Du substantif de Port-Royal Ă  la substance jouissante de Lacan, de Maryvonne Lemaire

Du substantif de Port-Royal Ă  la substance jouissante de Lacan

 

Et l’étreinte, l’étreinte confuse d’oĂč la jouissance prend sa cause, sa cause derniĂšre, qui est formelle, est-ce que ce n’est pas beaucoup plus quelque chose de l’ordre de la grammaire qui la commande ?
Encore, 12 décembre 1972

 

De 1711 Ă  1713, L’abbaye de Port-Royal des Champs, situĂ©e dans la vallĂ©e de Chevreuse, est dĂ©truite sur l’ordre de Louis XIV. Le roi voit une menace dans le prestige intellectuel, moral et religieux de ce lieu clĂŽturĂ©, qui, sous l’autoritĂ© de l’abbĂ© de Saint-Cyran et de la mĂšre AgnĂšs Arnauld, abrite le courant jansĂ©niste du catholicisme. Outre les PensĂ©es de Pascal, publiĂ©es de façon posthume par les Messieurs – on les appelle aussi les Solitaires-, deux textes survivent dans le temps Ă  la destruction  de l’édifice: La Grammaire gĂ©nĂ©rale et raisonnĂ©e d’Antoine Arnauld et de Claude Lancelot, publiĂ©e en 1660, et La Logique ou l’art de penser d’Antoine Arnauld et de Pierre Nicole, publiĂ©e de façon anonyme en 1662. Ces deux ouvrages sur « l’art de parler » et « l’art de penser »renouvellent l’étude du langage en s’appuyant sur les avancĂ©es de Descartes et de Pascal ; ils substituent Ă  l’autoritĂ© du « bon usage » l’autoritĂ© de la raison et Ă  l’étude des mots pris isolĂ©ment, l’étude des opĂ©rations de la pensĂ©e Ă  l’Ɠuvre dans la parole. Ces textes, par la force et la nouveautĂ© du propos, convainquent mĂȘme les jĂ©suites, peu favorables pourtant aux jansĂ©nistes, et qui ont la haute main sur l’enseignement. C’est ainsi que ces ouvrages, trĂšs souvent rééditĂ©s, ont fait rĂ©fĂ©rence dans l’étude de la langue pendant deux siĂšcles jusqu'Ă  son renouvellement par la linguistique au XX° siĂšcle. Les grands grammairiens du XVIII° siĂšcle comme Du Marsais ou BeauzĂ©e s’en inspirent et Chomsky, dans sa Linguistique CartĂ©sienne de 1966, voit dans la grammaire gĂ©nĂ©rale l’ancĂȘtre de la grammaire gĂ©nĂ©rative.

La thĂ©orie du langage Ă©laborĂ©e Ă  Port- Royal est une thĂ©orie de la substance et du signe. Forte de l’appui trouvĂ© dans les avancĂ©es de Descartes et en particulier dans sa distinction entre substance de la pensĂ©e et substance de l’étendue, cette grammaire invoque aussi, implicitement, la caution divine pour faire du langage le signe de la pensĂ©e, ce qui reste un thĂšme philosophique vivace.

La confiance accordĂ©e au sens et la prĂ©fĂ©rence donnĂ©e sur tout mĂ©talangage Ă  la langue naturelle sont deux aspects de cette rĂ©flexion sur le langage qui m’ont retenue. Ce sont deux «  valeurs » de la culture littĂ©raire qui font dĂ©bat encore actuellement. Alors qu’elles se trouvent associĂ©es dans la Grammaire GĂ©nĂ©rale, Lacan les dissocie complĂštement. On sait les limites qu’il assigne Ă  l’imaginaire du sens. Quant Ă  la langue naturelle, il en joue jusqu’au baroque, mais elle reste pour lui la rĂ©fĂ©rence, on peut dire, absolue, du parlĂȘtre et de l’humain, le mathĂšme et la logique Ă©tant subordonnĂ©s Ă  la parole.

Le titre choisi, Du substantif Ă  la substance jouissante, introduit au dĂ©placement qui s’opĂšre dans l’apprĂ©hension du langage, de Port-Royal Ă  Lacan. Alors que le nom mĂȘme de substantif, un nĂ©ologisme créé par Port-Royal, est rĂ©vĂ©lateur de l’accord entre substance de la pensĂ©e et substance de l’étendue qui fait du mot dans sa matĂ©rialitĂ© un signe de la pensĂ©e, la seule substance qu’invoque Lacan, de façon un peu provocatrice, est celle de la substance jouissante. La substance jouissante, c’est la jouissance du savoir inconscient, savoir fait d’un pur texte de signifiants. Elle a quelque chose d’absolu, au sens de libre d’attaches, en rapport avec la substance classique.

Ce qui m’a intĂ©ressĂ©e, c’est donc de relire les textes de Port- Royal, avec pour fil conducteur le jeu des signifiants de substance, signe, sens, naturalitĂ© de la langue. J’ai pu constater en suivant pas Ă  pas les quatre opĂ©rations de l’esprit qui structurent sa conception du langage, concevoir, juger, raisonner, ordonner une sorte de fuite en avant, qui met Ă  mal la notion mĂȘme de substance. Cependant le souci permanent de Port-Royal de ne pas dissocier l’art de parler de l’art de penser , la dialectique revendiquĂ©e entre les deux arts, rapproche d’une certaine façon Port-Royal de Lacan et anticipe sur les rĂ©serves de Lacan Ă  l’égard de la thĂ©orie linguistique de la communication, qui pourtant se revendique plus ou moins de l’autoritĂ© rationaliste de Port- Royal.

Je prĂ©senterai quelques Ă©lĂ©ments importants de cette thĂ©orie du langage, si toutefois on peut parler d’une seule thĂ©orie, puisqu’ il y a deux ouvrages, la Grammaire et La Logique. La Logique est publiĂ©e deux ans aprĂšs la Grammaire, ce qui a son importance.

 

 

LA GRAMMAIRE GENERALE ET RAISONNEE 1660

Le titre complet de l’ouvrage est : Grammaire gĂ©nĂ©rale et raisonnĂ©e contenant les fondements de l’art de parler expliquĂ©s d’une maniĂšre claire et naturelle; les raisons de ce qui est commun Ă  toutes les langues et des principales diffĂ©rences qui s’y rencontrent; et plusieurs remarques nouvelles sur la langue française.

Parler est un art. C’est une pratique, un exercice du langage. Cette pratique, selon la thĂ©ologie, met l’homme au-dessous de l’ange. L’ange, comme le rappelle Lacan dans la leçon III du sĂ©minaire Encore , baigne dans le signifiant suprĂȘme ; il n’a pas besoin de mots, mĂȘme s’il est messager, par l’ Ă©tymologie .Au contraire la nĂ©cessitĂ© de se servir de mots pour exprimer ses pensĂ©es Ă©tant un dĂ©faut Ă  l’homme, elle l’incommode effectivement ; il voudrait s’en passer s’il le pouvait. La PerpĂ©tuitĂ© de la foi.

