Traumatisme, colonisation et topologie, texte de Jeanne Wiltord
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ALI - Journée sur la topologie
23 Juin 2012
Traumatisme colonisation topologie.
Quand au 16Ăšme siĂšcle les colonisateurs sont arrivĂ©s de la MĂ©tropole dans les Ăźles  des CaraĂŻbes qui vont sâappeler Martinique et Guadeloupe et vont devenir dĂ©partements français en 1946, ils se sont trouvĂ©s confrontĂ©s Ă ce qui nâĂ©tait pas pour eux une rĂ©alitĂ© familiĂšre mais un RĂ©el angoissant.  Lâangoisse nous dit Lacan, est un affect qui ne trompe pas et indique la rencontre avec la jouissance hors-sens du RĂ©el. Il leur fallu nommer ce RĂ©el pour le maĂźtriser et le rendre familier.
La nomination est une opĂ©ration qui nâa rien Ă voir avec la communication. Nommer implique que la « parlotte » (câest Ă dire le symbolique) se noue au RĂ©el.
Au delĂ de lâeffet dâapaisement quâa pu avoir pour les colons la nomination de lieux, de la flore Ă partir de noms qui leur Ă©taient familiers, la nomination des parlĂȘtres sâest effectuĂ©e Ă partir dâune diffĂ©rence visible du corps, la diffĂ©rence de couleur de peau.
Je vous propose mes interrogations et mon hypothĂšse Ă propos des questions complexes que pose cette modalitĂ© de nomination fondĂ©e sur une distorsion des lois symboliques du langage et de la parole. Les mots « noir » et « blanc »  y ont en effet perdu leur qualitĂ© de signifiant pour devenir des signes dĂ©signant des ĂȘtres parlants, « les Noirs » et « les Blancs ». Aux Blancs, les colons, a Ă©tĂ© attribuĂ©e une valeur phallique imaginaire, quant aux Noirs, tous transbordĂ©s de pays dâAfrique subsaharienne, privĂ©s de leurs supports symboliques et dont la couleur de la peau Ă©tait devenu le stigmate de leur condition esclave, ils se sont trouvĂ©s mis en position de rebut. Ă la diffĂ©rence de lâesclave antique, dans la structure capitaliste de production sucriĂšre lâesclave nâest pas dĂ©tenteur dâun savoir et son corps tout entier vient en position de plus-de-jouir, rebut remplaçable par de nouveaux corps dâesclaves.
Cette bipartition coloniale sĂ©grĂ©gative, consĂ©quence de la mise Ă mal du lieu symbolique du langage, a structurĂ© les relations sociales coloniales sur un mode paranoĂŻaque oĂč la promotion au lieu de lâAutre dâun objet pulsionnel, le regard est venue parer à « une dĂ©gĂ©nĂ©rescence catastrophique du Nom-du-PĂšre » dans son rapport au dĂ©sir de lâAutre.
Il nâest pas possible de parler de pacte symbolique ni de structure discursive quand le trait qui fonde la diffĂ©rence entre les parlĂȘtres est prĂ©levĂ© Ă partir dâune apparence physique et que la visĂ©e est de constituer des groupes sociaux dâune couleur homogĂšne, sĂ©parĂ©s par lâinvention dâune « ligne de couleur » sĂ©grĂ©gative dont la consistance imaginaire a Ă©tĂ© institutionnalisĂ©e par les textes de loi du pouvoir central
(Le Code noir de 1685 en est le plus célÚbre).
Les noms de famille nâauront pas Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©s par cette racialisation. De nos jours ils nâont pas cessĂ© dâĂȘtre le lieu dâenjeux quâil nâest pas possible dâĂ©lucider sans articuler la problĂ©matique du nom au processus de racialisation et Ă la visĂ©e sĂ©grĂ©gative qui ont structurĂ© ces sociĂ©tĂ©s coloniales.
