Entre l'homme et la femme, le tango, exposé de Virginia Hasenbalg au Séminaire d'été 2009

Entre l’homme et la femme

Virginia Hasenbalg-Corabianu

Seminaire d’étĂ© de l’Ali - AoĂ»t 2009





Vous connaissez tous :


Entre l’homme et la femme,

Il y a l’amour,

Entre l’homme et l’amour

Il y a un monde.

Entre l’homme et le monde,

Il y a un mur.




Alors, une Ă©treinte entre un homme et une femme est-elle encore possible ? Je vais vous parler d’une Ă©trange bĂȘte Ă  deux dos qui se tient serrĂ©, comme dirait Lacan, et en silence se dĂ©place, au rythme d’une musique venue des antipodes. Vous l’avez devinĂ©, c’est le tango.



 la fameuse bipartition de l’ĂȘtre qui de prime abord n’eĂ»t Ă©tĂ© que bĂȘte Ă  deux dos qui se tient serrĂ©e (Ou pire, 15 mars 1972)


Dans le tango comme dans le couple, tout se joue, se noue et se dĂ©noue entr’eux . Je vous parlerai de ce « d’eux » qui nous occupe. It takes two to tango
 Un deux inaccessible, un rĂ©el, selon les mathĂ©maticiens, bien que si proche.


La mathĂ©matisation seule atteint le rĂ©el, un rĂ©el qui s’évade (Encore p216)

La notion d’existence n’a surgi qu’avec l’intrusion du rĂ©el mathĂ©matique comme tel. Une fonction sans rapport avec quoi que ce soit qui fonde d’eux, Un. (fondre fonder). Deux n’est pas fondu en Un, ni Un fondĂ© par Deux. 17mai 72, P131


Il est question donc du rapport homme-femme tel qu’il se met en place grĂące Ă  l’assomption de l’ordre que le langage dĂ©termine pour les positions sexuĂ©es, en tenant compte de ce rĂ©el.


(le langage fonctionne en suppléance de la jouissance sexuelle)



Une jeune femme sur le divan me dit : « Je suis habituĂ©e Ă  porter la culotte avec les garçons. Avec les garçons, je suis dans un rapport de force ». Une liaison entre deux lettres fait alors sauter la censure : « je suis s’excessivement agressive. Avec un garçon il y a toujours Un de trop ».

J’entends cet Un de trop comme une revendication Ă©galitaire.


(Encore : L’Autre n’est pas Un).


Plus tard, elle dira Ă  un homme lors d’une rencontre, « Bravo ! tu me fais sentir fille », phrase qu’elle ramĂšne en sĂ©ance avec perplexitĂ© et agacement. Elle s’en explique aussitĂŽt aprĂšs : « je me sens fille quand je suis effondrĂ©e, abolie ». Ce constat l’étonne. Par ailleurs, elle perçoit que cette « abolition » qui la rend fĂ©minine n’est pas sans dĂ©plaire aux deux.

On peut alors se demander comment accepter de nos jours cette invitation Ă  « ĂȘtre nulle » - j’exagĂšre mais c’est pour signifier ce qui serait une invitation Ă  reprĂ©senter le zĂ©ro, pour ĂȘtre Ă  la place de ce qui est aboli, ou vidĂ© parce que troué ?



 

L’Autre c’est un trou (E p195)


Elle est l’Autre, mais pour que ce lieu soit celui de la vĂ©ritĂ© il doit ĂȘtre barrĂ©.

Le réel est ce qui commande toute la fonction de la signifiance (15 décembre 71, page 34)

De l’Autre on en jouit mentalement (on n’en jouit pas sexuellement) S(A/) Ă©crit quelque chose sur l’Autre, en tant que terme de la relation qui, de s’évanouir, de ne pas exister, devient le lieu oĂč ça s’écrit. OP, 8/3/72 p82

Un des termes de la relation doit se vider pour lui permettre Ă  cette relation de s’écrire. p83


Cette annulation de l’Autre ne se produit qu’à ce niveau oĂč s’inscrit de la seule façon qu’il peut s’inscrire Non Fi de x, ce qui veut dire qu’on ne peut pas Ă©crire que ce qui y fait obstacle, la fonction phallique, ne soit pas vrai.

Chez Hegel : l'absence de la plus-value telle qu’elle est tirĂ©e de la jouissance dans le rĂ©el du discours du maĂźtre. Cette absence note quelque chose, elle note rĂ©ellement l’Autre, non pas comme aboli mais comme impossibilitĂ© de corrĂ©lat. Discours de Marx, consolide de discours du MaĂźtre en le complĂ©tant, en incitant la femme Ă  exister comme Ă©gale. Egale Ă  quoi ? Personne le sait puisqu’on peut trĂšs bien dire aussi que l’homme Ă©gale zĂ©ro puisqu’il lui faut l’existence de quelque chose qui le nie pour qu’il existe comme tous.


