Sens et nomination, exposé d'Hubert Ricard


Sens et nomination
Hubert Ricard
J’avais prĂ©vu une intervention en deux parties, mais j’en resterai ce soir Ă  la premiĂšre : je parlerai du sens. Je justifie nĂ©anmoins l’association des deux notions.
On peut dans le SĂ©minaire RSI distinguer deux Ă©tapes assez nettement marquĂ©es, la premiĂšre centrĂ©e sur le sens, la seconde sur la nomination ; mais on ne peut exclure un certain recoupement. Cf RSI 11/03 p102 :  « le propre du sens, c’est qu’on y nomme quelque chose. Et ceci fait surgir la dit-mansion justement de cette chose vague qu’on appelle les choses, qui ne prennent leur assise que du RĂ©el ». Et donner nom Ă  chacun des 3 ronds, dit Lacan plus loin, c’est bien leur donner un sens.
La difficultĂ©, c’est qu’on est pour le sens dans la rĂ©fĂ©rence Ă  une mĂ©taphore crĂ©atrice – coupĂ©e du rĂ©fĂ©rent – il est vrai qu’elle est“corrigĂ©e“ par l’articulation de l’interprĂ©tation fournie par Lacan dans ses derniers SĂ©minaires qui, elle, ramĂšne au rĂ©el, - tandis que la nomination Ă©voquerait un temps plus originaire, celui du name et du naming, que Lacan oppose souvent avec l’anglais au noun (le substantif), le name, qu’il soit verbal aussi bien que substantif, impliquant un rapport direct Ă  la chose, au rĂ©el, tout Ă  l’opposĂ© de la mĂ©taphore. RĂ©el qu’on peut sans doute par rapport au sens situer dans le nƓud mis Ă  plat - mais comme exclusion ou expulsion du sens.
Ce soir, j’en resterai donc à  la premiĂšre Ă©tape, celle du sens.
Lacan se sĂ©pare radicalement de la conception philosophique du sens, d’abord parce que son objet est diffĂ©rent puisqu’il concerne avant tout les formations de l’inconscient, mais il se situe aussi dans une perspective gĂ©nĂ©rale. En fait sa question, depuis le SĂ©minaire des ProblĂšmes Cruciaux, n’est pas “qu’est-ce qui fait sens ?“, “qu’est-ce qui diffĂ©rencie sens et non sens ?“, ce qui seraient plutĂŽt les questions de Wittgenstein, mais “comment Ă©merge le sens ?“, ce qui suppose une articulation du sens et du non sens comme on le voit dans les ProblĂšmes cruciaux, et qui s’exprime dans la thĂ©orie de la mĂ©taphore. MĂȘme si dans RSI Lacan insiste sur d’autres aspects notamment l’articulation Symbolique – Imaginaire, il y a sans doute un Ă©largissement du champ du sens que Martine a analysĂ©, mais peut-ĂȘtre pas un changement de conception.
Pour entendre l’originalitĂ© de Lacan on peut se rĂ©fĂ©rer Ă  la conception logiciste qui constitue une sorte d’aboutissement de la rĂ©flexion philosophique classique – Leibniz en est le grand prĂ©curseur - , d’autant plus que dans ce sĂ©minaire des Pb cruciaux Lacan se rĂ©fĂšre Ă  Frege, bien peu connu Ă  l’époque de la plupart des philosophes français.
Dans cette perspective la notion de sens est construite de façon rigoureuse pour Ă©chapper Ă  toute Ă©quivoque ou Ă  tout ce qui perturberait la totalitĂ© ordonnĂ©e de la proposition significative. Je me rĂ©fĂšre Ă  Russell (Signification et VĂ©ritĂ© ch12 Trad fr p184-185) « Chaque phrase composĂ©e selon les rĂšgles de la syntaxe, Ă  l’aide de mots ayant une signification, est pourvue de sens. »
La philosophie logique fait de la question du sens un prĂ©alable Ă  l’examen de la question de la vĂ©ritĂ©. Et l’entreprise de Frege est exemplaire sur ce point.
Elle isole le sens Ă  la fois
1 de la Bedeutung, (je traduis par dĂ©notation mĂȘme si, nous allons le voir, Lacan utilise le terme signification)
2 mais aussi de la reprĂ©sentation que le sujet se fait du sens qu’il est en train de penser.