Le corps de l’homme fait obstacle ; il oblige à parler.

Le mĂȘme langage met l’homme au-dessus de l’animal : Si la parole est l’un des plus grands avantages de l’homme, ce ne doit pas ĂȘtre une chose mĂ©prisable de possĂ©der cet avantage avec toute la perfection qui convient Ă  l’homme, qui est aussi de n’en avoir pas seulement l’usage mais d’en pĂ©nĂ©trer aussi les raisons et de faire par science ce que les autres font seulement par coutume. PrĂ©face GPR p 2. Dans le sĂ©minaire Encore, Lacan renverse la distinction de la thĂ©ologie et parle au contraire de la bĂȘtise du signifiant. Qui veut faire l’ange fait la bĂȘte, dit Pascal. Et si quelque chose dans l’homme baigne dans le signifiant, c’est bien son corps. Le corps de l’homme, en particulier par le symptĂŽme, est messager de ses signifiants.

La grammaire, gĂ©nĂ©rale et raisonnĂ©e, contient les fondements de l’art de parler. Les fondements de l’art de parler relĂšvent donc de l’écrit (gramma). Les auteurs suivant une ambition du XVII° siĂšcle veulent donner au français, par leur rĂ©flexion sur la grammaire, le statut de langue universelle, comme le latin et le grec, peut-ĂȘtre pour rivaliser avec les langues de traduction de la Bible, l’allemand et l’anglais. Et cela par la mise Ă  jour de mĂ©canismes logiques gĂ©nĂ©raux. Leur thĂ©orie du langage est d’abord une thĂ©orie du signe : le langage est signe de la pensĂ©e, il ne fait que codifier la pensĂ©e. D’autre part la grammaire est raisonnĂ©e car la signification se rĂ©fĂšre aux opĂ©rations de la pensĂ©e.

 

Une théorie du signe :

Dans le sĂ©minaire Encore, Lacan rappelle que la subversion de Saussure ne tient pas Ă  la distinction entre signifiant et signifiĂ©, cette barre entre signifiant et signifiĂ© qui distingue la reprĂ©sentation imagĂ©e de l’arbre de son Ă©criture phonĂ©tique /arbr /. Elle tient Ă  la prioritĂ© et Ă  la primautĂ© des oppositions distinctives de la chaĂźne signifiante sur le signifiĂ©. Ce que reprend Lacan dans sa doctrine du signifiant.

Les StoĂŻciens, Saint Augustin avaient dĂ©jĂ  fait la distinction entre signifiant et signifiĂ©. C’est prĂ©cisĂ©ment cette distinction entre signifiant et signifiĂ© qui donne sa structure Ă  La Grammaire : la grammaire, art de parler, use de signes que sont les sons et les voix (les mots) pour expliquer les pensĂ©es. D’un cĂŽtĂ©, la substance phonĂ©tique et graphique, de l’autre la signification. C’est le plan de l’ouvrage tel que l’annonce la fin de la premiĂšre page :

La grammaire est l’art de parler.

Parler, est expliquer ses pensées par des signes que les hommes ont inventés à ce dessein.

On a trouvé que les plus commodes de ces signes étaient les sons et les voix.
Mais parce que ces sons passent, on a inventĂ© d’autres signes pour les rendre durables et visibles, qui sont les caractĂšres de l’écriture, que les Grecs appellent
ïČïĄï­ï­ïĄïŽïĄ: d’oĂč est venu le mot de grammaire.
Ainsi l’on peut considĂ©rer deux choses dans ces signes. La premiĂšre ; ce qu’ils sont par leur nature, c'est-Ă -dire en tant que sons et caractĂšres.

La seconde ; leur signification, c’est-Ă -dire, la maniĂšre dont les hommes s’en servent pour signifier leurs pensĂ©es

Nous traiterons de l’une dans la Premiùre partie de cette Grammaire, et de l’autre, dans la seconde.GPR p 3 et 4

 

PhonĂ©tisation, plutĂŽt que prononciation, et Ă©criture de la parole s’opposent toutes deux en tant que signes au signifiĂ© de la pensĂ©e. Les auteurs se sont mĂȘme interrogĂ©s sur la possible Ă©laboration d’une Ă©criture phonĂ©tique, unifiant son et lettre. Mais en dĂ©pit de quelques simplifications, ils ont reconnu une autonomie de la lettre : pour eux, le choix du caractĂšre est porteur de sens, comme dans l’opposition entre chant et champ. La majuscule aussi a son importance pour commencer les pĂ©riodes et distinguer les noms propres.

 

La distinction entre voyelles, consonnes, syllabes et mots s’appuie sur leur matĂ©rialitĂ© et leur rapport au corps : sont voyelles les sons simples nĂ©cessitant la simple ouverture de la bouche. Lancelot en dĂ©nombre dix ; sont consonnes les autres sons simples ; les syllabes, des sons complets (liĂ©s au repos de la voix, ce que prennent en compte les Ă©critures syllabiques) ; le mot se distinguerait par son accent. Ce qui est important, c’est que sons, caractĂšres et mots soient des signes dans leur matĂ©rialitĂ© physique et mĂȘme corporelle.

 

De l’autre cĂŽtĂ©, ce que la parole a de spirituel, qui fait l’un des grands avantages de l’homme au-dessus de tous les autres animaux, et qui est une des plus grandes preuves de la raison : c’est l’usage que nous en faisons pour signifier nos pensĂ©e, et cette invention merveilleuse de composer de vingt-cinq ou trente sons cette infinie variĂ©tĂ© de mots, qui, n’ayant rien de semblable en eux-mĂȘmes Ă  ce qui se passe dans notre esprit, ne laissent pas d’en dĂ©couvrir aux autres tout le secret, et de faire entendre Ă  ceux qui n’y peuvent pĂ©nĂ©trer, tout ce que nous concevons et tous les divers mouvements de notre Ăąme. GPR p 45-46

La premiĂšre partie de la Grammaire, OĂč il est parlĂ© des Lettres et des caractĂšres de l’Ecriture, s’oppose donc Ă  la seconde partie, OĂč il est parlĂ© des principes et des raisons sur lesquelles sont appuyĂ©es les diverses formes de la signification des mots, comme la substance Ă©tendue se distingue pour Descartes de la substance pensante. La phonĂ©tisation et l’écrit, c’est le corps ; la signification, c’est l’ñme.

