificatif de bourgeois Ă  propos de Kant et de la maniĂšre dont Kant se situe, par rapport au dĂ©nommĂ© Swedenborg (Etourdit p.36). Swedenborg est un visionnaire suĂ©dois qui pensait avoir accĂšs Ă  la connaissance d’évĂšnements cachĂ©s Ă  nos sens. A la fois fascinĂ© et horrifiĂ© par Swedenborg, Kant examine avec ironie, dans son texte Les rĂȘves d’un visionnaire ces faits de clairvoyance, faits dĂ©rangeants pour la pensĂ©e kantienne, puisque la reconnaissance de ces visions reviendrait Ă  accepter la possibilitĂ© d’une connaissance suprasensible, qui serait en contradiction avec la notion majeur d’intuition sensible de la CRP.

Kant va donc s’attacher Ă  critiquer l’idĂ©e d’une communion des esprits par laquelle le visionnaire explique sa clairvoyance ; il aboutit Ă  la conclusion que les preuves dont se soutiennent les visions se ramĂšnent, en fin de compte, Ă  des on-dit vulgaires
 Kant se trouve dans cette confrontation, du cĂŽtĂ© du manche, du pouvoir, pour conforter la princesse Louis-Ulrique, qui ayant consultĂ© le visionnaire sur une question privĂ©e, avait Ă©tĂ© stupĂ©faite par la rĂ©ponse donnĂ©e.

Il serait intĂ©ressant de faire le rapprochement entre cet Ă©pisode de l’Etourdit et le commentaire que Lacan fait dans Les Non dupes errent, de ce texte de Freud de 1925 sur la signification occulte du rĂȘve qui a Ă©tĂ© Ă©cartĂ© par J.Strachey et Jones, sous prĂ©texte sous prĂ©texte d’un rapprochement trop marquĂ© entre la psychanalyse et la tĂ©lĂ©pathie. A ce propos, Lacan considĂšre que la science rejette les faits qui la dĂ©rangent. Tout ce qui ne relĂšve pas de son systĂšme de la science, elle ne veut rien en savoir. A vrai dire les phĂ©nomĂšnes dits occultes ne sont pas cachĂ©s, comme le dit Lacan dans Les non-dupes errent : ce qui est cachĂ© est cachĂ© par la forme du discours, de la thĂ©orie


Henri Cesbron Lavau : Bachelard avait une façon de ramasser ça dans une formule trÚs courte qui est : la théorie précÚde les faits

Elie Doumit : Je crois qu'on trouve quelque chose de cet ordre chez Lacan, comme quand il dit : il n'y a pas de fait clinique brut. Qu'est-ce que ce serait un fait clinique brut ? Est-ce que ce n’est pas un fait instruit par un discours, par une thĂ©orie, comme je viens de le dire ?

Henri Cesbron Lavau : Déjà pris dans une interprétation


Elie Doumit : Le philosophe Leroy disait : les faits sont faits


Jean Perrin : Qu'est-ce qu'un fait ? Un fait, un événement, c'est toujours du dire


Elie Doumit : Et pourtant, les faits sont tĂȘtus, comme on dit. Vous voyez oĂč on glisse. Ce que Kant appelle le rationalisme dogmatique c’est ça : les faits sont faits. Mais oĂč situer le rĂ©el ? Ne risque-t-il pas de s’évapore dans le symbolique ?

Jean Perrin : Dans la pensée de Lacan, il y a toujours un reste. Et il n'y a pas de reste chez Kant. Vous seriez d'accord pour dire ça comme ça ?

Elie Doumit : Eh bien notre collÚgue a répondu : ça ne se « déKante » pas comme on veut.