1 Si on appelle nom propre au sens philosophique tout signe ou groupe de signes dĂ©signant un objet dĂ©terminĂ©, Frege nous dit que « le sens d’un nom propre est donnĂ© Ă  quiconque connaĂźt suffisamment la langue ou l’ensemble des dĂ©signations dont il fait partie. » Ce qui n’est pas le cas pour la dĂ©notation, le mode de donation de l’objet, son caractĂšre rĂ©el. L’énoncé « le corps cĂ©leste le plus Ă©loignĂ© de la terre » a manifestement un sens, mais il n’a pas de dĂ©notation : si on suppose par exemple un espace infini, on ne peut montrer aucun objet qui lui corresponde.
Et on peut Ă©tablir une mĂȘme distinction pour une proposition, un groupement de signes pourvu de sens, pour laquelle on parlera de pensĂ©e. LĂ  encore le sens de la pensĂ©e se distingue de la dĂ©notation. C’est l’exemple cĂ©lĂšbre de l’ « étoile du matin » et de l’ « étoile du soir illuminĂ©es par le soleil », deux propositions-pensĂ©es qui n’ont pas le mĂȘme sens, de sorte que celui qui ignorerait qu’elles ont mĂȘme dĂ©notation et qu’il s’agit d’un mĂȘme objet – la planĂšte VĂ©nus – pourrait penser Ă  tort que l’une est vraie et que l’autre est fausse. De mĂȘme l’énoncĂ© « Ulysse fut dĂ©posĂ© sur le sol d’Ithaque dans un profond sommeil » est parfait au pont de vue du sens qui est explicite et clair, mais il ne correspond Ă  rien de rĂ©el, il n’a pas  de dĂ©notation , ne peut ĂȘtre vrai ou faux, puisqu’Ulysse, personnage de la mythologie, n’a pas de dĂ©notation, n’ayant jamais existĂ©.
Cette premiĂšre distinction entre sens et dĂ©notation qui semble relever de la philosophie logique, n’en est pas moins prĂ©sente aux yeux de Lacan comme nous allons le voir quand il oppose sens et Bedeutung dans les ProblĂšmes cruciaux.
La seconde distinction de Frege entre sens ou pensĂ©e d’une part, et reprĂ©sentation d’autre part, est essentielle au point de vue logique, mĂȘme si elle intĂ©resse moins directement la psychanalyse. Il s’agit de poser le caractĂšre objectif des Ă©noncĂ©s logiques en laissant de cĂŽtĂ© le sujet de la pensĂ©e qui se les reprĂ©sente « La reprĂ©sentation associĂ©e Ă  un signe doit, dit Frege, ĂȘtre distinguĂ©e de la dĂ©notation et du sens de ce signe » de sorte qu’ « il n’y a pas d’obstacle Ă  ce que plusieurs individus saisissent le mĂȘme sens ; mais ils ne peuvent avoir la mĂȘme reprĂ©sentation. » On voit que cette Ă©limination du sujet Ă©loigne Ă©videmment la logique du discours de la psychanalyse – la logique procĂšde Ă  une forclusion du sujet, et pour la vĂ©ritĂ©, il ne reste plus, comme vous le savez, que les deux lettres V et F ; mais il y a aussi dans ce texte de Frege, je le signale, une rĂ©fĂ©rence Ă  l’idĂ©e de transmission intĂ©grale du contenu de pensĂ©e, qui fait partie de l’idĂ©al logico-mathĂ©matique auquel se rĂ©fĂšre sans cesse Lacan : lĂ  bien sĂ»r, il n’y a pas Ă  s’en inquiĂ©ter, puisqu’il suffit d’écrire un Ă©noncĂ© logico- mathĂ©matique pur qu’il soit immĂ©diatement comprĂ©hensible aux divers sujets qui se les reprĂ©sentent, mĂȘme s’ils n’ont pas de langue parlĂ©e en commun.
C’est au contraire en prenant en compte l’inclusion du sujet dans le sens que Lacan Ă©labore la thĂ©orie de l’émergence du sens dans le texte bien connu des Pb cruciaux, avec l’analyse de la phrase « colourless green ideas sleep furiously » (Des idĂ©es vertes sans couleur dorment furieusement) et ce non sans une rĂ©fĂ©rence logique implicite. Chomsky pensait avoir donnĂ© lĂ  un exemple typique d’énoncĂ© dĂ©pourvu de signification. Ce que conteste Lacan  « AssurĂ©ment la signification s’éteint tout Ă  fait lĂ  oĂč il n’y a pas grammaire. Mais lĂ  oĂč il y a grammaire
, construction grammaticale ressentie, assumĂ©e par le sujet, le sujet interrogĂ©, qui lĂ  est appelĂ© en juge, au lieu, Ă  la place de l’Autre
 en rĂ©fĂ©rence,
peut-on dire qu’il n’y a pas de signification ? » Mais Lacan  ajoute : « est-ce bien de signification qu’il s’agit ? ». Un Ă©claircissement est nĂ©cessaire, qui va donner lieu Ă  la distinction entre signification et sens.