Avec la mise en esclavage, les noms africains supprimĂ©s Ă©taient remplacĂ©s par des numĂ©ros qui permettaient une comptabilitĂ© prĂ©cise des esclaves transbordĂ©s. Ă lâarrivĂ©e dans les colonies, un nom-prĂ©nom Ă consonance française et non transmissible leur Ă©tait attribuĂ©. Avec les affranchissements individuels puis avec lâabolition de lâesclavage en 1848, des noms de famille transmissibles, inscrits Ă lâĂtat-Civil ont Ă©tĂ© attribuĂ©s. Choisis en majoritĂ© dans lâonomastique française mais aussi dans la mythologie grecque, romaine, ils ont Ă©tĂ© souvent créés par des inversions de lettres du patronyme du gĂ©niteur blanc.
Dans le groupe des colons la transmission patriarcale du nom de famille a Ă©tĂ© la rĂšgle. Mais si dans une organisation patriarcale, le nom de famille transmis par un pĂšre est un Ă©lĂ©ment dâinscription symbolique dans une lignĂ©e, dans ces sociĂ©tĂ©s coloniales la non transmission du nom dâun Blanc aux enfants quâil a eu hors - mariage avec une Noire Ă©tait une rĂšgle Ă laquelle certains textes de loi ont pu donner consistance en interdisant Ă des non-Blancs de porter des noms de famille de Blancs. Dans le groupe des bĂ©kĂ©s, descendants des colons, la puretĂ© raciale reste actuellement une condition de la respectabilitĂ© attachĂ©e au nom de famille. Ces enjeux imaginaires dont les noms de famille sont le lieu, ne manquent pas de donner une certaine « couleur » au patriarcat dont se rĂ©clame ce groupe oĂč la non transmission du nom patronymique aux enfants nĂ©s des relations hors mariage avec des femmes non-Blanches reste la rĂšgle.
La persistance dâune telle rĂšgle relĂšve t-elle de la contrainte structurelle qui a fondĂ© lâĂ©conomie subjective en nouant possibilitĂ© de donner nom et couleur de la peau ? Cette contrainte  structurelle aurait-elle comme consĂ©quence de maintenir les femmes Noires en position dâAutre de jouissance pour les hommes du groupe des bĂ©kĂ©s ?
La couleur de peau est ainsi devenu un lieu dâĂ©rotisation oĂč la rencontre sexuelle entre un homme et une femme pourrait se donner Ă voir. Elle reste un Ă©lĂ©ment dĂ©terminant (souvent non explicite) pour attribuer le nom « pĂšre » Ă un homme et la stratĂ©gie encore privilĂ©giĂ©e de nos jours par les femmes non bĂ©kĂ©s pour « sauver la peau » de leurs enfants est de choisir des partenaires sexuels clairs ou blancs de peau. Le premier regard portĂ© par les femmes sur un enfant qui vient de naĂźtre, vient scruter les parties de son corps oĂč pourra se repĂ©rer la couleur de peau quâil aura quand il deviendra grand.
Au cours dâun dĂ©bat tĂ©lĂ©visĂ© rĂ©cent, Ă un journaliste de lâHexagone qui
lâinterrogeait pour tenter de comprendre la place insistante et pour lui Ă©nigmatique, quâoccupaient les bĂ©kĂ©s en Martinique, une journaliste martiniquaise a rĂ©pondu : « Mais ça se voit que nous sommes tous descendants de bĂ©kĂ©s ». La paternitĂ© ça se voit⊠Ăa ne cesse pas de se voir.
LâĂ©criture de la colonisation que Charles Melman a proposĂ©e « confirmerait la dualitĂ© MaĂźtre Esclave Ă jamais » ce qui selon lui « est extrĂȘmement dĂ©sespĂ©ré »⊠Ceux qui sont conduits Ă travailler à la transmission de la psychanalyse dans ces sociĂ©tĂ©s seraient-ils donc condamnĂ©s au dĂ©sespoir ?
La structure discursive paraĂźt en effet ne pas pouvoir rendre compte de la structure des relations dans ces sociĂ©tĂ©s coloniales restĂ©es marquĂ©es par la jouissance du traumatisme inaugural, violence de la relation coloniale entre les maĂźtres et les esclaves restĂ©e non symbolisĂ©e. LâopĂ©ration de nomination qui les a structurĂ©es et lâĂ©laboration que fait Jacques Lacan de cette opĂ©ration dans le sĂ©minaire RSI, mâont paru pouvoir nous permettre de rĂ©flĂ©chir aux questions complexes que les psychanalystes peuvent se poser Ă partir de leur pratique.
