Quelques essais sur la question de la modalité dans 
Ou pire et Encore , Ch. LacÎte


Quelques essais sur la question de la modalité dans les séminaires 
Ou pire et Encore de Lacan.

Conférence de Christiane LacÎte-Destribats.  31 Janvier 2009 -  Mathinées lacaniennes -

Virginia Hasenbalg : nous avons le plaisir aujourd’hui d’accueillir Christiane LacĂŽte-Destribats Ai-je besoin de la prĂ©senter? Membre fondateur de l’ALI, sa premiĂšre prĂ©sidente-femme, Christiane a Ă©crit un petit ouvrage, dans la collection  Dominos, chez Flammarion, qui s’appelle L’inconscient, que je vous recommande. Christiane est ancienne Ă©lĂšve de l’Ecole Normale SupĂ©rieure et agrĂ©gĂ©e de philosophie. Et, bien sĂ»r,  pratique l’analyse.
Elle fait aujourd’hui un groupe de travail avec Bernard Vandermersch et Roland Chemama, le samedi matin, comme nous, mais ils sont plus travailleurs que nous, ils commencent Ă  neuf heures et finissent Ă  treize heures. Ce groupe centre son travail, cette annĂ©e, sur la notion d’objet.
J’ai eu la chance de travailler avec Christiane dans un cartel sur l’AmĂ©rique Latine, oĂč il a fallu travailler dur pour que la brĂšche ouverte par la colonisation ne se ferme pas, ce qui a tendance Ă  se faire. Cela a Ă©tĂ© pour moi une source d’enseignement formidable. Nous avons publiĂ© nos confĂ©rences dans un petit ouvrage
 un petit gros ouvrage, intitulĂ©  L’inconscient post-colonial, s’il existe. Christiane y a participĂ© avec une confĂ©rence sur le baroque, thĂšme qui nous a semblĂ© nĂ©cessaire de travailler puisque le baroque
comment pourrait-on dire, Christiane ?
puisque la mentalitĂ© – ce n’est pas trĂšs psychanalytique de dire « la mentalité » - Ă©tait ce qui rĂ©gnait en Europe, et donc est allĂ©e en AmĂ©rique Latine et a laissĂ© des marques lĂ -bas.
J’ajoute aussi qu’il y a dans cet ouvrage un beau texte de Jorge Cacho, sur le Concile de Trente, qui est aussi passionnant.

Alors, nous avons voulu, avec Jorge, inviter Christiane, dans cette prĂ©paration pour le sĂ©minaire d’étĂ©. Elle va nous parler de la question de la modalitĂ©. Je lui passe la parole.