La signification, terme par lequel il traduit la Bedeutung de Frege, implique en effet un rapport au contexte, au rĂ©fĂ©rent, Ă  l’objet de la Bedeutung. Pensez Ă  l’expression “signification du phallus“.
Le signifiĂ© est ainsi Ă  distinguer du sens ; il relĂšve de la signification et de ce rapport au rĂ©fĂ©rent. Je suis Lacan pas Ă  pas : « Qu’est-ce alors que le signifié ? Le signifiĂ© n’est point Ă  concevoir seulement dans le rapport au sujet. Le rapport du signifiant au sujet, en tant qu’il intĂ©resse la fonction de la signification, passe par un rĂ©fĂ©rent. Le rĂ©fĂ©rent, ça veut dire le rĂ©el » Or « En parlant de contexte, en parlant de dialogue, je laisse disparaĂźtre, s’évanouir, vaciller ce dont il s’agit, la fonction du sens. »
Comment comprendre cette opposition du signifié et du sens ?
D’un cĂŽtĂ©, nous venons de le voir, c’est « par l’intermĂ©diaire du rapport du signifiant au rĂ©fĂ©rent que nous voyons surgir le signifiĂ©. Il n’y a pas d’instance valable de la signification, qui ne fasse circuit, dĂ©tour, par quelque rĂ©fĂ©rent  »
Mais il y a aussi  «   cet autre effet du signifiant en quoi le signifiant ne fait que reprĂ©senter le sujet. Et le sujet, tout Ă  l’heure, je vous l’ai incarnĂ© dans ce que je vous ai appelĂ© le sens, oĂč il s’évanouit comme sujet. »
D’oĂč la distinction entre les deux fonctions de la barre, « La barre, donc, n’est pas 
 la simple existence, en quelque sorte tombĂ©e du ciel, de l’obstacle, ici entifiĂ©, elle est d’abord point d’interrogation sur le circuit de retour » c’est-Ă -dire circuit, retour, par quelque rĂ©fĂ©rent – Mais elle n’est pas simplement cela,  « au niveau de la barre se produit l’effet de sens  »,  un effet de sens qui est, comme l’indique Lacan Ă  la fois reprĂ©sentation et Ă©vanouissement du sujet et qui est coupĂ© du rĂ©fĂ©rent et du RĂ©el. C’est justement ce qui nous est prĂ©sentĂ© dans RSI avec le nƓud mis Ă  plat par l’extĂ©rioritĂ© du sens par rapport au rond du RĂ©el. Sauf qu’ensuite l’interprĂ©tation telle qu’elle va nous ĂȘtre prĂ©sentĂ©e ensuite dans RSI nous amĂšne, avec l’effet de l’équivoque Ă  repasser du cĂŽtĂ© du RĂ©el.
Impossible en tout cas de ne pas voir là l’influence de l’opposition de Frege entre Sinn et Bedeutung.
Mais l’aspect le plus original du texte des ProblĂšmes cruciaux est la rĂ©fĂ©rence au non sens, dont Lacan remarque qu’elle sĂ©pare radicalement le psychanalyste du logicien.
Pour revenir briĂšvement au pas-de-sens, disons que l’émergence du sens, produite par le franchissement de la barre dans le « pas-de-sens », quand un signifiant d’une chaĂźne, tombĂ© dans les dessous, se voit substituer un signifiant qui fait pavĂ© dans la mare du sens (peut-ĂȘtre vaudrait-il mieux parler ici de signifiĂ© ) – « ça n’a pas de sens », dit-on, de parler d’ idĂ©es vertes sans couleur qui dorment furieusement, de nuit Ă©ternelle, de gerbe avare ou haineuse, et pourtant l’effet de sens poĂ©tique propre Ă  la mĂ©taphore n’est guĂšre contestable dans les exemples d’Andromaque ou de Booz endormi : le pas n’est pas seulement nĂ©gation mais aussi franchissement de la barre. Comme Lacan le dit Ă  la fin du sĂ©minaire des ProblĂšmes cruciaux (JournĂ©e du 16 Juin) « Le Sinn est fonciĂšrement marquĂ© de la fissure de l’Unsinn, et c’est lĂ  qu’il surgit dans sa plus grande pureté  ».
