Lâimpossible mĂ©diation entre fini et infini (Docte Ignorance, N. de Cues), par J.P. Hiltenbrand
Lâimpossible mĂ©diation entre fini et infini
Conférence de Jean-Paul Hiltenbrand[1]
Henri Cesbron Lavau :
Nous avons le plaisir, aujourdâhui, dâaccueillir Jean-Paul Hiltenbrand. Pour lâintroduire, il est psychiatre et psychanalyste, il a fondĂ© lâĂcole RhĂŽne-Alpes qui est lâĂ©cole de lâAssociation lacanienne internationale dans cette rĂ©gion et Jean-Paul a Ă©galement publiĂ© rĂ©cemment : Insatisfaction dans le lien social, chez Eres. Le sujet dâaujourdâhui nâest pas spĂ©cifiquement sur Cantor, mais sur quelquâun qui Ă©tait lĂ cinq siĂšcles avant et je dois dire que câĂ©tait pour moi en fait lâoccasion de dĂ©couvrir ce texte que je trouve absolument sidĂ©rant et jâattends beaucoup de ce que Jean-Paul va pouvoir nous dire et donc le titre de la confĂ©rence est  Lâimpossible mĂ©diation entre fini et infini.
Jean-Paul Hiltenbrand
Ce petit livre de 1440 est une vĂ©ritable bombe pour son Ă©poque et je souligne aussi quâil a Ă©tĂ© enfin traduit en français en 1930, câest-Ă -dire cinq siĂšcles aprĂšs. Câest dire quâen langue française, les commentaires de Nicolas de Cuse sont relativement peu nombreux, lâessentiel se faisant en allemand ou en langues anglo-saxonnes. Ăvidemment, pour votre registre de travail, câest-Ă -dire sur Cantor, les mathĂ©matiques de Nicolas de Cuse sont tout Ă fait sommaires et intuitives. Dâailleurs, lorsque Cantor a lu les textes de Nicolas de Cuse, ça lâa fait un peu ricaner, bon, mais on va prendre les choses dans leur temps. Pour commencer, je vais vous lire une lettre que Nicolas de Cuse a Ă©crite Ă un de ses contemporains :
« Dans mon sermon sur lâesprit sain, vous avez dĂ©couvert comment la connaissance coĂŻncide avec lâamour. Il est impossible, en effet, de susciter un sentiment, sinon par amour et quel que soit lâobjet aimĂ©, il ne peut ĂȘtre aimĂ© que dans la perspective du Bien, car rien de ce qui est choisi nâest aimĂ© sans connaissance du Bien. Dans lâamour donc, par lequel on est portĂ© vers Dieu, la connaissance est prĂ©sente quoiquâelle ignore ce quâest lâobjet de son amour, elle est donc coĂŻncidence de la science et de lâignorance, Ă savoir de la docte ignorance. »
VoilĂ donc un texte qui fait, en quelque sorte, le rĂ©sumĂ© et le commentaire, qui date dâune douzaine dâannĂ©es aprĂšs la rĂ©daction de la docte ignorance et câest en mĂȘme temps, ce courrier, le rĂ©sumĂ© du projet de Nicolas de Cuse. Alors, ce projet nous intĂ©resse nous, analystes, dans la mesure oĂč la structure mise en place, mais la structure seulement, bien entendu, concerne et dĂ©finit lâexpĂ©rience de lâanalyse, Ă savoir, le rapport du sujet au grand Autre inconscient, ce rapport Ă©tant mĂ©diatisĂ© dans une formalisation du savoir, lui-mĂȘme conditionnĂ© par lâamour. Mais je ne vais pas anticiper sur la nature du projet pour mâattacher dâabord Ă la mĂ©thode empruntĂ©e et Ă son but.
Alors je vais un peu renverser la disposition du texte, pour permettre une clarification rapide des donnĂ©es du problĂšme que va aborder Nicolas de Cuse. Donc, je vais dâabord parler de la mĂ©thode empruntĂ©e et de son but et, dans un second temps, jâessaierai dâen tracer les consĂ©quencesque je dis tout de suite considĂ©rables et ceci nous intĂ©resse Ă©galement puisquâon voit bien oĂč mĂšne le dĂ©sir de vĂ©ritĂ© qui ne cesse pas dâallumer ce texte. Alors, comment peut se dĂ©finir la nature de la divinitĂ©. DâemblĂ©e, Nicolas de Cuse se trouve affrontĂ© Ă ce problĂšme, nâest-ce pas, et câest le chapitre XXVI du livre I qui va y rĂ©pondre et qui sâintitule « La thĂ©ologie nĂ©gative » oĂč il nous dit :
« Parce que le culte de Dieu, qui doit ĂȘtre adorĂ© en esprit et en vĂ©ritĂ©, se fonde nĂ©cessairement sur des affirmations positives au sujet de Dieu, toute religion sâĂ©lĂšve nĂ©cessairement dans son culte au moyen de la thĂ©ologie affirmative adorant Dieu comme un et trine, comme infiniment sage, bon, lumiĂšre inaccessible, vie, vĂ©ritĂ© et ainsi de suite, dirigeant toujours son culte par une foi quâelle atteint plus vĂ©ritablement par la docte ignorance, croyant que celui quâelle adore Ă©tant un et uniment toute chose et que celui Ă qui elle rend son culte comme Ă©tant la lumiĂšre inaccessible nâest pas comme la lumiĂšre matĂ©rielle â vous voyez lĂ , dĂ©jĂ , il commence Ă faire des distinctions â Ă laquelle sâoppose les tĂ©nĂšbres, mais la plus simple est lâinfini dans laquelle les tĂ©nĂšbres sont la lumiĂšre infinie. Elle croit que la lumiĂšre infinie luira toujours dans les tĂ©nĂšbres de notre ignorance. Ainsi, la thĂ©ologie de la nĂ©gation est si nĂ©cessaire pour parvenir Ă celle de lâaffirmation que, sans elle, Dieu nâest pas adorĂ© comme Dieu infini, mais plutĂŽt comme crĂ©ature. Or, ce culte est une idolĂątrie attribuant Ă lâimage ce qui ne convient quâĂ la vĂ©ritĂ©. Il sera sans doute utile dâajouter, Ă ce qui prĂ©cĂšde, quelques mots sur la thĂ©ologie nĂ©gative. Lâignorance sacrĂ©e nous a enseignĂ© un Dieu ineffable et cela parce quâil est infiniment plus grand que tout ce qui peut se compter et cela parce quâil est au plus haut degrĂ© vĂ©ritĂ©. »
VoilĂ donc pourquoi ce dĂ©tour par la thĂ©ologie nĂ©gative, parce que tout ce qui peut ĂȘtre Ă©noncĂ© sur Dieu qui ne serait pas la figure divine, tout ce qui serait donc ce Dieu ne pourrait pas ĂȘtre dit et, par consĂ©quent, ça nâest que par la nĂ©gation dâabord que lâaffirmation peut se faire ensuite. Câest formidable, nâest-ce pas, parce que lĂ vous voyez dĂ©jĂ la dĂ©marche mĂȘme de Freud Ă propos de son article sur la nĂ©gation. Donc, nous rencontrons plus de vĂ©ritĂ©, nous dit-il, en Ă©cartant et en niant. Ce Dieu nâest ni pĂšre, ni fils, ni saint esprit, il est seulement infini et puis il dira encore plus loin :
« âŠil est manifeste, dĂšs lors, comment les nĂ©gations sont vraies et les affirmations insuffisantes en thĂ©ologie ».