Effet du discours de Marx, inciter la femme Ă  exister comme Ă©gale. La femme Ă©gale Ă  l’homme : Cela pose un obstacle qu’elles prĂ©tendent transgresser. ( Ou pire 8/3/72 p88)



la femme du travailleur, qui s’appelle, de la bouche mĂȘme du travailleur qui s’appelle la bourgeoise ! C’est vrai qu’ils les appellent comme ça ! Et alors je me mettais quand mĂȘme Ă  rĂȘver. Parce que tout ça se tient. Ce sont des travailleurs, des exploitĂ©s. C’est tout de mĂȘme bien parce qu’ils prĂ©fĂšrent encore ça Ă  l’exploitation sexuelle de la bourgeoise ! VoilĂ  ! Ça c’est pire. C’est le 
ou pire. Vous comprenez? Parce que, Ă  quoi ça mĂšne, de prononcer des articulations sur des choses Ă  quoi on ne peut rien. Le rapport sexuel ne se prĂ©sente, on ne peut pas dire que sous la forme de l’exploitation, c’est d’avant, c’est Ă  cause de ça que l’exploitation s’organiseparce que, il n’y a mĂȘme pas cette exploitation-lĂ . (Ou pire, 17 mai, rĂ©sumĂ©)


Le populaire appelle la femme « la bourgeoise », c’est bien ça que ça veut dire. C’est que pour ĂȘtre Ă  la botte , c’est lui qui l’est, pas elle. Elle a divers modes de l’aborder, ce phallus, et de se le garder. Elle est Ă  plein dans la fonction phallique, mais il y a quelque chose en plus, une jouissance au-delĂ  du phallus. Une jouissance qui ne signifie rien. (ne pas se prĂ©cipiter sur le « en plus ») C’est peut-ĂȘtre ça qui doit nous faire entrevoir ce qu’il en est de l’Autre. E, 20/2/73, p 130


Un petit carrĂ© pour dĂ©signer le lieu de l’Autre (E,70) Vider les petits carrĂ©s (p197)


Accepter de se volatiliser en tant que partenaire, comme dit Lacan, lorsque la connaissance du monde se met Ă  occuper les hommes ?


Pendant un temps cette bipolaritĂ© de valeurs a Ă©tĂ© prise pour suffisamment supporter, figurer ce qu’il en est du sexe. C’est de lĂ  mĂȘme qui est rĂ©sultĂ© cette sourde mĂ©taphore qui, pendant des siĂšcles, a sous-tendu la thĂ©orie de la connaissance
 Le monde Ă©tait ce qui Ă©tait perçu, voir aperçu, comme Ă  la place de l’autre valeur sexuelle.12/1/72 OP P44

Entre l’homme et le monde, ce monde substituĂ© Ă  la volatilisation du partenaire sexuel 6/1/72 SP


N’est-ce pas lĂ , la condition mĂȘme pour reprĂ©senter ou incarner l’objet a, opĂ©ration qui s’associerait Ă  la prise en compte de la nature du grand Autre: un signifiant lui manque, et le monde est dĂ©peuplé  ? On pourrait mĂȘme dire, un ĂȘtre lui manque


Cette abolition peut bien ĂȘtre un repaire, un refuge Ă  partir duquel une femme se divise entre

- un lieu de silence qui lui donne une marge subjective oĂč, par exemple, mĂącher ses mots,

- et ce qui reste - son image et avec elle, son corps et sa prĂ©sence - qu’elle peut offrir au fantasme du partenaire. Elle n’y est pas toute.

La condition fĂ©minine paraĂźt bien complexe. Mais, peut-on s’en passer ? En tout cas, il y a certaines choses qu'on ne peut pas faire tout seul, comme : se bagarrer, faire l’amour ou danser le tango. L’ordre est facultatif.

Il en va de mĂȘme pour apprendre Ă  parler, processus qui nous lie Ă  un Autre dans un rapport qui nous marque Ă  vie, et qui est destinĂ© Ă  subir des mĂ©tamorphoses. Ainsi, on passe de la mĂšre au pĂšre, puis selon les alĂ©as de l’histoire de chacun, Ă  celle ou celui avec qui on partage sa vie, grĂące Ă  l’analyse ou pas.

Peu Ă  peu se rĂ©vĂšle que, derriĂšre l’amour, ce qui nourrit ce lien est l’altĂ©ritĂ© et le dĂ©sir qui s’ensuit tel qu’ils se mettent en place par les lois du langage, la castration.