Christiane LacĂŽte-Destribats.
Vous allez peut-ĂȘtre  rĂ©-entendre  certaines  choses que je vous ai dĂ©jĂ  dites Ă  la faveur, ou du  sĂ©minaire que je fais  avec Roland Chemama et Bernard Vandermeersch, ou de certains  colloques rĂ©cents. Mais aujourd’hui je vais centrer mon questionnement Ă  partir de la lecture de 
Ou pire, et  il  y a des choses qui me semblent faire suite au sĂ©minaire de la semaine derniĂšre. Je ne sais pas si je serai dans le climat de votre travail mais  les intersections entre les groupes m’intĂ©ressent beaucoup et cela me semble fructueux et essentiel pour l’enseignement de l’ALI qu’il y ait  des Ă©changes comme celui-ci.
La question que je poserai et à laquelle je ne peux  pas répondre facilement parce que, vous le  verrez, elle est immense et que je ne peux en donner que quelques éléments, est celle-ci :
- en quoi  la chaßne signifiante a-t-elle rapport, et le rapport le plus étroit, avec le nombre ?
- en quoi ce qui perturbe une appréhension du nombre affecte-t-il directement le signifiant,
- et par conséquent, peut-on entendre et lire les symptÎmes de nos patients selon la radicalité de ce lien ?
- en quoi la prise en compte de la modalitĂ© - et en tout cas, par exemple, des modalitĂ©s classiques : le possible, l’impossible, le nĂ©cessaire, le contingent - permet-elle de lire, selon ce que j’appellerais, ce que j’ai dĂ©jĂ  appelĂ©, « un trajet modal », de lire autrement, donc, ce que nous entendons ?
Le jeu de mot de Lacan, Ă  partir du mot français, nĂ©cessaire, c’est Ă  dire ne cesse pas de s’écrire, lie en effet la modalitĂ© Ă  ce qui peut s’écrire ou ne peut pas s’écrire, pose ainsi un lien direct, radical, avec la question de l’écriture.
Dans 
Ou pire, d’ailleurs, Lacan dit qu’il trouve en Ă©crivant – vous avez certainement lu ça – il trouve en Ă©crivant. Et il y a une insistance sur ce qui peut ou ne peut pas s’écrire, en relation, vous le savez, avec la question de la sexuation et de ce qui peut ou ne peut pas s’en Ă©crire, c’est Ă  dire le rapport sexuel.
Donc vous voyez nous avons du pain sur la planche : Il s’agit du lien entre le nombre, le signifiant, la modalitĂ©, le sexe. Nous ne ferons, Ă©videmment, lĂ -dessus, qu’un tout dĂ©but de recherche , et je le ferai Ă  partir de remarques cliniques.
J’avais dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©, lors des journĂ©es sur le sujet, la question du nombreux, cette question qui peut ĂȘtre prise de façon poĂ©tique ou autrement, comme du registre prĂ©-mathĂ©matique à interroger ; la foule, le nombreux


V. Hasenbalg : le nombreux, pas le nombre


Ch.LacĂŽte-Destribats : Oui ! Le nombreux, e-u-x . Un pluriel nombreux et incomptable. Et je citais un texte de Marguerite Duras, ou plutĂŽt des conversations, des entretiens avec Marguerite Duras oĂč, Ă  propos d’une absence, elle notait la maniĂšre dont on cherche, mĂȘme si l’on sait qu’il ne peut y ĂȘtre, car il n’est plus, quelqu’un dans la foule. C’est quelque chose de un qui manque, mais prĂ©liminaire


V.Hasenbalg : pardon, mais préliminaire, à quoi ?

Ch. LacĂŽte-Destribats : Je veux dire que, si vous avez lu 
Ou pire, le 1 qui manque sur fond d’absence, vous savez qu’il est conclu. Tandis que dans l’expĂ©rience dĂ©crite par M.Duras, il s’agit de  quelque chose d’imagĂ©, d’une figure qui manque dans le nombreux, de  quelque chose de disparu, dont on sait qu’on ne le retrouvera pas parce que c’est impossible. On est braquĂ©, fixĂ©, installĂ© sur cette modalitĂ© de l’impossible, et de lĂ , on croit tout de mĂȘme Ă  une apparition possible,  bien qu’on la sache impossible : clinique classique !
Il y a une sorte de ruse, lĂ , avec ce nombreux qu’on ne met pas, qu’on ne met surtout pas en forme de nombre, c’est Ă  dire qu’il ne peut pas ĂȘtre comptĂ©. On le laisse dans sa globalitĂ© vibrionnante, dans ce pluriel immobilisé  on attend que quelque chose clignote, si vous voulez. Il y a une espĂšce de suspension opposĂ©e à  ce qui pourrait faire nombre c’est-Ă - dire l’ordre et la rĂšgle de  succession. On peut dire aussi, Ă  la lumiĂšre du sĂ©minaire  
Ou pire, qu’il y a une sorte d’interruption, une sorte de nĂ©gation du manque, de ce qui pourrait manquer.