Câest lĂ son programme qui va lâamener aux mathĂ©matiques. « La prĂ©cision de la vĂ©ritĂ© luit dâune façon incomprĂ©hensible dans les tĂ©nĂšbres de notre ignorance et voilĂ donc la docte ignorance que nous avons cherchĂ©e. » VoilĂ donc le programme, nâest-ce pas, qui, il faut le dire, sâinitie du mouvement de la thĂ©ologie nĂ©gative. Jâinsiste lĂ -dessus parce que ce chapitre XXVI va permettre Ă certains contradicteurs dâaccuser Nicolas de Cuse de mysticisme puisque, Ă©videmment, cette thĂ©ologie nĂ©gative fait allusion indirectement Ă MaĂźtre Eckhart qui est rĂ©putĂ© ĂȘtre un mystique. Câest donc un temps essentiel Ă la dĂ©monstration, Ă savoir, le principe dâignorance indispensable avant toute affirmation de quelque chose qui va devoir ĂȘtre dĂ©montrĂ© car nâappartenant pas au registre sensible. Concernant la divinitĂ©, ce qui la caractĂ©rise est donc dĂ©faut, manque dans le savoir, dâoĂč recours Ă ce qui est dans son temps la science. Alors, les Ă©claircissements prĂ©liminaires qui est le chapitre II du livre I oĂč il va donc nous dire comment il va organiser son propos, donc il sâagit dâĂ©tudier ce que câest que dâĂȘtre le plus grand :
« Jâappelle maximum â maximum, je le dis tout de suite, câest ce qu va dĂ©signer la divinitĂ© â jâappelle maximum une chose telle quâil ne puisse pas y en avoir de plus grande. â tout simplement â Il est absolu, il est en acte, tout lâĂȘtre possible, ne subit des choses aucune restriction et en impose Ă toutes. Ce maximum, que la foi indubitable de toutes les Nations rĂ©vĂšre comme Dieu sera, dans mon livre, premier sur la raison humaine lâobjet que, sans jamais pouvoir le comprendre, je mâefforcerai de rechercher sous la conduite de Celui qui seul habite dans une lumiĂšre inaccessible. En second lieu, comme la maximitĂ© absolue est lâentitĂ© absolue par laquelle toutes choses sont ce quâelles sont ainsi est-ce dâelle, de cette maximitĂ©, que lâon nomme maximum absolu que vient lâunitĂ© universelle des sens. Parce que son unitĂ© sâest restreinte en une pluralitĂ© sans laquelle elle ne peut pas ĂȘtre. »
Donc, ça ce sont des types dâargumentations quâil va rĂ©pĂ©ter sans cesse dans le texte et qui sont, je dirais, le modĂšle des argumentations de lâĂ©poque.
« Le maximum montrera la nĂ©cessitĂ© dâun troisiĂšme ordre de considĂ©rations, en effet, comme lâunivers ne subsiste que dâune façon restreinte dans la pluralitĂ©, nous rechercherons dans les choses multiples elles-mĂȘmes le maximum Un dans lequel lâunivers subsiste au degrĂ© maximum et le plus parfait dans sa rĂ©alisation et dans sa fin. »
Alors, de quoi sâagit-il ? Il sâagit de montrer comment une certaine conceptualisation de ce maximum, câest-Ă -dire de la divinitĂ©, va avoir un caractĂšre universel. Jây reviendrai Ă la fin.
« Il sâagit donc dâun maximum tel quâil ne puisse y en avoir de plus grand, il est absolu et il est impossible Ă comprendre et donc : docte ignorance. Maximum et minimum, je le dis tout de suite, coĂŻncident dans leur valeur et est au-dessus de toute opposition pensable et possible. Le maximum est un et il reprĂ©sente la nĂ©cessitĂ© absolue. »
Donc, je viens dâaborder une dĂ©finition tout Ă fait importante chez Nicolas de Cuse, Ă savoir ce quâil dĂ©signe comme Ă©tant la coĂŻncidence des opposĂ©s. Ce concept est tout Ă fait central chez lui, il est au cĆur de sa dialectique et il Ă©claire aussi lâusage quâil va faire des mathĂ©matiques justement pour montrer cette coĂŻncidence des opposĂ©s et il Ă©claire aussi, surtout, lâusage quâil va faire du nombre. Se pencher sur ce concept nous fera entendre Ă quel endroit Nicolas de Cuse porte la cĂ©sure entre savoir et non savoir, câest-Ă -dire entre science et ignorance. Pour lui, il y a une fondamentale ignorance de lâinfini. Ăa, câest une dĂ©finition qui va traverser toute son argumentation.
« Ignorance de lâinfini parce que nous sommes dans lâincapacitĂ© de le connaĂźtre, cet infini, en tant quâinfini puisquâil y a absence de proportion entre lui et nâimporte quelle rĂ©alitĂ© plus ou moins accessible. Or, notre pensĂ©e â celle de 1440 â est mesure capable de comparaison et si elle ne peut opĂ©rer de la sorte, elle nâa aucune chance que nous ayons prise sur cette rĂ©alitĂ©. Raison pour laquelle la voie pour une comprĂ©hension de lâinfini nous est strictement fermĂ©e : câest lâignorance. »
Il sâagit-lĂ , pour Nicolas de Cuse dâune thĂ©orie de la connaissance et on comprend pourquoi on tombe sur une omniprĂ©sence du nombre. La proportion indispensable Ă la connaissance de lâinconnu trouve ici son fondement. Je vais citer le chapitre 1 du livre I qui sâintitule : « Comment savoir est ignorer » :
« Donc, toute recherche consiste en un rapport comparatif facile ou difficile et câestpourquoi lâinfini qui Ă©chappe comme infini Ă tout rapport est inconnu.) Or, le rapport qui exprime accord Ă une chose, dâune part, et lâaltĂ©ritĂ©, dâautre part, ne peut se comprendre sans le nombre. Câest pourquoi le nombre enferme tout ce qui est susceptible de relation ou de rapport. Donc, il ne crĂ©e pas une relation en quantitĂ© seulement, mais en tout ce qui, dâune façon quelconque, par substance ou par accident peut concorder ou diffĂ©rer. Ainsi Pythagore â quâil va citer plusieurs fois dans son texte â jugeait-il avec vigueur que tout ce qui Ă©tait constituĂ© et compris par la force des nombres. Le nombre ainsi conçu a un caractĂšre transcendantal. DĂšs quâil y a similitude ou diversitĂ©, il y a nombre. Mais ce nombre ne dĂ©signe pas seulement quantitĂ© mesure etc, il est une catĂ©gorie qui permet dâapprĂ©hender la pluralitĂ© certes, qualitative ou quantitative sur fond dâappartenance commune. »
Câest-Ă -dire que tout ce qui va ĂȘtre Ă©valuĂ©, la seule appartenance commune dans lâordre du fini, câest le nombre.
« Sans lui, le monde et le cosmos ne seraient que chaos à notre compréhension. »
Autrement dit, la logique du nombre est celle du monde. Elle est aussi celle du CrĂ©ateur. Ăa, câest tout Ă fait important, il le dira quelque part, jâespĂšre retrouver le texte oĂč il dit que le CrĂ©ateur lui-mĂȘme obĂ©it Ă la logique du nombre. Il est de la catĂ©gorie du rĂ©el, ce nombre, et de celle de la pensĂ©e. Ainsi, pour Nicolas de Cuse, tout ce que nous connaissons, percevons, pensons, est de lâordre du nombre. Un concept par excellence, par exemple, est une unitĂ© multipliĂ©e de nombres. Cette prĂ©gnance du nombre va donc se traduire par le fait que tout objet de lâesprit va se trouver ĂȘtre marquĂ© par lâexcĂšs ou le dĂ©faut. Donc, tout contenu de connaissance se trouve impliquĂ© dans une relation dâantĂ©rioritĂ© ou de postĂ©rioritĂ©, bien entendu, comme dans une suite de nombres. Lâobjet, en gĂ©nĂ©ral est tout de suite pris dans des relations dâordre et, par consĂ©quent, de nombre ; câest son essence. Il nous dit ça dans la partie 4 du chapitre I, oĂč il parle lĂ des objets finis, bien sĂ»r :
« Car tous les objets qui sont apprĂ©hendĂ©s par les sens, la raison ou lâintelligence, diffĂšrent tellement entre eux et de lâun Ă lâautre quâil nây a pas entre eux dâĂ©galitĂ© prĂ©cise. »
Autrement dit, la seule rĂ©fĂ©rence que nous puissions avoir câest celle du nombre et en outre, ce nombre, en tant quâessence, est toujours du registre du fini et il le dit :
« Parce quâil va de soi quâil nây a pas rapport de lâinfini au fini, il est aussi trĂšs clair, de ce chef, que lĂ oĂč on peut trouver quelque chose qui dĂ©passe et quelque chose qui est dĂ©passĂ©, on ne parvient pas au maximum simple â câest-Ă -dire au maximum absolu, câest-Ă -dire Dieu â en effet, ce qui dĂ©passe et ce quâest dĂ©passĂ© sont des objets finis. Au contraire, le maximum simple est nĂ©cessairement infini. »
Et donc, cette dimension du nombre qui va, si vous voulez, caractĂ©riser les connaissances ou la connaissance du fini, alors que dĂšs quâon bascule dans lâinfini, cette rĂ©fĂ©rence va tomber. Dans le registre de lâinfini, au contraire, donc, il peut y avoir coĂŻncidence des opposĂ©s, ce qui nâest pas le cas dans le champ du fini. De mĂȘme, le maximum absolu est au-dessus de toute affirmation ou nĂ©gation. Câest pour ça que jâai commencĂ© par la thĂ©ologie nĂ©gative. VoilĂ ce quâil nous dit :
« Que lâon purifie par la quantitĂ© le maximum et le minimum en enlevant par lâintelligence le plus grand et le plus petit et lâon voit clairement que le maximum et le minimum coĂŻncident. »
Je crois quâil faut lâexpliquer cette phrase. Il parle lĂ du monde fini, câest-Ă -dire si on enlĂšve toujours quelque chose Ă un objet fini, on arrive Ă une certaine forme de minimum ou si on ajoute quelque chose Ă un objet fini, on arrive Ă un certain maximum.