MalgrĂ© les apparences le tango n’est point une parade nuptiale. Si la parade animale est rĂ©gie par les lois de la biologie, par l’instinct, le tango dessine plutĂŽt un parcours pulsionnel. L’instinct dicte un comportement stĂ©rĂ©otypĂ©, tandis que la pulsion, marquĂ©e dĂšs le dĂ©part par le rapport Ă  l’Autre, fait appel non seulement au courage qui est aussi bien requis par l’instinct, mais surtout Ă  l’invention faisant ainsi une large place Ă  la crĂ©ativitĂ©. Et avec elle, Ă  l’imprĂ©visible qui prĂ©serve l’altĂ©ritĂ©. Les diffĂ©rentes styles et figures possibles dans le tango pourraient ĂȘtre la mĂ©taphore de l’impressionnante diversitĂ© de moyens dĂ©ployĂ©s par les humains quand ils se font la cour


C’est vrai qu’il y aura toujours des hommes et des femmes qui auront tendance Ă  faire l’économie du discours amoureux afin de garder une « toute indĂ©pendance » doublĂ©e irrĂ©mĂ©diablement d’une solitude insondable. Certes, la nouveautĂ© est condition pour la jouissance, comme le dit Freud dans Au-delĂ  du Principe du plaisir.

Pour bien cerner la fonction du dĂ©sir il est nĂ©cessaire de distinguer la jouissance, de l’écrasement du besoin, dit Lacan dans De ce que j’enseigne, et on peut ajouter, lorsque la sexualitĂ© reste sans arrimage dans le discours.

La jouissance prend place donc quand la nouveauté est assurée par la discursivité, comme dans le tango qui met en acte les deux places propres au discours, deux places non symétriques, non interchangeables.

Lalangue a sa sagesse lorsqu’elle suggĂšre le « Sois belle et tais-toi », autrement dit, accueille la parole que suscite l’image que tu offres
 Ton silence peut alors provoquer l’inquiĂ©tante Ă©trangetĂ© apte Ă  reprĂ©senter le rĂ©el, l’énigme propre au sexuel. Et en tant que rĂ©el, te situer au-delĂ  du mur, le rĂ©el qui rĂ©siste Ă  la puissance de la parole.


Il y a quelques chose en elle qui échappe au discours (E 9/1/73, p75) et que les mathématiciens ont démontré sans, bien entendu, lui donner un sens


Encore : une jouissance Ă  elle qui ne signifie rien.

Ce qui est au delà du sens et qui a comme effet l’angoisse (OP p135)

Dans le discours analytique: si l’analyste en position de semblant de a produit de l’angoisse, c’est un bon signe (OP, 135)


Lacan s’appuie sur le rĂ©el mathĂ©matique pour rendre compte du discours de l’analyste, tout en donnant de surcroit ses lettres de noblesse Ă  un fĂ©minin qui dĂšs lors peut ĂȘtre autre que celui de la revendication Ă©galitaire.

Il dira quelque part que la premiĂšre chose qu’une femme doit apprendre c’est Ă  se taire. J’avoue, ce n’est pas toujours facile ! Mais vous n’ĂȘtes pas sans savoir que les femmes « actuelles » se sont mises Ă  parler elles aussi. Il est indĂ©niable que cela a introduit un certain dĂ©sordre. Voir mĂȘme, une Ă©trange inquiĂ©tude.

En tout cas, le tango les fait taire, comme d’ailleurs il fait taire les hommes aussi. Mais, comme Lacan nous l’enseigne, ce n’est pas parce qu’on se tait qu’il n’y a pas de discours. Le silence n’abolira jamais le discours, tout autant qu’un coup de dĂ©s n’abolira jamais le hasard.

On ne parle pas pendant la danse. Cela oblige Ă  Ă©couter ce qui reste, la pure prĂ©sence du corps de l’Autre. Croyez moi, ce n’est pas une mince affaire, un corps sans paroles. Mais on dirait qu’ils dansent en silence pour mieux s’entendre. Borges avait dĂ©jĂ  saisi que le tango est une Ă©treinte entre des gens qui ne parlent pas la mĂȘme langue. Un homme et femmes, par exemple


Des codes prĂ©cis rĂ©gissent le monde des milongas, les bals Ă  tango. Si on ne les respecte pas on est tout de suite mal vu ! Il y est donc question d’un semblant impliquĂ© dans une jouissance.

Je passe sur les rÚgles qui définissent les frontiÚres de circulation des femmes, il y en a, bien sûr
 pour souligner celle de leur mise en valeur grùce à la bonne prise en main par leurs partenaires.