J’évoque ici briĂšvement Wittgenstein. Celui-ci montre que la dĂ©limitation entre sens et non sens, tout en Ă©tant beaucoup moins dĂ©terminĂ©e qu’on ne le croit, constitue le cadre essentiel de la tĂąche  philosophique : la philosophie (de Wittgenstein) manifeste le non sens d’une expression que l’on utilise comme si elle avait du sens, elle dĂ©truit les chĂąteaux de sable de la mĂ©taphysique, elle consiste «   dans la dĂ©couverte d’un quelconque simple non-sens, et dans les bosses que l’entendement s’est faites en se cognant dans les limites du langage. » (RP119). Mais une fois que le non sens est manifestĂ© sa tĂąche de clarification qui, Ă  cet Ă©gard en fait bien un discours du MaĂźtre, est achevĂ©e : la philosophie doit maintenir une frontiĂšre infranchissable entre sens et non sens.
C’est pourquoi Lacan a pu, dans sa thĂ©orie de la mĂ©taphore crĂ©atrice de sens, dĂ©gager une articulation du sens et du non sens qui ne pouvait ainsi qu’échapper au discours philosophique, d’autant plus qu’il pouvait s’appuyer sur un matĂ©riau spĂ©cifique dĂ©couvert par Freud, celui des formations de l’inconscient.
Il y a donc dans ce pas de sens Ă©mergence d’un sens nouveau. Sans doute on peut lui opposer le sens ou la signification dĂ©jĂ  prĂ©sents, mais Lacan suggĂšre que c’est le mĂȘme procĂ©dĂ© qui les a dĂ©jĂ  fait surgir dans le passĂ©. Cf  les mĂ©taphores usĂ©es : le temps coule ne mĂ©rite plus pour nous d’explicitation alors que CicĂ©ron Ă©prouvait encore le besoin d’ajouter “comme un fleuve“).
Lacan n’est pas le premier Ă  donner ainsi Ă  la mĂ©taphore une portĂ©e gĂ©nĂ©rale. On peut aussi Ă©voquer un texte Ă©tonnant de Nietzsche, l’Introduction thĂ©orĂ©tique sur la vĂ©ritĂ© et le mensonge (in Le Livre du Philosophe), oĂč Nietzsche construit le sens Ă  partir d’une multitude de mĂ©taphores, (il va mĂȘme jusqu’à construire ainsi le concept). Mais Nietzsche ne disposait pas du merveilleux instrument linguistique que possĂšde Lacan, la rĂ©fĂ©rence au signifiant et au signifiĂ© et l’articulation de la substitution signifiante, et on en reste Ă  un programme gĂ©nĂ©ral de philosophe.
J’ai donc terminĂ© ce que j’avais Ă  dire sur ce texte de base des ProblĂšmes Cruciaux, prĂ©sent dans ma mĂ©moire,  dont je ne pouvais pas me dissocier pour lire RSI.
J’ajoute que je ne crois pas qu’il faille exagĂ©rer les ruptures dans la thĂ©orisation de Lacan. Il y a peu de penseurs qui ont Ă©tĂ© en recherche comme lui, - quelques philosophes peut-ĂȘtre, je pense Ă  Platon ou Ă  Fichte -, mais s’il ne cesse de proposer de nouvelles articulations, il ne faut pas considĂ©rer celles-ci un dĂ©menti pour les prĂ©cĂ©dentes : elle les prolongent, et elles les confirment le plus souvent.
Le sens dans RSI
Je passe maintenant au sens dans RSI : on a incontestablement si on considĂšre le nƓud mis Ă  plat, extĂ©rioritĂ© du sens et du rĂ©el (du moins tant qu’on n’aborde pas la question de l’interprĂ©tation). Il y a Ă  la fois ex-sistence du RĂ©el par rapport au sens, lequel se dĂ©finit comme articulation du Symbolique et de l’Imaginaire : « le rĂ©el, c’est ce qui ex-siste au sens, assure Lacan, en tant que je le dĂ©finis par l’effet de lalangue » (l’ex-sistence du Symbolique si l’on veut) « sur l’idĂ©e, soit sur l’Imaginaire supposĂ© par Platon Ă  l’animal parlĂȘtre »
On retrouve ici le thĂšme de la constitution du sens excluant la rĂ©fĂ©rence que nous venons de repĂ©rer dans les ProblĂšmes Cruciaux. Et on peut trouver des dĂ©finitions du RĂ©el – toujours dans la premiĂšre moitiĂ© du SĂ©minaire – qui vont dans cette direction ; par exemple « le RĂ©el, c’est l’expulsĂ© du sens, c’est l’impossible comme tel. C’est l’aversion du sens  » et dans la JournĂ©e du 18 Mars : « Seul ce sens en tant qu’évanouissant donne sens au terme au RĂ©el. » Autrement dit ce qui donne sens au terme RĂ©el, c’est l’évanouissement du sens.