« Ainsi, donc, le maximum est un superlatif comme le minimum, un superlatif. Donc, la quantitĂ© absolue nâest pas maxima plutĂŽt que minima puisquâen elle le minimum et le maximum coĂŻncident. Donc, les oppositions nâexistent que pour les objets qui admettent un excĂ©dant ou un excĂšs. Elles leur conviennent avec des diffĂ©rences, mais en aucune façon elles ne conviennent au maximum absolu â câest-Ă -dire Ă lâinfini â car il est au-dessus de toute opposition. »
Câest intĂ©ressant ! Par la suite :
« Comme le maximum absolu est absolument en acte toutes les choses qui peuvent ĂȘtre tellement en dehors de nâimporte quelle opposition, que le minimum coĂŻncide avec le maximum, il est de la mĂȘme maniĂšre au-dessus de toute affirmation et de toute nĂ©gation. »
VoilĂ comment, nâest-ce pas, Nicolas de Cuse parvient Ă franchir ce dĂ©bat qui a Ă©tĂ© permanent pendant son Ă©poque entre les thĂ©ologies nĂ©gatives et les thĂ©ologies positives. Comme on le constate, il Ă©labore toute une thĂ©orie rationnelle de la connaissance fondĂ©e sur le nombre avant que de dĂ©finir la part inconnaissable de la nature divine. Autrement dit, il se fait philosophe, logicien et scientifique pour mieux asseoir son argument thĂ©ologique. Et câest ainsi quâil dĂ©finit le maximum absolu, câest-Ă -dire Dieu comme Ă©tant ce qui Ă©chappe Ă la sphĂšre du pensable, mais surtout Ă la dimension du nombrable. Câest lĂ ce que je vous avais cité :
« Car tous les objets sont apprĂ©hendĂ©s par les sens, donc il nây a pas entre eux dâĂ©galitĂ© prĂ©cise. »
Donc, tout ce qui est de lâordre du nombrable, du mensurable est de la dimension par excellence de la connaissance. Alors, vous voyez comment il le cadre dâune façon tout Ă fait rigoureuse : le champ de la connaissance. Je reviendrai sur ce problĂšme Ă propos de Saint Anselme qui le prĂ©cĂšde de quatre siĂšcles, puisquâil y a une proximitĂ© apparente avec lâargument ontologique, nâest-ce pas, le fameux : id quo maĂŻus cogitari non potest, câest-Ă -dire le plus grand que je ne puisse penser. Et puis jâen profite pour vous demander⊠Pardonnez le cĂŽtĂ© lapidaire de mon propos, de ce tour dâhorizon, par exemple le id quo maĂŻus nâest pas une simple articulation rationnelle comme on pourrait le croire. Ăa, câest un dĂ©tournement cartĂ©sien. Il ne faut pas oublier que cette formule dâAnselme est contenue dans une priĂšre, ce qui change la nature de lâargument, câest-Ă -dire que câest une incantation. La forme id quo maĂŻus cogitari non potest, câest une incantation dans une priĂšre, ce nâest pas du tout Anselme derriĂšre un bureau qui pose un argument ontologique, ce nâest pas ça du tout. Ăa, câest un dĂ©tournement de la dimension de la priĂšre que va faire Descartes quand il va reprendre lâargument de Saint Anselme, entre autres, il y en a dâautres. Il y a dâautres choses sur lesquelles je suis obligĂ© de passer trĂšs rapidement, la notion dâordre des nombres et la question des distances en mathĂ©matiques, bien sĂ»r⊠Lâautre problĂšme chez le cusin, que je ne puis que signaler, Ă savoir, comment il parvient Ă introduire la distinction fondamentale entre lâĂȘtre et lâexistence, en particulier au niveau de la divinitĂ©, en tant que forme universelle dâĂȘtre ou forme universelle dâexistence. Je laisse ce problĂšme de cĂŽtĂ© parce quâil nous amĂšnerait dans des dĂ©bats sans fin. Donc, cette question est Ă la fois un problĂšme philosophique de lâĂ©poque, je veux dire celle de la connaissance et du maxima absolu et, en mĂȘme temps, câest un problĂšme thĂ©ologique. Le premier, câest-Ă -dire le problĂšme philosophique, ne pouvant ĂȘtre rĂ©solu que dans le cadre du second, Ă savoir la thĂ©ologie et le second, dĂ©pendant du caractĂšre universel des proposition, câest-Ă -dire spĂ©cialement la proposition dâun Dieu comme forme de toute chose. Si on a le temps, je vous en parlerai tout Ă lâheure. Donc, ce Dieu comme forme de toute chose, câest-Ă -dire son caractĂšre universel â mais, plus loin, entrer dans ce champ nous imposerait de prĂ©ciser la distinction faite Ă lâĂ©poque entre substance et matiĂšre puis entrer dans les considĂ©rations de MaĂźtre Eckart auquel, Ă©videmment, Nicolas de Cuse emprunte beaucoup. Alors maintenant, jâen viens trĂšs rapidement, pour avancer, aux objets mathĂ©matiques. Ces fameux objets mathĂ©matiques, nâest-ce pas ? Alors dĂ©jĂ les intitulĂ©s, câest au paragraphe 10 toujours du livre I qui sâintitule : « Comment lâintelligence de la trinitĂ© dans lâunitĂ© dĂ©passe toute chose ». Alors je vous passe ça, vous le lirez, câest lâacte dâintelligence dans son unité :
« ⊠se compose de lâobjet intelligible et du fait de comprendre. »
VoilĂ qui est clair. Donc, on a lâacte, lâobjet et la comprĂ©hension.
« Donc lâunitĂ© maxima est parfaite. Si lâunitĂ© et intellection maxima est parfaite, qui sont ses trois composants, elle ne pourra ĂȘtre ni intellection, ni intellection parfaite, il nây a pas une conception exacte de lâunitĂ©. Pas dâunitĂ© en effet sans TrinitĂ©, car le mot exprime indivision, â ça, câest un terme trĂšs important â discernement et connexion. Lâindivision en vĂ©ritĂ© vient de lâunitĂ©. Donc, lâunitĂ© maxima nâest pas autre chose quâindivision, discernement et connexion et comme elle est indivision, elle est Ă©ternitĂ© sans commencement, de mĂȘme que lâĂ©ternel ne sâest sĂ©parĂ© de rien. Comme elle est discernement, elle vient dâune Ă©ternitĂ© immuable et comme elle est connexion ou union, elle procĂšde des deux. Donc, quand je dis unitĂ© et maxima, jâexprime la TrinitĂ©. En effet, en disant lâunitĂ© â câest lĂ que câest intĂ©ressant et câest pour cela que câest un prĂ©alable important Ă ces figurations mathĂ©matiques, donc â en disant lâunitĂ© jâexprime le commencement sans commencement â câest une merveille, cette formulation maxima - le commencement qui sort du commencement et quand je dis grĂące au verbe quâil y a lĂ une copulation et une union, jâexprime la procession qui vient des deux termes. LâunitĂ© elle-mĂȘme est Ă la fois minima, maxima et union. De lĂ rĂ©sulte quâil est nĂ©cessaire Ă la philosophie de vomir tout ce quâon obtient par lâimagination et le raisonnementâŠÂ »
Vous voyez, il sâĂ©carte clairement du champ philosophique.