Quelle nomination a Ă©tĂ© nĂ©cessaire pour parer aux dĂ©sarrois traumatiques inauguraux de cette colonisation, Ă la disjonction du nouage borromĂ©en Ă trois qui en a Ă©tĂ© la consĂ©quence pour les africains transbordĂ©s et Ă la dĂ©gĂ©nĂ©rescence catastrophique du Nom-du-PĂšre que les colons ont eu Ă affronter ? Comment nommer lâopĂ©ration de nomination qui a pu opĂ©rer un nouage borromĂ©en en prenant le corps comme rĂ©fĂ©rent ?
Dans le sĂ©minaire RSI, Lacan introduit le nĆud borromĂ©en Ă quatre oĂč RĂ©el, Imaginaire et Symbolique sont nouĂ©s borromĂ©ennement par le Nom-du-PĂšre, quatriĂšme rond en plus qui fait nomination et les distingue.
Ce nouage Ă quatre pourrait selon moi rendre compte de la possibilitĂ© de nouage borromĂ©en des trois catĂ©gories, RĂ©el, Symbolique et Imaginaire, dans une situation de violence coloniale. La clinique, oĂč les effets de la transmission du phallus par donation maternelle sont repĂ©rables par les psychanalystes, ne renvoie en effet pas Ă une nomination symbolique oĂč le Nom â du - PĂšre est un opĂ©rateur central comme porteur du phallus, « signifiant capable de donner un sens au dĂ©sir de la mĂšre ». Cette nomination symbolique, conjointe par Lacan au trou du symbolique implique le pouvoir de la mĂ©taphore, comme lâa rappelĂ© Pierre - Christophe Cathelineau.
Dans son Ă©laboration de la fonction de nomination du pĂšre, Lacan a dâabord dĂ©fait dans le sĂ©minaire « Un discours qui ne serait pas du semblant », le lien freudien entre le
Nom â du - PĂšre et la mĂ©taphore paternelle quâil avait maintenu dans ses premiers sĂ©minaires et a fait porter lâaccent sur le pĂšre comme nom. Le pĂšre ne se confond plus avec le porteur de phallus. « Le Nom-du-PĂšre⊠câest le phallus bien sĂ»r mais câest tout de mĂȘme ce qui est nommĂ© pĂšre » (Un discoursâŠ, 179).
Avec le sĂ©minaire RSI, le Nom-du-PĂšre nâest plus seulement le nom donnĂ© au
pĂšre, câest aussi le nom donnĂ© par le pĂšre. La fonction du pĂšre est de nommer, « donner un nom aux choses » devient une fonction radicale Ă laquelle Lacan « rĂ©duit le NDP » 11.3. 75(109).
Dans un premier temps Lacan fait supporter cette opĂ©ration de nomination par « le seul trou qui soit sĂ»r », le trou du symbolique « en quoi consiste lâinterdit de lâinceste ». « Il faut du symbolique pour quâapparaisse individualisĂ© dans le nĆud ce quelque chose que jâappelle le Nom-du-PĂšre . Ce qui ne veut rien dire que le pĂšre comme nom⊠non seulement le pĂšre comme nom mais le pĂšre comme nommant » (15.4.75, 160). LâopĂ©ration de nomination symbolique relĂšve tâelle de lâintervention dâune personne de la rĂ©alité ? Ne relĂšve tâelle pas de ce quâaccomplit le jeu symbolique de la langue ?