La formulation Les diverses formes de la signification des mots, loin de renvoyer Ă  l’équivoque signifiante de l’inconscient, introduit tout de mĂȘme un retournement dans la mesure oĂč les mots ont une signification dĂ©pendant de quelque chose qui relĂšve de la forme. Si la phonĂ©tisation des mots relĂšve de l’agencement de vingt-cinq Ă  trente sons, leur signification relĂšve avant tout des opĂ©rations de la pensĂ©e qui leur donnent leur forme :

C’est pourquoi on ne peut bien comprendre les diverses sortes de significations qui sont enfermĂ©es dans les mots, qu’on n’ait bien compris auparavant ce qui se passe dans nos pensĂ©es, puisque les mots n’ont Ă©tĂ© inventĂ©s que pour les faire connaĂźtre.(ibidem)

 

 

Grammaire et opérations de la pensée

 

Dans la grammaire, art de parler, il est dĂ©jĂ  question de la logique, art de penser. L’une et l’autre ont pour base commune, selon Port-Royal, l’affirmation prĂ©sente dans le verbe et la proposition. Dire La terre est ronde ou Pierre vit, ce qui est analysĂ© par la paraphrase canonique Pierre est vivant, est moins une affaire de savoir ou de vĂ©ritĂ© qu’un acte volontaire.

La Grammaire de 1660 fait alors dĂ©pendre les faits de langage de trois opĂ©rations de la pensĂ©e : concevoir, juger, raisonner. Mais elle s’en tient aux deux premiĂšres : d’abord, en ce qui concerne le concevoir, elle fait l’étude des objets de la pensĂ©e ; cela conduit Ă  la dĂ©finition du substantif et de ce qui se rapporte au groupe nominal : adjectif, article, prĂ©position, pronom et adverbe. Ensuite, pour l’opĂ©ration de juger, celle des maniĂšres de penser, qui n’est qu’esquissĂ©e, avec l’étude du verbe, de la proposition ; y sont reliĂ©s la conjonction et l’interjection.

Les champs respectifs de la grammaire et de la logique se recouvrent. Et comme il est plus court de dire que tout ce qui est utile Ă  la fin de chaque art lui appartient, une sorte de dialectique s’opĂšre entre les deux ouvrages, Grammaire et Logique . Par exemple, l’étude d’un pronom appelĂ© relatif ou l’examen d’une rĂšgle, qui est qu’on ne doit pas mettre le relatif aprĂšs un nom qui est sans article (texte introduisant une rĂ©flexion sur la notion de dĂ©terminant) sont deux chapitres de la Grammaire. Mais c’’est dans la Logique qu’est approfondie la distinction entre les incidentes (ou relatives) dĂ©terminatives et descriptives, importante pour la thĂ©orie du syllogisme. La limitation en fait trop stricte du domaine de La Grammaire de 1660 dĂ©coule de cette thĂ©orie des opĂ©rations de la pensĂ©e. Tout ce qui relĂšve de l’affirmation et du jugement est dĂ©jĂ  de la logique: la logique, Ă©tant fondĂ©e sur les mĂȘmes principes que la grammaire peut extrĂȘmement servir pour l’éclaircir.

 

 

 

 

LA LOGIQUE OU L’ART DE PENSER 1662

 

Dans La Grammaire, la logique se définit de référer les faits de langage aux opérations de la pensée.

La Logique de Port-Royal Ă©tudie l’une aprĂšs l’autre ces opĂ©rations de la pensĂ©e ; c’est ce qui donne sa composition Ă  l’ouvrage. Les auteurs ajoutent aux trois opĂ©rations de concevoir, juger, raisonner celle d’ordonner. Ordonner, ou la mĂ©thode, s’inspire largement de Descartes et en particulier de ses Regulae (Ă©crites dĂšs 1627, publiĂ©es seulement en 1701, dont Arnauld avait eu entre les mains un exemplaire) et des PensĂ©es de Pascal (il vient de mourir en 1660), que n’avait pas encore publiĂ©es Port-Royal, en particulier des textes sur l’infiniment petit, les puissances trompeuses, les trois ordres et le pari.

 

 

Concevoir, ou les objets de la pensée

Une premiĂšre dĂ©finition du nĂ©ologisme qu’est le nom substantif sert de point de dĂ©part à la prĂ©sentation :
On appelle concevoir la simple vue que nous avons des choses qui se prĂ©sentent Ă  notre esprit, comme lorsque nous nous reprĂ©sentons un soleil, une terre, un arbre, un rond, un carrĂ©, la pensĂ©e, l’ĂȘtre, sans en former aucun jugement exprĂšs ; et la forme par laquelle nous nous reprĂ©sentons ces choses s’appelle idĂ©e LPR I 1(30)

Concevoir est autre chose qu’imaginer ; alors qu’on peut (se) reprĂ©senter par l’imagination un triangle, on n’imagine pas une figure Ă  mille angles mais on en conçoit l’idĂ©e. On en a l’idĂ©e. Le mot idĂ©e repris Ă  Platon remplace celui de concept de la scolastique.
Nous ne pouvons avoir aucune connaissance de ce qui est hors de nous que par l’entremise des idĂ©es qui sont en nous LPR I 1

Cette adĂ©quation entre mots et pensĂ©e est toutefois capricieuse : comment rendre compte par exemple du genre des mots s’il est vrai qu’il est liĂ© Ă  une diffĂ©rence extrĂȘmement considĂ©rable qui est celle des deux sexes ? GPR II 5(54-55) Comment rendre compte du sens des prĂ©positions Ă , de, par, pour etc
J’ajouterais: quelle signification concevoir pour l’indĂ©fini non ami ?
Concevoir, simple regard de notre esprit sur les choses permet de distinguer entre les objets de nos pensĂ©es : Les objets de nos pensĂ©es sont ou les choses, comme la terre, le soleil, l’eau, le bois, ce qu’on appelle ordinairement substances ; ou la maniĂšre des choses, comme d’ĂȘtre rond, d’ĂȘtre rouge, d’ĂȘtre dur, d’ĂȘtre savant, etc
, ce qu’on appelle accident(
) Les substances subsistent par elles-mĂȘmes, au lieu que les accidents ne sont que par les substances(
)Ceux qui signifient les substances ont Ă©tĂ© appelĂ©s noms substantifs, ceux qui signifient les accidents, noms adjectifs »

 

Cette distinction d’ordre philosophique et sĂ©mantique entre les nĂ©ologismes que sont noms substantifs et noms adjectifs fait bientĂŽt place Ă  une distinction plus formelle : Il se trouve qu’on ne s’est pas tant arrĂȘtĂ© Ă  la signification qu’à la maniĂšre de signifier. Car, parce que la substance est ce qui subsiste par soi-mĂȘme, on a appelĂ© noms substantifs tous ceux qui subsistent par eux-mĂȘmes dans le discours sans avoir besoin d’un autre nom, encore mĂȘme qu’ils signifient des accidents. Et au contraire on a appelĂ© adjectifs ceux mĂȘmes qui signifient des substances, lorsque par leur maniĂšre de signifier ils doivent ĂȘtre joints Ă  d’autres noms dans le discours» Ainsi rouge ou humain marquant confusĂ©ment le sujet de la rougeur ou de l’humanitĂ© ne peuvent subsister seuls dans le discours ; ce sont des adjectifs tandis que homme, rougeur mais aussi humanitĂ©, n’étant pas marquĂ©s de cette confusion sont substantifs mĂȘme s’ils « signifient » un accident.