« ⊠si elle veut comprendre que lâunitĂ© maxima est Trine. »
Alors, je vais avancer assez rapidement parce que, au fond, ces histoires de figures... Donc, nous partons dâun monde fini et le but est de dĂ©montrer comment on peut atteindre le maxima grĂące aux manĆuvres de figures gĂ©omĂ©triques qui sont essentiellement fondĂ©es sur une conceptualisation de lâinfini de la ligne, chapitre XIII quâil va dâailleurs intituler : « Les passions de la ligne maxima et infinie ». Il va donc utiliser le cercle, et puis il en reprĂ©sente un deuxiĂšme et puis la ligne infinie et ici, ça se touche.
Vous voyez que lâarc de cercle infĂ©rieur, au fur et Ă mesure que lâon agrandit le cercle, cet arc de cercle va sâouvrir et va finir Ă lâextrĂȘme par donner une ligne droite. Ce nâest pas vĂ©rifiĂ© dans les mathĂ©matiques modernes, je crois, mais enfin, câest comme ça que Nicolas de Cuse lâa fait.
« Donc, cqfd â nous dit-il â et parce que tu veux voir plus clairement comment lâinfini est en acte ce que le fini est en puissance, de cela encore, je te rendrai trĂšs certain. »
On va dire que câest lĂ un raisonnement de type aristotĂ©licien, mais il dĂ©passe complĂštement ce type de langage, nâest-ce pas. Donc, lâinfini est en acte, ça va ĂȘtre cette ligne horizontale tout en haut, câest la mise en acte, en quelque sorte de ce que dans lâordre du fini, lâordre du fini câest la courbe que vous voyez, la courbe infĂ©rieure, cette courbe est en puissance ce qui va se rĂ©aliser en haut en acte. Alors, comment est-ce quâil va sây prendre ? Il va parler du triangle, alors on va reprendre lâhistoire du triangle qui est tout Ă fait simple. VoilĂ un triangle :
Et grosso modo, il suffit de passer et de repousser le a qui est ici Ă lâinfini pour quâon ait deux lignes parallĂšles quâil va rĂ©duire Ă une seule ligne et il dira : « voilĂ comment toutes les figures se rĂ©duisent Ă une ligne infinie. » Je ne discute pas ce type de dĂ©monstration. Il ne sâagit certes pas dâune gĂ©omĂ©trie moderne, bien entendu, puisque Nicolas de Cuse raisonne en mĂ©taphysicien, ça, câest fondamental, nâest-ce pas. De mĂȘme en ce qui concerne la dĂ©monstration du triangle, lâidentitĂ© ligne/triangle est apprĂ©hendĂ©e par la connaissance et non pas par lâimagination, câest ça qui est intĂ©ressant. Câest ce saut, nâest-ce pas, qui va de lâimagination du triangle Ă son intelligence. Il veut montrer lâidentitĂ© contenue dans le fini comme capable de sâactualiser au niveau infini. Lâinfini est donc en acte ce que le fini est en puissance. ConsĂ©quence considĂ©rable au niveau mĂ©taphysique puisque sâouvre la perspective pour lâhomme fini, câest ça qui est important, la consĂ©quence qui va apparaĂźtre, câest que pour lâhomme fini, câest-Ă -dire nous, nous allons pouvoir participer Ă la nature infinie du maxima. Parce que si nous sommes des triangles, mĂȘme pas oedipiens, forcĂ©ment, on va pouvoir participer de cette nature infinie du maxima. Ăa, câest la question, il en parle toujours dans le texte, il en parle clairement dans le texte, câest la question de lâuniversalitĂ© et de lâuniversalisation. Il y a donc deux dĂ©marches chez Nicolas de Cuse Ă partir des mathĂ©matiques, Ă savoir que dans le passage⊠Alors ça aussi je vais le dessiner rapidement, le polyĂšdre⊠Vous avez un cercle et donc, vous dessinez une figure polyĂ©drique lĂ -dedans. Plus vous allez multiplier les faces et rĂ©duire les cĂŽtĂ©s du polyĂšdre en les multipliant, vous allez avoir, petit Ă petit, quelque chose qui va sâapprocher du cercle, mais qui ne pourra jamais lâatteindre. Donc, il y a cette dĂ©monstration du polyĂšdre oĂč il montre quâil y a un certain franchissement : tout dâun coup, on est dans le cercle. On pousse, on pousse, mais ce franchissement est logiquement, mathĂ©matiquement, impossible. Donc, il reprĂ©sente une Ă©nigme dans le moment du saut. Il y a une Ă©nigme et du saut de lâintelligible, du rationnel Ă lâincomprĂ©hensible, Ă lâincommensurable et Ă lâau-delĂ divin. Tout ceci, grĂące aux mathĂ©matiques qui sont, comme il le dit, des vĂ©ritĂ©s incorruptibles. Câest ça lâavantage des mathĂ©matiques, câest-Ă -dire ni imaginaires, ni intuitives. Les autres mouvements, celui du triangle que je vous ai mis au tableau et celui du cercle rĂ©ductible Ă une droite infinie, laquelle ne saurait aucunement ĂȘtre⊠Alors, câest ça aussi quâil souligne, câest quâune ligne infinie nâest pas une addition de portions de ligne droite. Ce mouvement prend en considĂ©ration la coĂŻncidence des opposĂ©s. Comme vous la voyez apparaĂźtre avec lâhistoire du polyĂšdre et du cercle qui est tout Ă fait claire, la coĂŻncidence des opposĂ©s, donc, leur rĂ©duction, de mĂȘme que disparaĂźt la fameuse distinction entre nĂ©gation et affirmation au niveau du maxima absolu. Au fond, il nous dĂ©finit la fonction du Un et Ă cĂŽtĂ©, Ă proximitĂ©, la pluralitĂ© des ĂȘtres que nous sommes et des objets. Il y a donc ce commencement sans commencement et quelque chose que je ne vous ai pas encore dit, je crois, ce maxima nâengendre pas, ni nâest engendré : il ne procĂšde pas, câest-Ă -dire quâil nâest pas Ă la suite de quelque chose.