L’homme doit garder le cap, et mener sa barque lĂ  oĂč il faut : dans un bal les couples tournent autour d’un vide centrale, bon ce n’est pas le tore, quoique
 les couples tournent autour d’un vide centrale dont le sens Ă©tabli par convention : celui qui est contraire aux aiguilles d’un montre - hĂ©misphĂšre sud oblige. L’homme avance, il ne recule jamais. Il peut marquer des temps d’arrĂȘt – mais il ne recule pas. Il voit ce qui se passe autour du couple, et choisit par oĂč il veut passer. Ses mouvements sont autant sobres que fluides et dĂ©terminĂ©s.

Tout est une question de confiance. Si l’homme sait sur quel pied danser, la femme peut danser les yeux fermĂ©s. Tout est là ! Elle se laisse embarquer dans le mouvement. Si le but est de rĂ©ussir Ă  ce qu’elle s’absente d’elle mĂȘme, enjeu de S de A barrĂ©, il faut qu’elle puisse s’abandonner Ă  son partenaire, le temps de la danse.

De son cĂŽtĂ© Ă  elle, elle se doit de reconnaĂźtre si les consignes donnĂ©es par l’homme s’accordent bien avec sa position. Et si la consigne n’est pas bonne – il y aura toujours de jeunes danseurs ! - s’il ne tient pas compte de sa prĂ©sence correctement elle se doit de rester immobile. « Ca » ne rĂ©pond pas... Si elle fait Ă  ce moment lĂ  une remarque, elle perd pied.

Elle doit laisser du temps à l’homme pour la barrer


Parfois la femme, dans un dĂ©sir de domination peut se prendre pour l’homme en cherchant Ă  devancer les mouvements, mouvements qui sont normalement l’initiative de l’homme. Cette anticipation mettrait l’homme dans une position d’avoir Ă  valider une chorĂ©graphie qui ne serait plus la sienne. A moins que cela puisse ĂȘtre une provocation s’excessivement agressive, une invitation Ă  la surenchĂšre ? Dans le tango en tout cas cela doit rester dans la subtilitĂ©.

Pour danser le tango la femme se doit d’ĂȘtre belle et lĂ©gĂšre. La beautĂ©, comme vous le savez, a la fonction de voiler les vĂ©ritĂ©s derniĂšres


Par sa beautĂ© une femme voile ce qu’il faut taire mais qui est inscrit dĂšs le dĂ©part dans la logique du signifiant. Les femmes savent souvent, pas toutes donc, que derriĂšre ce qui voile l’entre-deux, git le rĂ©el oĂč le sexe se noue Ă  la mort


Doit-elle jouer ce jeu jusqu’à assumer l’ensemble de l’ordre du signifiant lorsqu’il instaure la mort de la Chose ? Autrement dit, si le dĂ©sir du partenaire l’installe comme objet sublime, elle ne doit pas oublier que le propre de cet objet est d’ĂȘtre perdu Ă  jamais. Elle devra en assumer les consĂ©quences structurelles, en acceptant de vivre dans la crainte d’ĂȘtre dĂ©logĂ©e de la place que la sublimation lui amĂ©nage dans l’amour selon les rĂšgles du principe du plaisir. Pour le dire autrement, l’homĂ©ostase sera dĂ©rangĂ©e par l’impĂ©ratif de la jouissance qui trouvera la voie ouverte seulement dans la sexualitĂ©.

Est-ce lĂ  le sacrifice de l’objet de la tendresse dont Lacan parle dans le sĂ©minaire « Des quatre concepts  » ?

Ou celui de la proie de chasse à sacrifier aprÚs que le chasseur se soit donné la peine de la connaßtre jusque dans ses habitudes les plus intimes, dans son instinct de vie ?

Est-ce la condition pour assumer l’(a)bject du sexe qui ne peut se tenir qu’hors la loi, hors les lois du langage, dans la jouissance du corps ?

Quant à l’homme, il lui faudra accepter comme fait structurel que choisir c’est perdre aussi. Que ce que la logique phallique lui impose c’est que c’est de savoir qu’elle est perdue d’avance, qu’il l’a. Autrement c’est lui qui est perdu.

Il y a l’amour

Entre l’homme et la femme.

Il y a un monde

Entre l’homme et l’amour.

Il y a un mur

Entre l’homme et le monde.

Entre un homme et une femme, le discours et l’amour ? Certes. Le silence, la danse, le sexe ? Peut-ĂȘtre. Le temps d’une danse, ou deux.

Mais dans tous les cas, limitĂ©e. Et si danser un tango ou deux, dans sa mĂ©taphore n’est pas le signe de l’amour, il en est au moins une rĂ©ponse.

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