Dans cette seconde Ă©tape, la dĂ©finition du substantif ou de l’adjectif n’est plus sĂ©mantique, elle est syntaxique. Le mot qui a besoin d’un sujet est l’adjectif, par exemple rouge, humain. Est substantif au contraire le mot qui peut occuper la position de noyau d’un groupe nominal ou de sujet d’une proposition, par exemple homme, rougeur, humanitĂ©; un mot subsistant par lui-mĂȘme dans le discours.

L’idĂ©e associĂ©e au substantif peut alors ĂȘtre dĂ©finie en comprĂ©hension ou en Ă©tendue :

J’appelle comprĂ©hension de l’idĂ©e, les attributs qu’elle enferme en soi, et qu’on ne peut lui ĂŽter sans la dĂ©truire, comme la comprĂ©hension de l’idĂ©e de triangle enferme extension, figure ,trois lignes, trois angles, et l’égalitĂ© de ces trois angles Ă  deux droits, etc
La comprĂ©hension est collection de prĂ©dicats, dit Recanati, dans la leçon II d’Encore. Le triangle est une figure/a trois angles/a trois lignes etc


J’appelle Ă©tendue de l’idĂ©e les sujets Ă  qui cette idĂ©e convient(
) comme l’idĂ©e du triangle en gĂ©nĂ©ral s’étend Ă  toutes les diverses espĂšces de triangles. La rougeur s’étend Ă  l’homme, au soleil, etc  L’extension de prĂ©dicat, rouge donnant rougeur, est une nominalisation, un substantif. C’est diffĂ©rent de l’étendue de l’idĂ©e, qui s’étend aux diverses espĂšces de sujets, comme une nominalisation est diffĂ©rente d’une structure de groupe.

Par un retournement et une anticipation sur l’opĂ©ration de la pensĂ©e suivante, qui est celle de juger, le substantif trouve donc sa substance, sa capacitĂ© Ă  se soutenir par soi-mĂȘme, dans la syntaxe de la proposition : il est support du jugement en tant que sujet ou attribut. Le changement d’opĂ©ration de la pensĂ©e de concevoir Ă  juger fait passer le substantif de substance dans la pensĂ©e Ă  substance dans la proposition, de substance sĂ©mantico-philosophique Ă  substance syntaxique.

On comprend alors que l’étude de l’article n’a plus grand-chose de philosophique ni de sĂ©mantique ; elle dĂ©bouche sur sa fonction grammaticale qui est de dĂ©terminer la signification des substantifs : ce statut de dĂ©terminant est une nouvelle fonction dans l’analyse du groupe nominal qui permet d’unifier la fonction syntaxique de tous les autres dĂ©terminants du nom, dĂ©monstratifs, numĂ©raux. Cette premiĂšre opĂ©ration de concevoir implique une fuite en avant vers celle de juger et met Ă  mal la thĂ©orie du signe.

 

Juger, ou l’affirmation

On appelle juger l’action de notre esprit par laquelle, joignant ensemble diverses idĂ©es, il affirme de l’une qu’elle est l’autre ou nie de l’une qu’elle soit l’autre, comme lorsqu’ayant l’idĂ©e de la terre et l’idĂ©e de rond, j’affirme de la terre qu’elle est ronde, ou je nie qu’elle soit ronde LPR30

Ce n’est qu’au chapitre XIII de la seconde partie de la Grammaire qu’intervient le verbe, qui met en jeu une seconde opĂ©ration de la pensĂ©e, juger. Le jugement est un Ă©lĂ©ment commun Ă  la grammaire et Ă  la logique; Le jugement n’est plus simple vue de l’esprit. Il n’est pas non plus vĂ©ritĂ©, la vĂ©ritĂ© relevant pour une large partie de Dieu. Il est acte. Il permet d’affirmer ou de nier.

Le jugement prend la forme d’une proposition constituĂ©e d’un sujet et d’un prĂ©dicat est Attribut (ce qui Ă©tait dĂ©jĂ  l’analyse scolastique)

La terre est ronde.
Pierre vit,
est analysé par la paraphrase Pierre est vivant
L’homme court,
est analysĂ© par L’homme est courant
L’homme est,
par l’homme est Ă©tant

Une question se pose : pourquoi les Messieurs, qui considÚrent le langage naturel comme suffisant pour argumenter, ont recours à une paraphrase aussi peu naturelle pour leur analyse de la proposition ?

L’importance accordĂ©e Ă , disons cette fois-ci, la pĂ©riphrase est Attribut est liĂ©e Ă  la fonction du verbe :

Le verbe est un mot dont le principal usage est de signifier l’affirmation, c’est-Ă -dire de marquer que le discours oĂč ce mot est employĂ©, est le discours d’un homme qui ne conçoit pas seulement les choses, mais qui en juge et qui les affirme

Les modalités non déclaratives( non affirmatives) sont subordonnées à cette modalité principale :

J’ai dit que le principal usage du verbe Ă©tait de signifier l’affirmation, parce que nous ferons voir plus bas que l’on s’en sert encore pour signifier d’autres mouvements de notre Ăąme, comme dĂ©sirer, prier, commander, etc.GPR p 109

Le verbe ĂȘtre se voit attribuer le statut particulier de verbe substantif. En quoi est-il substantif ? Comme n’importe quel verbe, il soutient l’affirmation. Mais lui seul soutient l’analyse de n’importe quel prĂ©dicat par la paraphrase canonique est Attribut ; il est la forme sĂ©mantiquement vide du prĂ©dicat : il marque l’acte d’affirmer. Parler est acte de l’entendement et de la volontĂ©.

Etre marque moins le lien que l’affirmation. Il ne marque pas l’existence. Il ne marque pas l’essence. La vĂ©ritĂ© n’est pas vraiment en jeu, nous l’avons vu.

Port-Royal prĂ©sente comme une Ă©vidence l’homologie entre l’analyse aristotĂ©licienne de la proposition en parties du discours : Sujet / PrĂ©dicat et l’analyse cartĂ©sienne du jugement, faisant intervenir l’entendement pour le sujet et l’attribut et la volontĂ© pour l’affirmation ou la nĂ©gation: Sujet/ est/ Attribut

La nĂ©gation est rĂ©duite Ă  l’acte de nier le lien entre sujet et attribut.

Pourquoi cette dĂ©composition entre substances de l’entendement (sujet et attribut) et substance de la volontĂ© (verbe ĂȘtre) ? Pourquoi ne pas garder l’analyse aristotĂ©licienne en sujet/prĂ©dicat , quitte Ă  donner au verbe du prĂ©dicat la substance de l’affirmation ? Une hypothĂšse serait qu’il s’agit de prĂ©parer ainsi au syllogisme de la troisiĂšme opĂ©ration de la pensĂ©e, raisonner, qui repose sur des infĂ©rences prenant appui sur le verbe ĂȘtre.