Alors, trĂšs rapidement pour arriver au terme de notre exposĂ© et laisser de la place Ă la discussion â aprĂšs tout ça, et il y a encore beaucoup dâautres choses lĂ -dedans â Nicolas de Cuse nâest pas seulement celui qui a fourni une preuve rationnelle de Dieu pour son Ă©poque. Il nâest pas seulement le continuateur de Saint Anselme. Dâailleurs, Ă ce niveau-lĂ , nous avons dĂ©jĂ une indication, puisque ce qui Ă©tait priĂšre, invocation pour Saint Anselme â je vous rappelle quand mĂȘme le titre de ses ouvrages, câest Prostolium et Monologium, câest-Ă -dire que câest lĂ quâil parle tout seul au Seigneur â donc, ce qui Ă©tait invocation humble chez Anselme devient affirmation scientifique qui se veut fondatrice et preuve dâuniversalisme. Alors, quâest-ce que ça veut dire preuve dâuniversalisme ? Ăa veut dire que si 1+1+1+1+1+1 etc, nous conduit Ă lâinfini, ceci est aussi vrai pour un chrĂ©tien, pour un musulman que pour un juif. Autrement dit, ce quâil veut tracer lĂ , câest vraiment une universalitĂ©, ça ne vise pas seulement le Dieu de notre monothĂ©isme : ça vise tout ! Toute la conception de la divinitĂ©, sauf, bien sĂ»r, ceux quâil considĂšre comme Ă©tant les adorateurs dâimages. Alors ceux-lĂ , câest autre chose. Mais entre les deux, entre Anselme et Nicolas de Cuse, il y a rupture dans la dĂ©marche, rupture qui ne fera que sâapprofondir. Anselme invoque un Dieu, en quelque sorte, cachĂ©, dont il voudrait voir les manifestations, alors que Nicolas de Cuse, dĂ©montre lâexistence dâun Dieu qui, a priori, nâest pas prĂ©sent. Anselme procĂšde par gradations hiĂ©rarchisĂ©s, câest-Ă -dire quâil est encore inscrit dans le discours platonicien, alors que Nicolas de Cuse, lui, procĂšde par cĂ©sures, câest-Ă -dire ruptures, câest-Ă -dire en dĂ©finissant dâun cĂŽtĂ© le statut de la science et dâun autre cĂŽtĂ©, le statut mĂ©taphysique. Donc, Anselme opĂšre une quĂȘte de savoir sur la divinitĂ©, il est dans une quĂȘte, câest le querens intellectum, alors que Nicolas de Cuse est au-delĂ , dans une quĂȘte des vĂ©ritĂ©s, vĂ©ritĂ©s par lâentremise des savoirs bien Ă©tablis, câest-Ă -dire des mathĂ©matiques incorruptibles. Du mĂȘme coup, chez ce dernier, câest-Ă -dire chez le cusin, lâinstitutionnalisation des savoirs prend une importance absolument dĂ©cisive et en cela il rompt avec son Ă©poque et ce qui nous importe Ă nous, analystes, câest dâidentifier oĂč il place dĂ©sormais, lui, la cĂ©sure, puisquâil renverse la proposition anselmienne. Ce qui est : fides querens intellectum, chez Nicolas de Cuse, câest lâinverse : intellectum querens fides. Je caricature un peu jâexagĂšre, mais câest pour vous faire sentir tout dâun coup le renversement, câest lâintelligible, lâintelligence qui cherche la foi. Alors oĂč le cusin place-t-il la cĂ©sure ? Câest une chose tout Ă fait importante parce que, si nous ne savons pas dans notre existence, par exemple, oĂč sont les cĂ©sures, nous sommes dans un monde pas forcĂ©ment chaotique, mais complĂštement mallĂ©able, qui peut aller dans nâimporte quel sens. Câest la raison pour laquelle vous trouverez, par exemple, Ă la fin des Ăcrits de Lacan : « Science et vĂ©rité », qui prĂ©tend, justement, opĂ©rer et situer la cĂ©sure en un lieu, en un point, tout Ă fait prĂ©cis. Alors, ici, vous le savez maintenant parce que je lâai dit, cette cĂ©sure commence dâabord entre la nĂ©gation et lâaffirmation, exactement comme Freud et, surtout, dans la sĂ©paration radicale, qui va avoir des consĂ©quences pour son Ă©poque, la sĂ©paration entre image et vĂ©ritĂ©, entre adorateur et idolĂątre de lâimage et les vrais croyants, câest-Ă -dire ceux qui sont donc des scientifiques, mais aussi la cĂ©sure entre les objets finis quâil met tous dâun cĂŽtĂ©, mensurables, donc qui sont repĂ©rables par leur caractĂ©ristique de nombre et puis lâinfini de lâautre cĂŽtĂ©.
Or, si vous rĂ©flĂ©chissez Ă ce quâil y avait Ă son Ă©poque, câest-Ă -dire la sĂ©paration platonicienne, vous sentez bien comment il dĂ©place brutalement cette division, celle qui avait cours Ă son Ă©poque qui Ă©tait celle de Platon, câest-Ă -dire ce qui ressort du principe de la caverne. Et puis, il y a une autre cĂ©sure, quâil va mettre, câest entre la connaissance, les connaissances et lâimmanence et puis, de lâautre cĂŽtĂ©, le champ de la vĂ©ritĂ© qui commence donc par la nĂ©gation et qui est donc aussi le champ de la transcendance et donc de lâinfini. Il y a une sĂ©paration radicale quâil va poser, mais aussi entre sciences prĂ©cises incorruptibles et une savoir sur la divinitĂ© qui est Ă la fois amour des sciences, ignorance, etc. Ainsi, il est clair que la coĂŻncidence des opposĂ©s a une signification transcendante et puis aussi une valeur transcendante dans le savoir dĂ©sormais, puisque en quelque sorte il rĂ©fute dâune maniĂšre tout Ă fait rigoureuse, nâest-ce pas, Ă la fois le pouvoir et la fonction de lâicĂŽne. Tout cela confirme donc notre pressentiment, Nicolas de Cuse est un immense personnage Ă lâorigine dâun bouleversement radical Ă son Ă©poque, dans sa culture. Câest le premier moderne que nous parvenons Ă identifier, le vrai premier moderne. Il rĂ©capitule le savoir passĂ© pour lui donner une inflexion tout Ă fait nouvelle, opĂ©rant donc un bouleversement dans la culture bien plus importante que ce que lâon dĂ©signe habituellement comme Ă©tant la rĂ©volution copernicienne qui viendra aprĂšs.
Indiscutablement grand thĂ©ologien et grand philosophe, sa docte ignorance, en 1440, constitue le carrefour tout Ă fait net, clair, entre la pensĂ©e mĂ©diĂ©vale et ce qui va suivre derriĂšre, la Renaissance. Un fait tout Ă fait drĂŽle, que jâĂ©voquerais, est que ceux qui ont travaillĂ© sur Nicolas de Cuse considĂšrent quâil est le prĂ©curseur de la Renaissance. Puis, quand nous consultons des textes commentant la Renaissance, en particulier Giovani Gentile et Ugenio Garine, ils nâen font pas mention. Ils parlent de la philosophie, de la pensĂ©e et de tout ce qui se passe au moment de la Renaissance et il nây a pas une seule allusion Ă Nicolas de Cuse, alors tout simplement parce que Gentile Ă©tait un sympathisant nationaliste et voire un peu fascisant et quâil a Ă©crit entre les deux guerres mondiales et pour donner plus dâampleur Ă la Renaissance italienne, il a complĂštement escamotĂ© Nicolas de Cuse et Garine lui fait juste une petite concession dans ses commentaires sur lâhumanisme dans la Renaissance. Nicolas de Cuse est nĂ© dans les environs de Cologne, il a beaucoup travaillĂ© et Ă lâĂąge de 17 ans, il est allĂ© Ă lâuniversitĂ© de Padoue faire un cursus dâĂ©tudes juridiques. Donc, il a forcĂ©ment rencontrĂ© les gens de lâĂ©cole de Padoue qui Ă©tait rĂ©putĂ©e pour ĂȘtre aristotĂ©licienne, dogmatique, figĂ©e et opposĂ©e Ă lâĂ©cole florentine qui Ă©tait nĂ©o-platonicienne. Donc, forcĂ©ment, dĂ©jĂ , Nicolas de Cuse a plongĂ© lĂ -dedans, dans ces idĂ©es qui Ă©taient manipulĂ©es entre ces deux Ă©coles et puis surtout, avant 1440, il a fait plusieurs voyages et il a eu une sorte dâillumination, câest bien connu, avant dâĂ©crire la docte ignorance, sur le bateau de retour dâun congrĂšs Ă Constantinople, Ă un moment, comme ça, sâest rĂ©vĂ©lĂ©e tout la structure de la docte ignorance et câest comme le rĂȘve de Descartes, tous ces moments tout Ă fait fastes.
Alors, quâest-ce que câest que la Renaissance ? Ce nâest pas seulement une ouverture Ă la sensibilitĂ© nouvelle, celle que vous trouvez chez PĂ©trarque, par exemple. PĂ©trarque, si vous voulez, câest dĂ©jĂ quelque chose qui est une sorte de dĂ©gĂ©nĂ©rescence de la Renaissance. La Renaissance, câest un mouvement qui va modifier son rapport Ă la pensĂ©e de la tradition Antique. Sa particularitĂ© tient essentiellement â je rĂ©sume, nâest-ce pas â Ă ce que le savoir, contenu dans les textes anciens, nâest, lui, pas remis en cause, cependant que ce qui est refusĂ©, câest la forme scolastique, dogmatique, figĂ©e, plus spĂ©cialement celle de lâĂ©cole de Padoue, justement, qui est une scolastique aristotĂ©licienne.