Quant Ă  l’articulation du Symbolique et de l’Imaginaire elle est beaucoup Ă©voquĂ©e vers le milieu de RSI. En quoi consiste ce coincement des deux registres ? « On est habituĂ© dit Lacan Ă  ce que l’effet de sens se vĂ©hicule par des mots » - c’est l’aspect symbolique du sens – « et ne soit pas sans rĂ©flexion, sans ondulation imaginaire » : on est tout Ă  fait ici dans le registre de la mĂ©taphore poĂ©tique, particuliĂšrement hugolienne, le « pĂątre promontoire au chapeau de nuĂ©es », les « moutons sinistres de la mer », la « faucille d’or dans le champ des Ă©toiles ». Et Ă  partir de cet Ă©noncĂ© on peut saisir en quoi l’effet de sens se situe au joint de l’Imaginaire et du Symbolique.
Petite remarque sur ce point : j’ai lu dans ma jeunesse beaucoup de textes de Bachelard sur la poĂ©tique de l’imaginaire : sa thĂšse, c’est qu’il y a une dynamique propre Ă  l’Imaginaire ; mais comment l’entendre si on ne fait pas rĂ©fĂ©rence Ă  l’élĂ©ment symbolique fourni par le langage ? Dans la mesure oĂč Lacan nous fournit la rĂ©fĂ©rence Ă  la substitution signifiante , il Ă©claircit beaucoup ces moments de  dynamisme de l’Imaginaire qui autrement resteraient flous dans une mise en place thĂ©orique.
L’imaginaire n’a pas d’ailleurs seulement cette fonction d’ondulation ; on voit aussi que quelque chose se boucle avec le sens et met fin Ă  ce qui serait un pur jeu de  l’articulation symbolique. Quand il oppose l’équivoque et le sens Ă  propos de l’interprĂ©tation analytique, Lacan dĂ©clare que « le sens, c’est ce par quoi rĂ©pond quelque chose, qui est autre que le Symbolique, et ce quelque chose, il n’y a pas moyen de le supporter autrement que de l’Imaginaire. » On peut penser Ă  un comblement de ce qu’ouvre l’articulation symbolique, Ă  la mise en place d’une consistance stable. Et c’est la rĂ©fĂ©rence Ă  l’Imaginaire qui, me semble-t-il, permet seule de comprendre qu’il y ait « parentĂ© de la bonne forme avec le sens ». L’ordre du sens se configure, si l’on peut dire, naturellement de ce que cette forme du cercle dĂ©signe.
Peut-ĂȘtre est ce lĂ  qu’il faut situer l’effet de fascination propre Ă  ce qu’on appelle gĂ©nĂ©ralement la beauté 
Mais l’objet de Lacan n’est pas seulement une thĂ©orie gĂ©nĂ©rale du sens, comme je viens de l’évoquer, c’est bien sĂ»r sa pratique de l’analyse qui est en cause, et, dans ce sĂ©minaire, plus prĂ©cisĂ©ment, l’interprĂ©tation.  Quand on dit que Lacan ne parle que de sa pratique, c’est vrai au sens oĂč il trouve toutes les rĂ©ponses aux questions thĂ©oriques qu’il se pose dans sa pratique ; il va mĂȘme jusqu’à dire qu’il a les rĂ©ponses avant les questions. Mais il fait bien une thĂ©orie de sa pratique, avec les rĂšgles de la thĂ©orie, il travaille sur des articulations thĂ©oriques prĂ©alables, et il ne fait nullement une rĂ©collection empirique.
En outre il y a peu d’exemples dans ses SĂ©minaires de rĂ©fĂ©rences directes Ă  la pratique, mais justement il y a en a une dans RSI qui est particuliĂšrement manifeste -  Martine l’a trĂšs bien pointĂ©e - : il dĂ©clare que le SĂ©minaire est fait pour rĂ©pondre Ă  la question du rĂ©el de l’effet de sens qu’induit l’interprĂ©tation analytique.
