Répétition, savoir et vérité, texte de Fulvio della Valle
Répétition, savoir et vérité, texte de Fulvio della Valle
Â
 Lors du SĂ©minaire dâĂ©tĂ©, nous avons entendu un exposĂ© trĂšs intĂ©ressant sur Kierkegaard et la rĂ©pĂ©tition. Jâai Ă©tĂ© nĂ©anmoins Ă©tonnĂ© que cet exposĂ©, ouvertement consacrĂ© Ă un reprĂ©sentant de la tradition philosophique, ne fasse aucune mention du traitement de ce thĂšme que propose un autre philosophe, Gilles Deleuze, dans son ouvrage classique « DiffĂ©rence et RĂ©pĂ©tition ».
Pour le dire de maniĂšre trĂšs synthĂ©tique, Deleuze propose de reconnaĂźtre, Ă cĂŽtĂ© de la rĂ©pĂ©tition du mĂȘme ou de l'identique, une rĂ©pĂ©tition plus profonde, la rĂ©pĂ©tition de la diffĂ©rence, et voit dans cette derniĂšre la matrice ultime de la vie et de la pensĂ©e. Cette idĂ©e traverse l'histoire de la philosophie dâHĂ©raclite Ă Bergson et Whitehead, en passant par Hegel, Nietzsche, et quelques autres. Il s'agit de considĂ©rer qu'une thĂ©orie doit moins viser la recherche d'invariants ou de vĂ©ritĂ©s fixes, que l'invention ou la crĂ©ation de nouvelles idĂ©es, en phase avec ce mouvement de novation perpĂ©tuelle qui caractĂ©rise l'ĂȘtre et la vie. La rĂ©pĂ©tition de la diffĂ©rence c'est le mouvement de l'histoire de la pensĂ©e comme succession de nouvelles crĂ©ations d'idĂ©es et non comme approche progressive d'une vĂ©ritĂ© immuable et dĂ©finitive. C'est donc la conception du caractĂšre fixe ou invariant de la vĂ©ritĂ© qui est abandonnĂ©e.
Bien que Hegel propose une conception similaire, il faut néanmoins mentionner une différence entre les deux auteurs.
Hegel affirme bien que le vrai et le faux ne sont pas comme les deux faces dâune piĂšce de monnaie, câest-Ă -dire ne sont pas deux dĂ©terminations figĂ©es qui sâexcluent mutuellement, mais deux aspects ou moments dâun mouvement de la pensĂ©e qui s'affine et se prĂ©cise en tempĂ©rant une affirmation initiale par les critiques et les contre-exemples qu'on peut lui adresser, qui Ă leur tour vont ĂȘtre nuancĂ©s, enrichis et complĂ©tĂ©s par des critiques et des contre-exemples ultĂ©rieurs. La pensĂ©e procĂšde ainsi selon un mouvement dialectique qui progresse d'une position Ă sa nĂ©gation, puis Ă la nĂ©gation de cette nĂ©gation, mouvement que Hegel qualifie de spĂ©culatif ou positivement rationnel, ce que rĂ©sume la formule : identitĂ© de l'identitĂ© et de la non-identitĂ© (ou de la diffĂ©rence). Ce processus dialectique, dont la contradiction est le moteur, est commun Ă l'ĂȘtre et Ă la pensĂ©e. (Je ne rentre pas dans la question de lâAufhebung). Notons au passage que la triade : ThĂšse, AntithĂšse, SynthĂšse, lieu commun qui prĂ©tend rĂ©sumer la dialectique hĂ©gĂ©lienne, et que Lacan reprend, nâest pas inexacte, Ă condition de lui faire correspondre les termes appropriĂ©s : ThĂšse (position, identitĂ©), AntithĂšse (nĂ©gation, non-identitĂ©), SynthĂšse (nĂ©gation de la nĂ©gation, identitĂ© de l'identitĂ© et de la non-identitĂ©).
On voit bien que, dans ce contexte, la vĂ©ritĂ© n'est pas une dĂ©termination fixe et dĂ©finitive, mais un processus qui ne cesse d'ĂȘtre relancĂ© par l'Ă©preuve de la critique, ou travail du nĂ©gatif, dont la contradiction et l'opposition sont les opĂ©rateurs. (D'oĂč les rĂ©serves de Hegel Ă lâĂ©gard des mathĂ©matiques, entiĂšrement fondĂ©es sur la non-contradiction, que je ne dĂ©veloppe pas ici.) Il y a bien une rĂ©pĂ©tition de la diffĂ©rence, c'est-Ă -dire une Ă©volution perpĂ©tuelle de la pensĂ©e, dĂ©barrassĂ©e d'un idĂ©al de fixitĂ© ou dâinvariance, mais c'est plutĂŽt une rĂ©pĂ©tition de la critique ou de la contradiction, qui ne fait avancer la pensĂ©e que par des contre-pieds successifs.