AprĂšs avoir introduit la fonction nommante du pĂšre (15.4.75, 160) Lacan revient
Ă la question quâil a posĂ©e dĂšs la leçon du 11.2. 75, (84). Cette question est lâenjeu du sĂ©minaire et concerne « ce qui peut unir le Symbolique, l âImaginaire et le RĂ©el,âŠÂ partant de leur disjonction conçue comme originaire ». « Je poserai, si je puis dire, cette annĂ©e la question de savoir si quant Ă ce dont il sâagit, Ă savoir le nouement de lâImaginaire, du Symbolique et du RĂ©el, il faille la fonction supplĂ©mentaire⊠dâun tore de plus, dont la consistance serait Ă rĂ©fĂ©rer Ă la fonction dite du PĂšre ».
Avec la pluralisation des Noms-du-PĂšre, « Les Noms-du-PĂšre câest ça⊠Câest ça les Noms-du-pĂšre, les noms premiers, R,S,I en tant quâils nomment quelque choseâŠÂ », Lacan opĂšre un renversement Ă propos de la fonction de nomination par le PĂšre et met en question la nomination comme liĂ©e au seul symbolique. Le quatriĂšme tore en plus, celui de la nomination, permet de nouer de façon borromĂ©enne Imaginaire, Symbolique et RĂ©el, en venant se coupler Ă chacun des trois ronds ce qui selon Lacan rend possible trois Noms-du-PĂšre, RĂ©el, Symbolique et Imaginaire et trois modalitĂ©s pour « la parlotte » de nommer le RĂ©el. Ces modalitĂ©s se dĂ©clinent dans les trois registres, Nomination symbolique, Nomination imaginaire, Nomination rĂ©elle mais elles ek-sistent toujours au RĂ©el. Si Lacan a dans un premier temps couplĂ© la nomination au seul rond du Symbolique, « la nomination câest la seule chose qui fasse trou », avec la pluralisation des Noms-du-PĂšre il ajoute « peut ĂȘtre ces NDP, pouvons nous spĂ©cifier que ce nâest pas aprĂšs tout que le Symbolique qui en a le privilĂšge, quâil nâest pas obligĂ© que ce soit au trou du symbolique que soit conjointe la nomination » 15.4 (163) comme lâindique la Bible Ă propos de cet extraordinaire machin qui est appelĂ© PĂšre ». LâopĂ©ration de nomination ne relĂšverait donc pas que du symbolique « comme il semble apparemment ».
Nâest-ce pas lĂ une question que Lacan continue de se poser Ă propos dit-il « des choses qui mâintĂ©ressaient depuis longtemps», qui est restĂ©e pendante avec lâinterruption en 1963 de son sĂ©minaire « Les Noms-du-PĂšre » et quâil reprend dans le sĂ©minaire « RSI » (85) ? Ma lecture de ce passage mâa conduit Ă mâinterroger Ă propos « des idĂ©es de la supplĂ©ance » quâil y Ă©voque. Lacan fait-il lĂ rĂ©fĂ©rence au Nom-du-PĂšre, quatriĂšme rond en plus, nĂ©cessaire pour un nouage borromĂ©en ? Nâest-ce pas Ă des structures non nĂ©vrotiques quâil pensait quand il Ă©voquait dans ce sĂ©minaire les « idĂ©es de la supplĂ©ance » quâil avait en 1963 quand il a parlĂ© des Noms-du-PĂšre?
Avec la colonisation qui se fonde sur un esclavage racialisĂ©, une nomination a Ă©tĂ© rĂ© - inventĂ©e dont le rĂ©fĂ©rent nâest pas le RĂ©el dĂ©fini par Lacan comme lâimpossible, mais un Ă©lĂ©ment de lâimage du corps. Cette nomination a donnĂ© lieu de la part des colons Ă une vĂ©ritable frĂ©nĂ©sie de classification (la plus cĂ©lĂšbre a Ă©tĂ© Ă©tablie par un colon de Saint-Domingue, Moreau de Saint-MĂ©ry). Elle visait à nommer les parlĂȘtres Ă partir des diffĂ©rences repĂ©rables entre les quantitĂ©s, « les parts », de couleur de peau blanche et noire Ă©valuĂ©es par des calculs mathĂ©matiques prĂ©cis. Il sâagit  « pour ne pas se confondre », de produire une sĂ©rie (potentiellement infinie) de nominations qui permettrait de nommer du Blanc Ă partir de lâexclusion du pas-Blanc. Quand du fait des mĂ©tissages ces diffĂ©rences nâĂ©taient plus perceptibles par lâoeil, le principe gĂ©nĂ©alogique restait un recours dĂ©terminant pour affirmer sur 7 gĂ©nĂ©rations la puretĂ© de la race. RĂ©duite Ă quelques catĂ©gories, ce mode de nomination se perpĂ©tue aux Antilles oĂč il maintient une hiĂ©rarchie, souvent explicite, qui continue de valoriser la couleur de peau blanche par rapport Ă la noire en articulant de façon complexe et subtile la couleur de la peau aux positions sociales et Ă des reprĂ©sentations imaginaires de la sexualitĂ© (en particulier fĂ©minine).