Le prĂ©supposĂ© de dĂ©part que le mot est signe de l’idĂ©e, que le langage est signe de la pensĂ©e, expose Ă  une fuite en avant qui fait que le mot est se trouve ĂȘtre le signe de l’affirmation, au dĂ©triment du naturel de la formulation cher Ă  Port-Royal. N’est-ce pas de lĂ  que provient le faux problĂšme de l’ĂȘtre, de supposer un ĂȘtre mĂ©taphysique lĂ  oĂč il n’y a que signe de l’affirmation ?La paraphrase canonique de la proposition Ă  l’aide du verbe ĂȘtre perpĂ©tue une confusion, pour employer les termes de Port- Royal, sur le statut de ce verbe ĂȘtre : simple copule marquant l’affirmation, pour les Messieurs, en relation avec la doctrine cartĂ©sienne de la volontĂ©, il favorise en fait les dĂ©veloppements sur l’essence et peut-ĂȘtre l’existence relevant du glissement du signifiant.

En tout cas il semble bien que l’on peut situer dans cette articulation le glissement de l’emploi du mot substance comme Ă©tant le propre du substantif au propre de la substance pensante de Descartes : la pensĂ©e ou substance pensante caractĂ©rise le sujet qui pense avec son entendement et sa volontĂ©. I 15

La substance d’Aristote lorsqu’elle devient substantif, avec Port-Royal, devient substance syntaxique. Descartes Ă  son tour dĂ©place la substance de la phrase au je du sujet, Ă  celui qui pense, Ă  la pensĂ©e.

S’inspirant de la substance pensante de Descartes, Lacan propose le nouveau signifiant de substance jouissante oĂč la jouissance relĂšve des opĂ©rations psychiques de l’inconscient et prend la forme de la rĂ©pĂ©tition signifiante. Comme le montrent les dĂ©veloppements du sĂ©minaire Encore, ce signifiant nouveau subvertit la division cartĂ©sienne entre substance pensante et substance Ă©tendue, entre Ăąme et corps : c’est peut-ĂȘtre l’enjeu du dĂ©veloppement sur la bĂȘtise du signifiant dans la leçon III. Le signifiant est pour Lacan du cĂŽtĂ© du corps ; la pensĂ©e est jouissance du signifiant.

 

Raisonner, ou le syllogisme

On appelle raisonner l’action de notre esprit par laquelle il forme un jugement de plusieurs autres ; comme lorsqu’ayant jugĂ© que la vĂ©ritable vertu doit ĂȘtre rapportĂ©e Ă  Dieu, et que la vertu des paĂŻens ne lui Ă©tait pas rapportĂ©e, il en conclut que la vertu des paĂŻens n’était pas une vĂ©ritable vertu LPR 30

Le raisonner n’a pas la cote à Port-Royal.

Le peu d’estime de Port-Royal pour les dĂ©veloppements de la logique comme « nĂ©cessitĂ© de discours » se reconnaĂźt au fait qu’Arnauld se fait fort d’apprendre en quatre ou cinq jours au jeune duc de Chevreuse tout ce qu’il y avait d’utile dans la logique.LPR p 7. Le lecteur est autorisĂ© Ă  sauter les chapitres III Ă  XII, contenant des choses subtiles et nĂ©cessaires pour la spĂ©culation de la logique, mais qui sont de peu d’usage.

Cette désaffection apparaßt surtout dans le maniement de la logique :

Un indice en est le dĂ©sintĂ©rĂȘt pour l’affirmation logique Ă©lĂ©mentaire  A est A, sur laquelle pourtant s’appuyait dĂ©jĂ  la logique scolastique : Une proposition oiseuse et vaine, vaine et ridicule .PerpĂ©tuitĂ© de la foi ALP p263. Lacan met en Ă©vidence la coupure signifiante entre d’un cĂŽtĂ© le principe d’identitĂ© de la logique A est A et de l’autre le glissement du signifiant dans une proposition comme La guerre, c’est la guerre ou Mon grand-pĂšre, c’est mon grand pĂšre. Cette opposition distinctive est une façon de reconnaĂźtre la pertinence du principe d’identitĂ© pour la logique !

Le refus des variables et la prĂ©fĂ©rence donnĂ©e Ă  l’exemple concret est Ă  relier Ă  la faveur attribuĂ©e Ă  la parole et Ă  l’intelligence du sens. Mais ils masquent l’importance de l’écrit des places A ou B dĂ©signĂ©e par les variables et bloquent le dĂ©ploiement discursif de la logique.

Le raisonner se fait comme pour Aristote et la scolastique par le syllogisme, c'est-Ă -dire par le dĂ©tour qui consiste, pour prouver que A est B, Ă  recourir Ă  un troisiĂšme terme appelĂ© moyen terme, C, grĂące auquel un jeu d’inclusion se fait, mettant en rapport, pour le premier type de syllogisme trois propositions de la façon suivante : 
Tout C est B ; A est C ; A est B
Port-Royal rĂ©cusant l’emploi de variables, le syllogisme du premier type a pour exemple :
Tous les animaux sont mortels ; Les hommes sont des animaux ; Les hommes sont mortels.

Insensibles Ă  l’équivoque signifiante de ce syllogisme, les auteurs rappellent que la conclusion du syllogisme n’apporte pas plus d’information que les prĂ©misses ; le cheminement logique a donc pour visĂ©e l’identification d’un Ă©lĂ©ment Ă  une catĂ©gorie, un genre, une espĂšce. Comme le propose J.C Pariente dans L’Analyse du langage Ă  Port-Royal, la conclusion se rĂ©duit Ă  la proposition : le sujet de l’idĂ©e de C est sujet de l’idĂ©e de B. Toute idĂ©e qui est le sujet de l’idĂ©e d’homme est le sujet de l’idĂ©e d’animal.

Du raisonnement logique, Port-Royal retient le dĂ©tour par une plus grande complexitĂ© (le recours au moyen terme) mais pas les possibilitĂ©s d’invention propres Ă  la stricte nĂ©cessitĂ© de discours qu’est la logique.

Le syllogisme d’Aristote, prĂ©sentĂ© sous forme de condition, est lui aussi constituĂ© d’une seule phrase avec des variables mais, Ă  la diffĂ©rence de Port-Royal, il s’agit d’une phrase complexe sans verbe « ĂȘtre » (on trouve les verbes « est affirmĂ©, est dit de » « revient, appartient à ») ; ce qui rend non pertinentes les discussions sur l’ontologie Ă  partir de ce verbe. Le syllogisme est de la forme : Si A est dit nĂ©cessairement de B et B de C, il est alors nĂ©cessaire que A appartienne Ă  C.