Câest dans ce cadre-lĂ que Nicolas de Cuse est Ă entendre, Ă savoir lâouverture dâune perspective absolument inĂ©dite Ă partir des connaissances de lâĂ©poque. Câest le nouveau problĂšme de la connaissance qui est moderne chez lui. Il sâinterroge sur les possibilitĂ©s de connaĂźtre et non pas sur les formes de la connaissance. Le tournant de la docte ignorance survient dans une rupture radicale, celle de la logique aristotĂ©licienne qui est une logique du fini qui est condamnĂ©e Ă lâĂ©chec dĂšs quâil sâagit de penser lâinfini. La logique Ă©tant dâabord une relation dâimplications, de subordinations entre diffĂ©rentes dimensions conceptuelles, elle ne peut que conduire Ă des formes de savoir, dâobjets hiĂ©rarchisĂ©s : similitude, diffĂ©rence, accord, dĂ©saccord, etc. Elle ne peut aller que dâun fini Ă un autre fini. Tout ceci est subverti par ce point de bascule du point dâignorance de lâinfini. Cette vision intellectuelle nâest plus mystique, ni mentale, ni rĂ©sultante dâune contemplation passive, elle est le produit dâune pensĂ©e spĂ©culative, en particulier mathĂ©matique. Je cite Nicolas de Cuse :
« Des Ćuvres de Dieu, si nous avons quelque idĂ©e, nous la tirons du symbole et du miroir mathĂ©matique. Tout bien considĂ©rĂ©, nous nâavons rien de certain dans notre science que notre mathĂ©matique. »
Ăa, câest un commentaire quâil fait quelques annĂ©es aprĂšs. Donc, plus de logique scolastique, plus de logique aristotĂ©licienne des classes. Je pense que câest tout Ă fait intĂ©ressant quâil y ait eu cette amorce en 1440. DerniĂšre remarque :
« Le terme de maximum absolu nâest pas comparatif, il dĂ©signe un au-delĂ transcendant, certes de type platonicien, comme le Bien, le souverain Bien est situĂ© au-delĂ de lâĂȘtre chez Platon. »
Pour Nicolas de Cuse, le maximum se situe dans une coupure et je cite :
« Puisquâil est de soi Ă©vident que, de lâinfini au fini, il nây a pas de rapport. »
Alors, ça, câest vraiment le message, pas subliminal, mais le vrai message de Nicolas de Cuse, nâest-ce pas, quâentre les deux, il nây a pas de rapport. Par ces simples formulations, le cusin introduit dans le savoir une cĂ©sure, une limite entre lâindĂ©terminĂ©, lâindĂ©fini, lâinconditionnĂ©, le non-su et puis, de lâautre cĂŽtĂ©, lâinfini et je crois que câest une rĂšgle que nous pouvons encore conserver aujourdâhui. Câest-Ă -dire que tout ce qui est indĂ©terminĂ© et ce qui nâest pas su sâoppose effectivement Ă cette forme dâinfini. Donc, le statut de lâinfini nous est totalement Ă©tranger et soulignez ce terme « étranger ». Autrement dit, il tranche dans lâindĂ©cis, dans le sensible, dans lâintelligible pour donner un statut Ă lâaltĂ©ritĂ©, ce qui est nouveau Ă©galement. Et je cite encore un passage :
« LâunitĂ© de la vĂ©ritĂ© insaisissable se connaĂźt dans lâaltĂ©ritĂ© conjecturale. »
Quelle formule formidable, nâest-ce pas ! On ne peut, mĂȘme aujourdâhui, imaginer plus moderne que ça ! Câest rien de plus actuel, on ne saurait concevoir plus belle formule pour dĂ©finir quoi ? Eh bien, la dynamique hystĂ©rique et son projet, câest bien Ă©vident ! Je veux dire que câest le discours du sujet moderne que vous avez lĂ dans cette formule qui vient dâĂȘtre tirĂ©e de son sommeil par le cusin. Il nous montre Ă©galement lâĂ©mergence de lâindividu dans son cadre premier qui est religieux. En effet, câest lĂ la naissance de lâindividu moderne et ce quâil convient dâajouter, ce quâil dĂ©montre, câest que lâindividu, ce fameux individu Ă©mergeant dans le religieux nâest pas un contraire de lâuniversel, parce quâaujourdâhui on a lâhabitude dâopposer individu et holisme, ce nâest pas le contraire de lâuniversel, mais le vĂ©ritable accomplissement du savoir thĂ©ologique.
Henri Cesbron Lavau
Merci Jean-Paul pour, au-delĂ de ces quatre siĂšcles quâil a fallu pour que Nicolas de Cuse soit traduitâŠ
Jean-Paul Hiltenbrand
Cinq !
Henri Cesbron Lavau
Cinq ! Merci. Cinq siĂšcles, pour nous donner des Ă©lĂ©ments qui nous montrent Ă quel point cette pensĂ©e nous concerne et aujourdâhui est actuelle. Si vous avez lâoccasion de vous confronter Ă ce texte, je crois que le premier effet quâon a en est un de sidĂ©ration. Trouver de façon inattendue que, au XV siĂšcle, on commence dans un texte Ă visĂ©e thĂ©ologique Ă faire des mathĂ©matiques, Ă montrer que la ligne droite, câest un triangle, etc. Bien sĂ»r il y a le pĂšre, le fils et le Saint Esprit et toute la thĂ©ologie qui permet de lire toutes les articulations quâil y a lĂ , mais ça nous est montrĂ© vraiment dans un raisonnement de mathĂ©matique. Et il me semble quâen fait on est dans la dĂ©couverte de Nicolas de Cuse, de ce que tu apportes, câest quelque chose qui a vocation Ă se dĂ©velopper, je veux dire que câest tout Ă fait intĂ©ressant quâon se mette Ă travailler sur ces textes. JâhĂ©site Ă dire la premiĂšre question que jâavais notĂ©e, mais avec ta conclusion, je mây trouve tout Ă fait encouragĂ©, en fait. Dans ce qui nous intĂ©resse lĂ , du point de vue de la psychanalyse, câest-Ă -dire la question de la vĂ©ritĂ© du savoir, la question qui me venait, câest quelle articulation on pourrait faire entre le refus de savoir de lâhystĂ©rique et la docte ignorance. La lecture de Nicolas de Cuse mâa amenĂ© Ă cette question-lĂ , ce que tu invoques dans ta conclusion.
Jean-Paul Hiltenbrand
Ce nâest pas tant un refus de savoir, au contraire Ici, on voit, chez Nicolas de Cuse quelque chose que Lacan souligne plusieurs fois, câest-Ă -dire lâhystĂ©rique Ă la source de la science. Câest plutĂŽt ça quâon voit, câest plutĂŽt ça quâon repĂšre dans ce texte de Nicolas de Cuse, câest comment cette nouvelle altĂ©ritĂ© qui apparaĂźt dans ce monde encore un peu superstitieux, opaque, il y a beaucoup de courants, Nicolas de Cuse Ă©merge lĂ -dedans, mais enfin, câest une Ă©poque troublĂ©e sur le plan civile, mais aussi troublĂ©e sur le plan intellectuel et Nicolas de Cuse apparaĂźt comme une espĂšce dâĂ©mergence extraordinaire. Donc, ce que moi jâaurais tendance Ă dire, ce nâest pas refus de savoir, au contraire, câest une maniĂšre dâinstaurer une modalitĂ© de savoir qui soit telle que vous nâavez plus dâhĂ©sitation. Vous ĂȘtes ou dans le fini, câest-Ă -dire nâimporte quoi, ce que Nicolas de Cuse vous dit, câest que quand vous ĂȘtes dans le fini, si vous nâavez pas ce critĂšre du nombre, vraiment, câest le chaos. Et puis, il y a cette autre dimension, nâest-ce pas, cette dimension de lâaltĂ©ritĂ© quâil est en train de crĂ©er de toutes piĂšces et qui a ce caractĂšre universel et câest ça qui est important. Sa volontĂ©, câest de dĂ©finir un Dieu qui soit valable pour tout le monde. Ce nâest plus ton Dieu, celui que tu invoques avec tes petites affaires, non ! Câest le grand Dieu universel valable pour tous les peuples. Câest-Ă -dire que quand on sâen tient Ă ce texte de la docte ignorance, il nây a plus de raison de distinguer les gentils et les croyants, câest-Ă -dire ceux qui sont Ă lâintĂ©rieur et ceux qui sont Ă lâextĂ©rieur et tout ce quâil va provoquer au niveau de la culture, etc. Je veux dire que je ne pourrais pas inventer, nâest-ce pas, câest cinquante ans avant la dĂ©couverte de lâAmĂ©rique, comme par hasard, voilĂ Â ! Il y a beaucoup de choses qui vont se passer sur le plan de notre civilisation et dans notre monde qui ne sont pas palpables et quâon ne va pas pouvoir dĂ©finir. Donc, câest le sujet hystĂ©rique quâil est en train de dĂ©finir, ce nâest pas le sujet qui refuse le savoir, câest lâhystĂ©rie Ă la recherche de la vĂ©ritĂ© et câest ça, toute la poussĂ©e est lĂ .