Brigitte Le Pivert : je me demandais en vous entendant si ce n’était pas lĂ  une façon de prendre en compte ce que Lacan appelle le petit ĂȘtre protopathique c'est-Ă -dire avant l'advenue au langage, avant l’advenue au stade du miroir E.D : Dans quel
B. L P : Au niveau de ce qu'il appelle les intuitions sensibles. Vous parlez de quelque chose qui est


Elie Doumit : On peut en effet soulever la question. Parce que, qu'est-ce que c'est, ces formes pures, sensibles, qui sont propres Ă  l'humain ? Il y en a qui disent : c'est de la psychologie. Je crois que la maniĂšre de voir le statut de l'imaginaire Ă©claire un aspect de ces intuitions, en ce sens qu'on les considĂšre comme des formes structurales propres Ă  la sensibilitĂ©, mais qui ne relĂšvent pas d’un dĂ©veloppement psychologique. Kant les dit d’ordre transcendantales.

Jean Brini : Est-ce que vous accepteriez comme exemple de ce que vous proposez lĂ , Ă  propos de l'imaginaire, l’histoire des objets fractals. Finalement Ă  partir d'une reprĂ©sentation parfaitement imaginaire, Mandelbrot arrive Ă  poser la question - et pour poser la question, il dispose de son arsenal linguistique - : quelle est la longueur des cĂŽtes de Bretagne ? Et Ă  partir de cette origine de pure reprĂ©sentation imaginaire, il arrive Ă  inventer, Ă  inventer les objets fractals et les dimensions non entiĂšres. Est-ce que ça vous paraĂźtrait une illustration
 c'est-Ă -dire finalement il arrive Ă  une algĂ©brisation de quelque chose qui Ă©tait dĂ©jĂ  lĂ , et qui n'est ni directement un objet sensible ni quelque chose qui peut se dĂ©duire de quoi que ce soit d'existant prĂ©alablement. Est-ce que vous accepteriez cela ?

Elie Doumit : L’exemple que vous proposez est intĂ©ressant. Quelle est la part lĂ -dedans de l’imaginaire et du formel (de l’algĂ©brique) ? En gĂ©nĂ©ral, les thĂ©ories formelles, les axiomatisations en mathĂ©matiques, se font Ă  partir de ce qu’on appelle les thĂ©ories naĂŻves, intuitives, c’est-Ă -dire Ă  partir d’un ensemble d’énoncĂ©s qui se prĂ©sentent comme des intuitions Ă©videntes, comme par exemple cet Ă©noncĂ© : par un point pris hors d’une droite, on ne peut mener qu’une parallĂšle. C’est presque une Ă©vidence expĂ©rimentale (sauf dans un univers sphĂ©rique). On peut donc affiner de plus en plus la formalisation au dĂ©triment des reprĂ©sentations gĂ©omĂ©triques. La lettre tue la chose gĂ©omĂ©trique. C’est dire que dans cet idĂ©al de formalisation, on vise Ă  se libĂ©rer de l’élĂ©ment intuitif, du sensible, pour inventer des objets de plus en plus formels et qui n’ont apparemment plus aucun rapport avec la rĂ©alitĂ© empirique et la question est alors, arrivera-t-on jamais, cet Ă©lĂ©ment sensible, Ă  le rĂ©duire ? Je pense Ă  cet Ă©gard Ă  ce que disait Auguste Comte concernant l’invention du nombre imaginaire : iÂČ = - 1. Il n’y voyait qu’une spĂ©culation mĂ©taphysique, un pur jeu d’abstraction, qui ne sert Ă  rien, c’est comme si, pour lui, les inventions mathĂ©matiques devaient servir Ă  quelque chose d’empirique, devaient mordre sur la rĂ©alitĂ© physique. D’ailleurs, on sait que ces nombres complexes, n’ont pas manquĂ© de trouver des applications en physique. Je crois que l’exemple que vous Ă©voquez, concernant les objets fractals, mĂ©rite ample rĂ©flexion. Je ne vois pas Ă  premiĂšre vue, comment dĂ©mĂȘler le cĂŽtĂ© imaginaire et le cĂŽtĂ© algĂ©brique. Comment vous, vous voyez les choses, la part de l’imagination ?

Jean Brini : Je ne sais pas si je saurais le reformuler 
 (l’enregistrement s’arrĂȘte)

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