 

 

Le syllogisme Ă©tant rĂ©duit au jugement, la lumiĂšre naturelle du sens, suffit Ă  distinguer les syllogismes bien et mal formĂ©s : Nous raisonnons naturellement ; il faut examiner la soliditĂ© d’un raisonnement par la lumiĂšre naturelle
car c’est le sens qui doit permettre d’interprĂ©ter la forme PerpĂ©tuitĂ© de la foi

 

Le raisonnement est considĂ©rĂ© comme un simple dĂ©ploiement du jugement ; on ne peut avoir plus dans la conclusion que dans les prĂ©misses. Et la plupart des erreurs proviennent de prĂ©misses fausses et non d’erreurs d’articulation logique dans les infĂ©rences. C’est ainsi que mĂȘme un syllogisme apparemment mal formĂ©, puisque les sujets grammaticaux ne sont pas les sujets logiques, peut ĂȘtre d’emblĂ©e reçu comme acceptable :

Dieu veut qu’on honore les rois ; Louis XIV est roi ; Louis XIV doit ĂȘtre honorĂ©

Le sujet logique de la premiĂšre phrase est d’aprĂšs la lumiĂšre naturelle du sens « Les rois ».Les acquis de la linguistique transformationnelle permettent d’articuler formellement ce qui Ă©tait alors intuition, puisqu’il suffit de trois transformations pour rendre canonique la premiĂšre phrase :

1=Dieu dit qu’on doit honorer les rois
2=On doit honorer les rois, selon Dieu
3=Les rois doivent ĂȘtre honorĂ©s, selon Dieu

Cet exemple fait sentir que ce que l’on comprend par la lumiĂšre naturelle, c’est un « non su » qui peut ĂȘtre su par le dĂ©veloppement d’articulations pertinentes. Le syllogisme n’ayant que trois variables l’intelligence du sens peut supplĂ©er au cheminement logique. C’est loin d’ĂȘtre toujours le cas dans le raisonnement. De toute façon, il faut distinguer ce non su de l’esclave MĂ©non qui peut ĂȘtre su du non su de l’inconscient, rappelait Jorge Cacho, lors de la premiĂšre sĂ©ance des MathinĂ©es Lacaniennes. Ce non su-lĂ , inaccessible par la pensĂ©e rationnelle est plutĂŽt de l’ordre de la surprise.

La constitution d’un savoir intĂ©ressait moins Port-Royal que l’intelligence des choses. C’est peut-ĂȘtre l’ « angĂ©lisme » de Port-Royal qui se manifeste dans son souci de rĂ©duire le raisonnement au jugement. Jean-Claude Pariente souligne l’opposition entre Chomsky et Arnauld : Si une grammaire gĂ©nĂ©rative est une thĂ©orie de la production des Ă©noncĂ©s, une grammaire gĂ©nĂ©rale du moins dans la version de Port-Royal s’assigne pour objectif de retrouver derriĂšre l’expression la trace des opĂ©rations spirituelles et elle dĂ©pend et s’ordonne presque toute entiĂšre Ă  ce paradoxe d’ĂȘtre une thĂ©orie de la dissolution des Ă©noncĂ©s.

Port-Royal traduit en un sens une régression par rapport à la scolastique médiévale: par méfiance du langage, les Solitaires sous-estiment la fécondité du discours de la logique.

Partant du signe et du signifiĂ©, Port-Royal est contraint Ă  une fuite en avant d’une opĂ©ration de l’esprit Ă  l’autre, du fait de l’intrication des opĂ©rations entre elles, jusqu’à s’engager dans le Pari de la vie Ă©ternelle. La dĂ©marche de Lacan comme celle de Saussure part de la chaĂźne signifiante, La vĂ©ritĂ© je parle, et s’en tient Ă  la scansion de la rĂ©pĂ©tition et des oppositions, qui s’éventaille du phonĂšme Ă  la locution figĂ©e, si ce n’est Ă  l’histoire qu’on se raconte Ă  soi-mĂȘme.

 

Ordonner, ou la méthode

On appelle ordonner l’action de l’esprit par laquelle, ayant sur un mĂȘme sujet, comme le corps humain, diverses idĂ©es, divers jugements et divers raisonnements, il les dispose de la maniĂšre la plus propre pour faire connaĂźtre ce sujet. C’est ce qu’on appelle encore mĂ©thode.

La quatriĂšme partie de La Logique, consacrĂ©e Ă  l’opĂ©ration d’ordonner, Ă©crite par Arnauld seul, n’apparaĂźt pas dans La Grammaire. Elle concerne moins la thĂ©orie du langage que la question du savoir, que ce soit le savoir qu’on acquiert ou celui qu’on dĂ©montre, dont on veut persuader ou convaincre. Elle est centrĂ©e sur les limites de la raison. PrĂ©sentant avant leur publication les grands textes de Pascal mort en 1660 sur les deux infinis, les puissances trompeuses (de l’imagination, de l’amour- propre, de la coutume), le pari, les trois ordres, elle met l’accent sur l’infirmitĂ© humaine : il existe des non concevables par la raison ; la raison mĂȘme conduit Ă  accepter des non dĂ©montrables.

Selon Arnauld, la connaissance procĂ©dant de l’évidence s’appelle intelligence. Nous en avons vu un exemple avec l’intelligence du syllogisme mĂȘlant sujet grammatical et sujet logique. Celle qui procĂšde de l’autoritĂ© des hommes ou de Dieu s’appelle foi. Celle qui procĂšde de la raison s’appelle opinion si elle s’accompagne d’un doute et science, si la raison produit une entiĂšre conviction.

La science ; la raison

La science, selon Port-Royal, permet d’accĂ©der Ă  des connaissances certaines et Ă  des connaissances incertaines comme le sont celles des philosophes.

Les rĂšgles de la mĂ©thode, inspirĂ©es par Descartes, visent moins Ă  maĂźtriser un savoir par la raison qu’à trouver les moyens d’éviter l’erreur. Le travail de la raison est de lever les Ă©quivoques d’intention, de hasard, d’erreur (Comment comprendre par exemple Le sens de JansĂ©nius est hĂ©rĂ©tique, texte de la condamnation de JansĂ©nius par l’Eglise ?), de traquer les erreurs qui tiennent au corps, au langage, Ă  la formulation linguistique, au raisonnement (LPRI 9 I 10 III 20). Et comment parer Ă  la semblance de Montaigne, qui fait que je me trompe et que je n’en sais rien ?

Les connaissances incertaines de la philosophie sont d’autant moins accessibles que l’on ne reconnaĂźt pas que certaines connaissances sont impossibles, qu’il existe une ignorance nĂ©cessaire.