Christiane LacĂŽte
Je voulais dire un certain nombre de choses parce que Nicolas de Cuse, câest quelquâun que jâai pratiquĂ©, il y a longtemps, quand jâĂ©tudiais lâEurope au XV et XVI siĂšcle. Câest que nous sommes ignorants et Ă son Ă©poque, il Ă©tait complĂštement admirĂ©, câĂ©tait quelquâun de puissant, ambassadeur, missions secrĂštes, il faut savoir aussi ce quâĂ©tait Cologne Ă cette Ă©poque-lĂ , dâoĂč il est parti, quand mĂȘme.
Jean-Paul Hiltenbrand
De TrĂšve.
Christiane LacĂŽte
De TrĂšve, enfin, dans ces villes allemandes, il y a aussi eu Cologne, mais ce que je voulais dire, câest pour confirmer, je suis tout Ă fait dâaccord avec toi, câest le dĂ©but du sujet moderne, je veux dire, ça, câest quelque chose quâon a oubliĂ©, on a beaucoup oubliĂ©. Ce qui mâa le plus intĂ©ressĂ©e dans ce que tu as dit, câĂ©tait la cĂ©sure quâil fait entre un discours dâinvocation, ce que tu appelles la priĂšre chez Saint Anselme et puis lâaffirmation. Ăa, je dois dire que câest sensationnel parce que, par exemple, MaĂźtre Eckart, il est toujours dans lâinvocation, câest-Ă -dire que la transcendance, câest toujours au-delĂ de soi, câest toujours dans un mouvement dâinvocation. Je ne sais pas si vous serez dâaccord, parce que je trouve que câest la premiĂšre fois quâon a une pensĂ©e de la limite comme telle. Alors, il y a un point que tu as Ă©voquĂ©, câĂ©tait les polyĂšdres Ă lâintĂ©rieur du cercle. Ăa, je ferais intervenir quelquâun dâautre que Saint Anselme, câest-Ă -dire Raymond Lulle, parce quâon peut dire que Nicolas de Cuse a rĂ©solu le problĂšme de la quadrature du cercle et Raymond Lulle avait posĂ© ce problĂšme de la quadrature du cercle deux siĂšcles ou trois avant, je ne suis pas trĂšs prĂ©cise lĂ -dessus. Mais il lâavait fait par le calcul des surfaces, câest-Ă -dire quâil avait posĂ© le cercle et câest trĂšs intĂ©ressant de savoir que câest un cercle plein, il avait mis des triangles et des polyĂšdres pour approximer. Et quand Nicolas de Cuse parle de ça, ce nâest pas du tout de la mĂȘme façon, Raymond Lulle en parlait en additionnant et en multipliant les surfaces, tandis que Nicolas de Cuse, câest ton premier dessin, il parle des tangentes et il va aboutir aprĂšs aux dĂ©rivĂ©s, câest-Ă -dire la question des tangentes et des limites, câest-Ă -dire quâil parle lĂ de la ligne elle-mĂȘme. Dâailleurs, il parle dans son texte de la ligne et pas des surfaces.
Jean-Paul Hiltenbrand
Les passions de la ligne.
Christiane LacĂŽte
VoilĂ , les passions de la ligne, câest-Ă -dire que câest tout Ă fait diffĂ©rent. Nous nâavons plus du tout du plein, câest-Ă -dire de la substance, mais une pensĂ©e sur la ligne, câest ce que je voulais dire. Quand jâenseignais Ă Nanterre, dans lâiconographie, la trinitĂ© a longtemps Ă©tĂ© reprĂ©sentĂ©e par un triangle et, Ă cette Ă©poque-lĂ , on a reprĂ©sentĂ© la trinitĂ© sur les cabochons qui retenaient les chapes des ecclĂ©siastiques par deux cercles concentriques. Alors, bien sĂ»r, il y avait un texte de MaĂźtre Eckart qui disait que le pĂšre, le fils et le saint esprit, câĂ©tait comme un caillou dans lâeau et les ondes qui vont et viennent autour de ça, mais câest aussi une autre iconographie sur la limite mĂȘmeâŠ
Jean-Paul Hiltenbrand
Oui, il y a une longue spĂ©culation dans la docte ignorance sur le pĂšre, le fils et le saint espritâŠ
Christiane LacĂŽte
Câest-Ă -dire que nous sommes des ignorants. Tout le XVe siĂšcle a connu ça, dessinĂ© ça, il nây avait pas, comme tu le disais justement, ou Aristote ou Marcel Ficin Ă Florence.
Jean-Paul Hiltenbrand
Mais justement, il lâont certainement lu, mais il ne lâont pas citĂ©, câest ce qui a fait que les commentateurs italiens, dont je parlais tout Ă lâheure, nâen font aucune mention alors que ce nâest pas possible. On repĂšre, chez Ficin, des passages qui sont pratiquement des transcriptions de la pensĂ©e de Nicolas de Cuse. Je vais vous lire un petit passage, juste pour terminer, qui se situe au paragraphe 2 du livre II. Ăa sâappelle : « Comment lâĂȘtre de la crĂ©ature est dâune façon incomprĂ©hensible de par lâĂȘtre du maximum premier », câest-Ă -dire comment nous, hommes finis, pouvons participer Ă lâinfinitĂ© du maxima absolu. Vous allez voir comment il va expliquer cela en disant, je nâai pas osĂ© le dire tout Ă lâheure, câest lâindividu devenant une partie de Dieu :
« Qui donc peut comprendre comment dâune forme infinie unique participent diversement, diverses crĂ©atures ? Alors que lâĂȘtre de la crĂ©ature ne peut pas ĂȘtre autre chose que son resplendissement mĂȘme, non pas reçu dâune façon positive par quelque chose dâautre, mais divers par contingence. »
Alors, lĂ , il va introduire des catĂ©gories qui sont absolument magnifiques, il va introduire le concept de contingence. Comment donc, un processus infini, autosuffisant, qui nâa pas de commencement, qui nâa pas de fin, je veux dire qui est lĂ , comment est-ce quâil va pouvoir, comment est-ce que lâĂȘtre, la crĂ©ature, câest-Ă -dire nous, comment est-ce que nous pouvons participer Ă cette chose ?
« Comment Dieu peut nous devenir manifeste au moyen de créatures visibles ? »
Câest quoi ça ? Eh bien, câest toute la hiĂ©rarchie ecclĂ©siastique qui est visĂ©e lĂ -dedans, bien entendu ! Et puis, il va plus loin. Il nous dit :
« Dieu nâa pas pu ĂȘtre fait puisquâil nâa pas de commencement, Lui, qui est lâĂ©ternitĂ© mĂȘme. Cet ĂȘtre a Ă©tĂ© fait le plus semblable Ă Dieu possible. »
Ăa, câest nous ! Nous avons Ă©tĂ© faits, comme le dit la Bible, Ă lâimage de Dieu, donc :
« ⊠le plus semblable Ă Dieu possible, dâoĂč lâon dĂ©duit que toute crĂ©ature est parfaite comme telle, mĂȘme si, par rapport Ă une seconde, elle paraĂźt moins parfaite. En effet, le Dieu de toute bontĂ© communique lâĂȘtre Ă toute chose de la façon dont il peut ĂȘtre perçu. Donc, comme Dieu communique lâĂȘtre sans diversitĂ© et sans envieâŠÂ »
Câest drĂŽle ça ! Il nous prĂ©sente un Dieu qui nâest pas jaloux. Donc :
« ⊠comme Dieu communique lâĂȘtre sans diversitĂ© et sans envie et comme il reçu Ă la façon et au degrĂ© permis par la contingence â câest-Ă -dire le hasard â tout ĂȘtre créé est en repos dans sa perfectionâŠÂ »
Quelle chance !
« ⊠que lâĂȘtre divin lui a libĂ©ralement donnĂ©e. »
Alors, tĂąchez dâen profiter ! Mais ça, câest lâindividu ! En tout repos, profitez de votre perfection !