La rĂ©pĂ©tition de la diffĂ©rence, telle que la conçoit Deleuze, en rĂ©fĂ©rence Ă Nietzsche et Bergson, se veut plus profonde et plus large. Ce qui a vocation Ă se rĂ©pĂ©ter c'est un nouveau frayage, une nouvelle invention, une nouvelle crĂ©ation, qui n'est pas nĂ©cessairement une critique, une rĂ©futation ou une contestation d'une articulation antĂ©rieure. Il s'agit simplement dâune construction nouvelle, diffĂ©rente ou autre, qui n'est pas animĂ©e par la nĂ©gation de ce Ă quoi elle succĂšde. C'est donc une rĂ©pĂ©tition non-dialectique de la diffĂ©rence, dĂ©lestĂ©e de tout esprit de contradiction. Ce mouvement de diffĂ©renciation perpĂ©tuelle, non-dialectique, s'applique Ă toutes les formes de la vie et de la pensĂ©e (art, science, philosophie), et se trouve rĂ©sumĂ© par les formules : « Penser autrement » et « Non pas une idĂ©e juste, juste une idĂ©e ».
Cette novation radicale serait la marque caractĂ©ristique de toute Ćuvre importante, quel que soit son domaine, prise dans sa racine dynamique, en deçà du rĂ©sultat figĂ© auquel elle aboutit, lequel se prĂȘte Ă une scolastique ou un acadĂ©misme.
Mentionnons que cette répétition de la différence n'est pas sans rappeler la distinction lacanienne entre savoir et vérité, qu'on peut d'ailleurs entendre de deux maniÚres, non nécessairement exclusives.
Selon l'une d'elles, le savoir serait une construction gĂ©nĂ©rale (qui subsume plusieurs cas) et objective (qui porte sur une donnĂ©e pouvant ĂȘtre apprĂ©hendĂ©e de l'extĂ©rieur), tandis que la vĂ©ritĂ© serait une dĂ©termination singuliĂšre (qui concerne un seul ĂȘtre, pris dans son unicitĂ©), subjective (qui concerne un sujet, c'est-Ă -dire un ĂȘtre parlant, saisi dans une relation inter-signifiante) et insue (qui relĂšve de l'Ă©mergence d'une formation de l'inconscient : rĂȘve, lapsus, symptĂŽme, etc.) Cette interprĂ©tation a l'avantage de mettre l'accent sur la subjectivitĂ©, les formations de l'inconscient et la singularitĂ© concrĂšte du cas, qui constituent le champ spĂ©cifique de la psychanalyse, d'oĂč provient la distinction.
Selon l'autre, le savoir, appelĂ© aussi « savoir constitué », est l'ensemble des Ă©laborations dĂ©jĂ produites, dĂ©jĂ advenues, quelle que soit leur pertinence, et la vĂ©ritĂ© est ce qui vient dĂ©placer ou dĂ©complĂ©ter, relancer ou refondre ce bloc bien assurĂ© ou solidement installĂ©, - que l'on songe aux rĂ©volutions scientifiques, (ou changements de paradigme, coupures Ă©pistĂ©mologiques), aux avant-gardes artistiques, et ainsi de suite. La vĂ©ritĂ© est ce qui fait trou dans le savoir, Ă lâinstar du rĂ©el, qui fait trou dans la reprĂ©sentation (dans la rĂ©alitĂ©).
On voit donc, pour conclure, le rapport entre la rĂ©pĂ©tition de la diffĂ©rence (Deleuze) et la distinction entre savoir et vĂ©ritĂ© (Lacan). Dans les deux cas, il s'agit de pointer la variance inlassable qui affecte la pensĂ©e et le sujet - effet du signifiant, sans consistance autre que son glissement perpĂ©tuel d'un signifiant Ă un autre, - et d'empĂȘcher la philosophie et la psychanalyse, et plus gĂ©nĂ©ralement l'existence, de se fixer, se pĂ©trifier ou se refermer dans un systĂšme de repĂšres assurĂ©s et dĂ©finitifs, aussi pertinents soient-ils.
Â
04/09/2017