Notre esprit qui est fini et bornĂ© ne peut comprendre l’infini ni Dieu, ou plutĂŽt, ce sont choses incomprĂ©hensibles dans leur maniĂšre mais certaines dans leur existence. En tĂ©moignent l’infiniment petit, l’incommensurabilitĂ© de deux longueurs, la divisibilitĂ© Ă  l’infini de la matiĂšre. Les problĂšmes qui consistent Ă  trouver un espace infini Ă©gal Ă  un espace fini nous obligent Ă  avouer qu’il y a des choses qui sont, quoique (notre esprit) ne soit pas capable de les comprendre. Suit une expĂ©rience illustrant ce double constat : Si l’on prend la moitiĂ© d’un carrĂ©, et la moitiĂ© de cette moitiĂ© et ainsi Ă  l’infini, et que l’on joigne toutes ces moitiĂ©s par leur plus longue ligne, on en fera un espace d’une figure irrĂ©guliĂšre, et qui diminuera toujours Ă  l’infini par l’un des bouts, mais qui sera Ă©gal Ă  tout le carrĂ©. LPR p 280

 

La foi ; l’autoritĂ© des hommes et de Dieu

Le miracle

Arnauld n’écarte pas Ă  la diffĂ©rence de la religion prĂ©tendue rĂ©formĂ©e la possibilitĂ© de miracles. Sans doute en avait-il une expĂ©rience personnelle ; Philippe de Champaigne a reprĂ©sentĂ© dans un tableau de 1662 la guĂ©rison miraculeuse d’une paralysie en 1652 de sa propre fille Catherine, religieuse Ă  Port- Royal, aprĂšs une neuvaine prescrite par la mĂšre AgnĂšs Arnauld.

Il argumente en s’appuyant sur un chapitre de la troisiĂšme partie, concernant non la foi divine mais la foi humaine : De la loi concernant la croyance dans les Ă©vĂ©nements qui concernent la foi humaine LPR III 20, selon laquelle la seule possibilitĂ© d’un Ă©vĂ©nement n’est pas une raison suffisante pour me le faire croire(
) qu’il faut prendre garde Ă  toutes les circonstances qui l’accompagnent, tant intĂ©rieures qu’extĂ©rieures et d’autre part sur sa condamnation de la prĂ©somption :Il y a une sotte simplicitĂ© qui croit les choses les moins croyables ; mais il y a aussi une sotte prĂ©somption qui condamne comme faux tout ce qui passe les bornes Ă©troites de son esprit

Le sommeil et la folie

Arnauld accepte l’éventualitĂ© d’un sujet pensant dans le sommeil et la folie: Soit qu’il dorme ou qu’il veille, soit qu’il ait l’esprit sain ou malade, soit qu’il se trompe ou qu’il ne se trompe pas, il est certain au moins, puisqu’il pense, qu’il est et qu’il vit, Ă©tant impossible de sĂ©parer l’ĂȘtre et la vie de la pensĂ©e et de croire que ce qui pense n’est pas, et ne vit pas.LPR p

Comme Descartes, Arnauld parvient Ă  ces indĂ©montrables que sont les termes de pensĂ©e, d’ĂȘtre. Ils sont du nombre de ceux qui sont si bien entendus par tout le monde qu’on les obscurcirait en voulant les expliquer LPR I 1

Pourtant ce qu’il dĂ©crit est moins la pensĂ©e telle qu’elle est dĂ©finie dans la Logique par ses quatre opĂ©rations que l’activitĂ© psychique en gĂ©nĂ©ral. Se pose alors la question d’un sujet de l’activitĂ© psychique, dans l’erreur, le rĂȘve et la folie.

 

L’Autre non barrĂ©

De l’observation que la raison n’interdit pas la foi religieuse, La raison et la foi s’accordent parfaitement,( LPR p 8) Arnauld passe directement Ă  l’injonction de croire, assumĂ©e avec un sainte dĂ©sinvolture, puisque pour paraphraser Pascal, selon lui, la logique se moque de la logique :

Ce qui suffit Ă  toutes les personnes raisonnables pour leur faire tirer cette conclusion, par laquelle nous finirons cette logique, que la plus grande de toutes les imprudences est d’employer son temps et sa vie Ă  autre chose qu’à ce qui peut servir Ă  en acquĂ©rir une qui ne finira jamais, puisque tous les biens et les maux de cette vie ne sont rien en comparaison de ceux de l’autre, et que le danger de tomber dans ces maux est trĂšs grand, aussi bien que la difficultĂ© d’acquĂ©rir ces biens.

Cette phrase montre un lien entre ce qu’on peut appeler une dĂ©fense (se garantir de la plus grande de toutes les imprudences) et le basculement dans la foi religieuse, l’Autre non barrĂ©.

Une telle expĂ©rience ne dĂ©crit-elle pas l’entrĂ©e dans la jouissance Autre dont parle Lacan dans le sĂ©minaire Encore ? Peut-on dire qu’elle s’accommode trop bien de l’impasse faite par les Solitaires sur la sexualitĂ©?

L’ignorance nĂ©cessaire d’Arnauld peut Ă©voquer l’importance du manque dans la doctrine psychanalytique. Pas de forclusion de la castration Ă  Port-Royal. Mais Arnauld ne fait pas pour autant le pas qui consisterait Ă  continuer Ă  Ă©laborer sa thĂ©orie du langage avec son n’en vouloir rien savoir, dans la subversion signifiante que donne Lacan Ă  l’expression freudienne :

Je me suis aperçu que ce qui constituait mon cheminement, c’était quelque chose de l’ordre du j’n’en veux rien savoir Encore Leçon I

 

 

 

S’il faut conclure sur ce qui est un survol de la Grammaire GĂ©nĂ©rale et RaisonnĂ©e et de la Logique de Port-Royal , je mettrai l’accent sur les points suivants :

Le cheminement de Lacan se caractĂ©rise par une dialectique avec les autres savoirs. Le rationalisme de la Logique de Port- Royal l’a vivement intĂ©ressĂ© parce que Port-Royal prend en compte la matĂ©rialitĂ© de la parole et les opĂ©rations de la pensĂ©e, mises en lumiĂšre avant eux par Aristote et Descartes. Ces opĂ©rations de la pensĂ©e rationnelle sont un pas fait vers la reconnaissance des opĂ©rations psychiques en gĂ©nĂ©ral.

Mais Port-Royal donne aussi l’illustration de certaines impasses du rationalisme, en particulier la façon dont coexistent pour le mĂȘme sujet l’extrĂȘme rationalitĂ© et la jouissance Autre de la foi religieuse, comme si le fait de parvenir rationnellement aux indĂ©montrables que sont la pensĂ©e et l’ĂȘtre avait pour seule issue le basculement dans le mysticisme.

NĂ©anmoins, revenant Ă  mon interrogation de dĂ©part - pourquoi cette prĂ©valence de la langue naturelle Ă  Port-Royal, pourquoi cette dialectique revendiquĂ©e entre l’art de penser de l’art de parler ? – je dirais que c’est un garde-fou contre trop de rationalisme.