Cette modalitĂ© de nomination qui prend comme rĂ©fĂ©rent « ce qui sâindividualise du support pensĂ© du corps » (13.5.75, 177), Lacan lâappelle Nomination imaginaire (Ni). Il en donne quelques Ă©lĂ©ments dans la derniĂšre leçon du sĂ©minaire et nâen reparlera pas lâannĂ©e suivante, en dĂ©pit de ce quâil annonce dans RSI.
Câest chez les logiciens quâil prend un exemple de cette Ni, oĂč « la rĂ©fĂ©rence concerne expressĂ©ment ce qui sâindividualise du support pensĂ© des corps » (177). La nomination quâopĂšrent les logiciens est une nomination imaginaire qui nâa pas comme rĂ©fĂ©rent le RĂ©el lacanien dĂ©fini comme impossible mais ce quâils imaginent dâun RĂ©el quâils pourraient enfin saisir.
La droite infinie dont se supporte la Ni fait faux-trou avec le rond de lâImaginaire et entraine un dĂ©ploiement Ă lâinfini de lâImaginaire qui fait intrusion et tend Ă recouvrir le rond du Symbolique.
Avec la Nomination imaginaire, le nouage borromĂ©en de lâImaginaire, du Symbolique et du RĂ©el se fait par un aplatissement du rond de lâImaginaire du nĆud borromĂ©en Ă trois (donc par un Ă©crasement du trou de lâImaginaire du nĆud borromĂ©en Ă trois) qui vient se coupler avec le 4Ăšme rond en faisant un faux trou pour rendre ainsi possible le nouage borromĂ©en avec le RĂ©el et le Symbolique.
Mais Lacan semble revenir sur sa possibilitĂ© de faire nomination, elle « ne nomme pas quoi que ce soit de lâImaginaire mais fait barre, inhibe le maniement de tout ce qui ce dĂ©montre, de tout ce qui, articulĂ© comme Symbolique fait barre au niveau de lâimagination mĂȘme ».
Il ne me paraĂźt pas sans importance dâinsister sur « le gain » trouvĂ© dans lâinhibition par le sujet confrontĂ© Ă une angoisse majeure. Lâanalyse du petit Hans en est un exemple.
Quelles sont les consĂ©quences sur la constitution de lâimage du miroir de la consistance de ce nouvel Imaginaire mis en place avec le faux-trou ? La hantise dâune apparence à fabriquer pour la donner Ă voir, nâaurait-elle pas pour fonction de tenter de faire tenir une image prĂ©caire que menace la virulence dâun regard toujours prĂȘt Ă surgir au lieu de lâAutre ?
La Nomination imaginaire vient du symbolique et fait dit Lacan « un certain effet dans lâImaginaire », effet dâinhibition lĂ oĂč ça fait corps. Lâinhibition est toujours une affaire de corps. Cet effet dâinhibition nâest pas sans consĂ©quences sur la façon dont le symbolique affecte le corps, câest Ă dire sur la structuration des orifices du corps en trous. Comment est structurĂ© pulsionnellement un corps ainsi « troué » ? Je pense lĂ Ă la peau lieu dâĂ©rotisation majeur, Ă la frĂ©quence des lĂ©sions cutanĂ©es, aux rĂ©actions dâextrĂȘme anxiĂ©tĂ© que la moindre tache cutanĂ©e dĂ©clenche.