Or l’élĂ©ment peut-ĂȘtre le plus dĂ©cisif de ce qu’apporte la psychanalyse me paraĂźt se situer du cĂŽtĂ© de la question de l’interprĂ©tation, en tant qu’elle peut s’inscrire dans l’articulation subjective et y avoir un effet.
Qu’est ce donc que le rĂ©el de l’effet de sens ? LĂ  j’ai essayĂ© de me repĂ©rer un peu.
En tout cas l’interprĂ©tation analytique n’est pas une hermĂ©neutique qui prĂ©tendrait dĂ©couvrir sous des sens de surface un sens cachĂ© plus profond, un autre sens. Ceci est plutĂŽt l’affaire des thĂ©ologiens contemporains du christianisme et du judaĂŻsme qui sont intarissables sur ce sujet : ils savent fort bien repĂ©rer ce qui fait RĂ©el dans les limites du discours commun pour y projeter un sujet divin dĂ©terminable Ă  l’infini dans d’innombrables effets de sens 

La psychanalyse, elle aussi, opĂšre dans le sens mais elle tend Ă  le rĂ©duire. Elle implique ainsi une bascule dans l’ordre de l’effet de sens.
Je paraphrase Lacan : l’effet de sens exigible du Discours analytique n’est ni imaginaire, ni symbolique, il faut qu’il soit rĂ©el. Et  un objet essentiel du SĂ©minaire RSI est de serrer de prĂšs ce que peut ĂȘtre le RĂ©el de l’effet de sens autrement dit l’effet de l’interprĂ©tation
C’est la considĂ©ration de l’équivoque qui permet de concrĂ©tiser la rĂ©fĂ©rence Ă  la position du sens et du rĂ©el dans le nƓud mis Ă  plat. « C’est de l’équivoque, fondamentale Ă  ce quelque chose dont il s’agit sous le terme du Symbolique, que toujours vous opĂ©rez. » Et cette articulation purement symbolique n’est pas le sens – il dit mĂȘme dans la TroisiĂšme que le Symbolique s’y resserre comporte l’abolition du sens. Et il dira dans le Sinthome que c’est uniquement par l’équivoque que l’interprĂ©tation opĂšre. Il faut qu’il y ait quelque chose dans le signifiant qui rĂ©sonne. » 
En quoi consiste cette rĂ©sonance ? Peut-ĂȘtre peut-on entendre ce qu’il dit de la jaculation en rapport avec ce qu’il dit du sĂšme dans Les Non dupes errent (11 Juin) qu’ « il est Ă©veillĂ© Ă  l’ex-sistence quand il est dit comme tel » Jaculation ? Isolation par rapport au sens .
Quel est plus prĂ©cisĂ©ment l’effet de l’équivoque que pointe l’analyste ?
Je cite encore les Non dupes errent  (11 Juin): « En l’entendant tout de travers
 nous lui permettons (Ă  l’analysant) de s’apercevoir d’oĂč ses pensĂ©es, sa sĂ©miotique Ă  lui, d’oĂč elle Ă©merge : elle Ă©merge de rien d’autre que de l’ex-sistence de lalangue. Lalangue ex-siste, ex-siste ailleurs que dans ce qu’il croit ĂȘtre son monde. »
Cette ex-sistence de la langue, dans le fait que le terme Ă©quivoque se dĂ©tache, l’analysant le perçoit comme quelque chose de radicalement neuf, jamais ouĂŻ auparavant, on pourrait dire transcendant non pas bien sĂ»r Ă  son monde, mais Ă  ce qu’il croit ĂȘtre son monde, transcendant au moins en tant qu’il n’avait jamais rien entendu de tel alors qu’il s’agit pourtant d’un signifiant tout Ă  fait banal ;  ailleurs dont il sera bien obligĂ© de reconnaĂźtre dans l’aprĂšs-coup qu’il l’anime bien plus que tout ce qu’il peut repĂ©rer comme sens dans sa reprĂ©sentation de la rĂ©alitĂ©.

Lalangue, mise ainsi  en perspective, c’est l’ex-sistence du symbolique. L’effet de sens est rĂ©el, non parce qu’il apparaĂźtrait dans le champ du rĂ©el, mais parce qu’il constitue l’émergence d’un ailleurs quasiment perçu comme tel. Je termine par une citation de Lacan qui synthĂ©tise ce point : «  L’effet de sens ex-siste et c’est en ce sens qu’il est rĂ©el. »

Â