La langue naturelle vĂ©hicule l’imaginaire du sens mais elle reste lestĂ©e par le symbolique et le rĂ©el. J’opposerai Port-Royal Ă  Chomsky. Chomsky subordonne l’étude de la langue Ă  la logique, en privilĂ©giant la structure profonde de la phrase, une structure arborescente, par rapport Ă  la structure de surface. Pour Port-Royal, la « structure de surface » qu’est la langue naturelle est prĂ©valente, et le mĂ©talangage de la grammaire reste subordonnĂ© Ă  la langue naturelle, de mĂȘme que le raisonnement en Ɠuvre dans le syllogisme reste subordonnĂ© au jugement prĂ©sent dans la proposition. Est-ce que la bande de Moebius de Lacan ne fait pas de ces oppositions une dialectique, dialectique de la profondeur et de la surface, du mĂ©talangage et du langage, de l’écrit et de la parole. Les phrases inachevĂ©es de Schreber en sont un tĂ©moignage clinique et mettent Ă  dĂ©couvert ce jeu entre grammaticalitĂ© et langue naturelle. Mais si Lacan par ses mathĂšmes propose une formalisation des faits de langage, il subordonne ses mathĂšmes Ă  une parole qui les prend en compte. Sil n’y a pas quelqu’un pour en parler, ils restent lettre morte

Lacan conteste aussi un autre aspect du rationalisme de la linguistique, en s’en prenant en particulier Ă  la thĂ©orie de la communication. LĂ  oĂč le schĂ©ma de la communication de Jakobson fait Ă©tat d’un transfert de message entre un Ă©metteur et un rĂ©cepteur, transfert rendu possible par la simple existence d’un rĂ©fĂ©rent commun, d’un contact et d’un code, Lacan s’interroge. La notion de rĂ©fĂ©rent ? Celui qui parle ne sait pas ce qu’il dit. Le transfert de message ? Toute parole est cri et demande. (Peut-on dire, par parenthĂšse, qu’en dĂ©pit de son caractĂšre d’écrit, cette Logique est un cri. C’est le cri d’une Ɠuvre engagĂ©e, pour dĂ©fendre JansĂ©nius, Descartes, Pascal contre l’Eglise). La notion de contact, celle d’émetteur et de rĂ©cepteur ? Le sujet reçoit son propre message sous une forme inversĂ©e. Le code ? Lalangue propose des ressources infinies qui dĂ©passent celles d’une langue prĂ©cise. Que l’on pense Ă  l’exemple donnĂ© par Freud d’un mot allemand Glanz nouĂ© au mot anglais glance dans un symptĂŽme qu’il dĂ©crit.

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Lacan reprend la dĂ©couverte freudienne : «  Moi la vĂ©ritĂ© je parle ». Comme Freud, il fait du langage le lieu de la vĂ©ritĂ©, une vĂ©ritĂ© seulement mi-dite. Mais il subvertit les mots de Socrate : « Je sais que je ne sais rien. » Socrate parle d’un savoir insu qui peut ĂȘtre su ; Lacan fait  du trou dans le savoir, le savoir mĂȘme. Pour faire rĂ©fĂ©rence de nouveau au sĂ©minaire d’ouverture des MathinĂ©es 2009-2010, le je ne peux rien en savoir devient un je n’ veux rien en savoir, permettant de prendre les choses autrement.

 

 

 

 

 

NOTES

Substance ; nom que l’on peut associer au verbe latin substare : se tenir sous, tenir bon. C’est un mot de la scolastique qu’on pourrait dĂ©finir comme ce qui se soutient par soi-mĂȘme. Le PĂšre, le Fils l’Esprit-Saint sont trois substances du Dieu chrĂ©tien; l’étymologie latine du mot ne doit pas faire oublier qu’il provient, par le biais de la traduction en latin des textes transmis par les Arabes au moyen-Ăąge, d’un Grec, Aristote.

Aristote, lecteur de Platon, se dĂ©tache de lui en opposant au concept d’idĂ©e ou eidos celui d’hypostase, traduit en latin substance. L’idĂ©e platonicienne est Ă  la fois forme et intelligibilité : l’idĂ©e de cheval, c’est le cheval en soi, comme le beau, le bon en soi, Ă  cĂŽtĂ© desquels un cheval, un homme beau ou bon ne sont que des ombres. Pour Aristote, on ne peut parler que de ce qui existe, d’une hypostase, qu’on peut traduire par support, point de dĂ©part, appui. La scolastique traduit en latin hypostase par substantia, traduit en français dans la tradition savante substance. Mais le mot fait aussi rĂ©fĂ©rence Ă  l’ousia, l’ĂȘtre de la tradition philosophique.

Qu’est-ce que donc que la substance ? C’est la chose qui est. La chose qui subsiste. Ce n’est pas certes la matiĂšre ; des cailloux en tas sont matiĂšre de la maison, ainsi que les poutres. Mais on n’habite pas un tas de cailloux. Encore faut-il que les matĂ©riaux soient ordonnĂ©s selon un certain plan, une certaine idĂ©e, et qu’à la cause matĂ©rielle, s’ajoute une cause formelle, qui est le plan ou si l’on veut la forme et la disposition qu’ont pris les Ă©lĂ©ments matĂ©riels qui composent la maison.(
)MatiĂšre et forme sont donc les deux premiĂšres causes de la substance.(
) A ces deux causes s’ajoute la cause efficiente ou motrice, l’agent transmettant Ă  l’élĂ©ment passif sa forme(
)enfin l’analyse des causes se trouve complĂ©tĂ©e par la postulation de la cause finale , qui ne fait qu’un avec l’essence, la fin Ă©tant la forme non encore possĂ©dĂ©e ou conquise, Ă  laquelle aspire la matiĂšre (
.) On comprend que la science de la substance soit en mĂȘme temps la science des quatre causes. La Philosophie Antique , Jean- Paul Dumont.

Lacan dans la seconde leçon d’Encore s’inspire de cette analyse pour Ă©voquer les quatre causes que constitue le signifiant

 

 

 

Bibliographie

 

Arnauld, A. et Lancelot, C : Grammaire gĂ©nĂ©rale et raisonnĂ©e, Paris, 1660. AbrĂ©gĂ© en GPR. Les rĂ©fĂ©rences renvoient Ă  la rĂ©impression par Slatkine Reprints, GenĂšve, 1993 de l’édition de 1846.

Arnauld, A. et Nicole, P.: La Logique ou l’art de penser, Paris, 1662. AbrĂ©gĂ© en LPR. Réédition 1992, Collection Tel gallimard.

Arnauld, A. : La perpĂ©tuitĂ© de la foi (
), Paris, 1669-1672

Blanché, R. : La logique et son histoire, Paris, 1970, Armand Colin

Pariente, J-C : L’analyse du langage Ă  Port-Royal, Paris, 1885, Editions de Minuit. AbrĂ©gĂ© en ALPR.

Et le séminaire Encore

 

Maryvonne Lemaire, 21 janvier 2010

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