Comment opĂšre le coinçage de lâobjet a quand le Symbolique est ainsi recouvert par lâImaginaire ? Je pense Ă ce qui peut sâentendre des patients antillais Ă propos de lâusage difficile pour eux de la langue crĂ©ole pendant leur analyse, difficultĂ© dont il est rare quâils arrivent Ă rendre compte autrement que dans ces termes : « jâai honte de dire ça en crĂ©ole » ; « langue mal Ă©levĂ©e » disait un enfant, ce qui vient en Ă©cho aux propos dâun adulte, « câest une langue trop proche, trop immĂ©diate ». Je pense aussi Ă ces manifestations de souffrance de nourrissons, appelĂ©es en Martinique « an blĂšs » qui restent Ă©nigmatiques aux mĂ©decins et sont en gĂ©nĂ©ral traitĂ©es par les quimboiseurs. La souffrance des corps rĂ©sisterait tâelle Ă la reprĂ©sentation quâen propose la mĂ©decine ?
Si avec la Nomination symbolique le sujet peut trouver un heim fiable dans le RĂ©el, avec la Nomination imaginaire, le lieu du sujet dans le RĂ©el est incertain, angoissant, « filliable » comme le disait un homme. La couleur ça soude mais ça offre au sujet un Heim prĂ©caire menacĂ© par une angoisse mal limitĂ©e. « Nous sommes soudĂ©s », est une phrase qui vient frĂ©quemment scander les propos de femmes et dâhommes qui ne peuvent faire un choix, prendre une dĂ©cision, soutenir un dĂ©sir sâils ne reçoivent pas lâassentiment des membres de leur groupe familial. Lâappartenance au groupe familial vient faire Un et mĂȘme quand le nom de famille a Ă©tĂ© transmis par un pĂšre, sa fonction nâest pas tant de donner une place symbolique dans une filiation mais de faire Un, de souder, de faire du mĂȘme (« Nous les untel »). Les positions sacrificielles sont habituelles pour faire tenir ce Un englobant et rĂ©pondre Ă lâinjonction surmoĂŻque qui scande rĂ©guliĂšrement les propos que les mĂšres adressent Ă leurs enfants, « Dans la vie vous devez ĂȘtre soudĂ©s comme les doigts de la main ».
Le travail que nous avions commencĂ© Ă Â engager avec Ădouard Glissant Ă lâAssociation lacanienne a Ă©tĂ© trop tĂŽt interrompu par sa mort. Nos Ă©changes avec lui qui pensait les psychanalystes des « nostalgiques du PĂšre », nâauraient pas manquĂ© dâĂȘtre fĂ©conds Ă propos de la problĂ©matique de la nomination imaginaire et de la fonction de supplĂ©ance quâelle a pu avoir dans une sociĂ©tĂ© structurĂ©e par un esclavage racialisĂ©.
Avant de terminer, je voudrais souligner quâune telle opĂ©ration de nomination imaginaire nâest pas une spĂ©cificitĂ© de cette seule circonstance historique. Elle a pu, et peut encore actuellement opĂ©rer, sous dâautres latitudes, dans dâautres contextes politiques,  chaque fois que ce quâAimĂ© CĂ©saire a appelĂ© « lâensauvagement », travaille à « dĂ©civiliser » notre rapport au langage.
Je voudrais remercier particuliĂšrement Pierre-Christophe Cathelineau pour les Ă©changes stimulants que jâai pu avoir avec lui sur ces questions quâil mâa incitĂ©e Ă vous exposer. Son intervention Ă mon sĂ©minaire sur « la honte comme effet subjectif de la colonisation esclavagiste et racialisĂ©e » a Ă©tĂ© pour moi prĂ©cieuse.
Je voudrais pour terminer dire que lâĂ©laboration de ces questions difficiles nâaurait pas pu avoir le moindre dĂ©but de commencement, sans le travail consĂ©quent que Charles Melman soutient depuis des annĂ©es en Martinique.
Jeanne Wiltord
Intervention aux journées sur la topologie
Association lacanienne internationale
Paris 23 Juin 2012
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