Henri Cesbron Lavau
Justement, il y a une question qui est celle qui parcourt notre annĂ©e, qui est de comprendre ce qui sâest passĂ© chez Cantor du fait de sâintĂ©resser aux questions de lâinfini et je dirais, a contrario, Nicolas de Cuse, le fait de travailler la question de lâinfini de la façon dont il lâa fait, ça lui permet de dire les choses comme ça, alors que Cantor en a plutĂŽt souffert. Au niveau de ce quâon pourrait dire, câest difficile cinq siĂšcles aprĂšs de la structureâŠ
Jean-Paul Hiltenbrand
Non, je pensais à ça lorsque je travaillais pour vous. Je me disais que câest en lisant Nicolas de Cuse que lâon comprend, enfin, que lâon comprend, que lâon aperçoit, que lâon saisit pourquoi certainsgrands scientifiques finissent par ĂȘtre des mystiques. DĂ©jĂ Kronecker a dit quâil y avait des nombres qui venaient directement de Dieu, je ne sais plus comment il a dit ça, donc, ne cherchons pas plus loin, nâest-ce pas. Et pourquoi certains scientifiques, lorsquâils arrivent au but ultime de leurs recherches, bien souvent, ils sâarrĂȘtent. Le nom mâĂ©chappe, mais il y a un grand scientifique, Schrödinger, est parti rĂȘver en Irlande, il sâest installĂ© lĂ -bas et a arrĂȘtĂ© tous les travaux et il sâest mis Ă faire des textes mystiques. Il y a aussi Henry Atlan qui raconte dans un de ses livres comment un scientifique monte Ă la tribune lors dâun colloque trĂšs sĂ©rieux sur la physique et il fait un speach qui est totalement religieux, mystique. Alors, tous les scientifiques sont sidĂ©rĂ©s par ses propos car ilssâattendaient Ă un exposĂ© de physique. Non ! Il leur fait un exposĂ© mystique. Eh bien, je pense que la structure mĂȘme que nous dĂ©crit et thĂ©orise Nicolas de Cuse, nous fait saisir, pas comprendre, comment, justement, au terme dâune recherche, au terme dâune Ă©nigme, lâĂ©nigme qui est poursuivie dans une recherche un peu sĂ©rieuse, quâest-ce qui est derriĂšre. Je ne sais pas si vous vous souvenez, lorsquâun Pape â ce nâĂ©tait pas Jean-Paul II, câĂ©tait un Pape avant â, a visitĂ© le centre de recherches atomiques, le CERN de GenĂšve, le directeur du CERN Ă lâĂ©poque Ă©tait un prix Nobel et ils ont dĂ©battu sur la question de Dieu et le prix Nobel nâa pas hĂ©sitĂ© un seul instant que Dieu Ă©tait derriĂšre ses machines ! VoilĂ , on voit comment les choses se combinent parce que lâinfini, câest finalement une butĂ©e conceptuelle, câest une butĂ©e du savoir et que chaque fois quâon est devant une butĂ©e du savoir, on peut avoir cette rĂ©vĂ©lation du maxima.
Alors, Ă propos de rĂ©vĂ©lation, il faut noter que Nicolas de Cuse ne se prĂ©occupe absolument plus de la rĂ©vĂ©lation. MĂȘme au contraire, Ă la limite, il vient nous montrer que ce nâest mĂȘme pas nĂ©cessaire. Pourquoi est-ce quâon serait dans un processus qui rĂ©sulterait dâune rĂ©vĂ©lation, quâun truc nous tomberait sur la tronche, nâest-ce pas, quâon aurait une rĂ©vĂ©lation ? Il y en a eu une, une rĂ©vĂ©lation, sur le bateau qui le ramenait de Constantinople. Câest ça quâil a traduit, il lâa traduit en termes mathĂ©matiques, sa rĂ©vĂ©lation, nâest-ce pas ? Sa mĂ©taphysique prend un aspect scientifique. Câest curieux, lorsquâon lit ce texte, lorsquâon le travaille, jâai pas fait de parallĂšles lacaniens, mais parce quâils sont dans le texte, les parallĂšles lacaniens. Câest le Lacan de 1440, voilĂ , ce que je dirais, câest exactement ça. Câest-Ă -dire que comme Lacan a dĂ©placĂ© les cĂ©sures, les coupures, par rapport Ă Freud, nâest-ce pas, de mĂȘme, câest la mĂȘme opĂ©ration.
Virginia Hasenbalg
Une derniĂšre question, Jean-Paul, car il se fait tard, je ne sais pas si tu peux dire quelque chose lĂ -dessus⊠Quand tu as comparĂ© Anselme et Nicolas de Cuse, tu as dit que pour Anselme, Dieu Ă©tait cachĂ© et que pour le cusin il nâĂ©tait pas prĂ©sent. Je ne sais pas si tu peux ajouter quelque chose par rapport Ă cela : il est prĂ©sent, il est absent, il est oĂč ?
Jean-Paul Hiltenbrand
Il nâest pas absent, il est Ă dĂ©montrer. Or, sâil est Ă dĂ©montrer, câest quâil nâest pas lĂ Â ! Je veux dire que câest la dĂ©monstration qui le rend prĂ©sent. Je veux dire, allez donc raconter aux petits catholiques qui vont Ă lâoffice que ce quâils voient comme figurine dans lâĂ©glise, câest simplement le principe du maxima. Vous voyez un peu ? Câest une religion dĂ©jĂ athĂ©e ! Câest un athĂ©isme religieux !
Virginia Hasenbalg
Est-ce que ce « pas prĂ©sent » ce serait « pas prĂ©sent dans la rĂ©alité », parce que je pense que câest la question de la rĂ©alitĂ© quâil pose avec le nombrable, les objets, le monde du finiâŠ
Jean-Paul Hiltenbrand
Il nâest pas identifiable Ă du fini, ni Ă du nombrable.
Virginia Hasenbalg
VoilĂ Â ! Est-ce quâil y a lĂ une premiĂšre hypothĂšse sur un rĂ©el ?
Jean-Paul Hiltenbrand
Ensuite câest la rĂ©vocation de toutes les images et il le dit violemment dans le texte : les adorateurs, les idolĂątres⊠Il veut un Dieu qui soit un mode presque conceptuel. Mais câest une religion athĂ©e dĂ©jĂ et il a quand mĂȘme eu des histoires, nâest-ce pas ? Le grand philosophe qui a suivi, Giordano Bruno, qui a repris les thĂšses de Nicolas de Cuse. Alors, est-ce quâil les avait lues ou pas lues ou est-ce que câĂ©tait dans lâair du temps ? Ăa ne nous intĂ©resse pas beaucoup, mais il a Ă©tĂ© brĂ»lé ! Et pourtant, vous retrouverez, chez Bruno, des thĂšses qui sont chez Nicolas.
Christiane LacĂŽte
Sauf quâil y avait une question sur le centre chez Giordano Bruno quiâŠ
Jean-Paul Hiltenbrand
Oui, oui, il y a eu des modifications. Il vous dit textuellement, nâest-ce pas, un cercle infini qui nâa plus de bord et qui nâa plus de centre, puisque vous ĂȘtes dans lâinfini, vous nâavez plus de centre, vous ne savez plus oĂč il se trouve, sâil est Ă proximitĂ© au bord de lâinfini. Comment voulez-vous fonctionner lĂ -dedans ? Câest ça le maxima absolu. Câest ça le nouveau Dieu de Nicolas de Cuse. Pour ma part, câest un Dieu athĂ©e, câest un Dieu athĂ©e et mathĂ©maticien, tout ce que vous voulez, mais ce nâest plus la fides querens : câest fini ! Et je pense que de retourner la proposition de Saint Anselme est un renversement dans la civilisation europĂ©enne.
Henri Cesbron Lavau
Merci Jean-Paul de nous avoir apportĂ©âŠ
Jean-Paul Hiltenbrand
Je vous ai convaincu quâil fallait le lire !
Henri Cesbron Lavau
⊠de nous avoir donné tellement de liens avec les auteurs que tu as cités, merci beaucoup !
Jean-Paul Hiltenbrand
Permettez-moi juste dâajouter ceci, câest que Nicolas de Cuse, vous entendez son importance dans lâanalyse, câest-Ă -dire cette supposition, qui devrait ĂȘtre la nĂŽtre, que le savoir ne peut pas ĂȘtre supportĂ© par une figure. En bon entendeur, salut !
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[1] Dans le cadre du groupe de travail « Drame subjectif de Cantor », conférence du 16 novembre 2006