Remarques sur la complexité du déni

La premiĂšre remarque que je pourrais faire, c’est que le possible et l’impossible ont partie liĂ©e avec ce qui permet ou ne permet pas de compter. Nous entrons lĂ  dans des processus qu’on pourrait appeler, et qu’on a appelĂ©s, des processus de dĂ©ni.
Et je voudrais faire un deuxiĂšme petit paragraphe sur le dĂ©ni, parce que d’habitude le dĂ©ni est un mot sous lequel on met un processus qui me semble, Ă  chaque fois, complexe. Dans nos textes fondateurs, le premier exemple du dĂ©ni, l’exemple canonique, vous le savez, c’est le dĂ©ni du petit Hans, c’est Ă  dire
c’est le plus cĂ©lĂšbre
l’exclamation devant le sexe de sa petite sƓur : « Qu’il est beau son fait-pipi ! ». Vous vous rappelez cela, c’est trĂšs connu, et j’use la corde de cet exemple trĂšs cĂ©lĂšbre. On a dĂ©jĂ  beaucoup glosĂ© sur le fait que, par exemple, l’esthĂ©tique faisait fuir le jugement objectif


V.Hasenbalg : Je ne me souvenais pas – c’est peut-ĂȘtre mon dĂ©ni Ă  moi  - que le petit Hans avait dit cela.

Ch.LacĂŽte-Destribats :  Il n’a pas dit « y’en a un » ou directement « y’en a pas », il a dit « qu’il est beau », et c’est Ă  l’adresse des parents.
Je vais essayer de vous dĂ©plier cela pour faire entendre quelque chose qui cliniquement est trĂšs important parce que le dĂ©ni on le rencontre trĂšs souvent. Alors, entrons dans le processus du dĂ©ni. Il suppose, certes, que le fait-pipi existe mais sur le mode du beau c’est-Ă -dire, vous le remarquez tout de suite, que le jugement  ne se fait ni sur le vrai ni sur le faux. Pensons Ă  Kant : le jugement sur un universel sans concept dans  La critique du jugement. Ce qui est intĂ©ressant c’est que c’est un jugement qui appelle le consensus sans en relever, et l’exclamation, « Il est si beau son fait-pipi ! » peut se rĂ©soudre Ă  cet appel : «  ĂȘtes-vous d’accord sur le fait que c’est si beau ? » C’est aussi une question sur le dĂ©sirable : « qu’est-ce qui fait que vous, les parents, le trouviez si beau ? », « qu’est-ce qui fait qu’un homme, surtout, trouve un sexe fĂ©minin si beau ? »
Est-ce encore alors un dĂ©ni, ce que nous dĂ©plions de l’exclamation du petit Hans ? C’est la question que je poserais. Est-ce que ce n’est pas plus profondĂ©ment une question sur le dĂ©sirable ? La question du petit Hans c’est : « Par quelle construction fantasmatique trouvez-vous cela beau ? », et Ă  un moment de l’enfance oĂč la possibilitĂ© d’un fantasme vacille encore. Si on dit que le dĂ©ni est un dĂ©ni de la rĂ©alitĂ©, nous suivons les termes de Freud, mais avec Lacan nous posons la question sur la rĂ©alitĂ© comme construite par le fantasme. Or une question sur le fantasme est aussi alors une question sur la promesse de jouissance.
En tout cas - parce que j’ai une tendresse particuliĂšre pour le petit Hans, je ne la cache pas - malgrĂ© l’ironie du petit Hans qui se moque de ses parents en posant sa question-exclamation, malgrĂ© l’ironie de Hans, que souligne Freud, ce qui est posĂ© lĂ  c’est la question de la jouissance.
Vous voyez, j’essaie d’ouvrir ce qui est raplati dans l’idĂ©e d’une nĂ©gation d’affimation dans un jugement. Celui du petit Hans ne relĂšve pas d’une affirmation, mais d’une exclamation bien singuliĂšre. Cela peut nous conduire Ă  penser que quand on dit« dĂ©ni » , il y a une question sur la jouissance,  une question sur la rĂ©alitĂ©, une question sur le dĂ©sirable,  une  question sur le consensus, fort Ă  la mode aujourd’hui.
En quoi cela concerne-t-il notre recherche sur la modalité ? Eh bien parce que cela peut nous faire rĂ©flĂ©chir cliniquement, par contraste, sur la complexitĂ© qui va conduire Ă  une affirmation, Ă  ce qui est affirmĂ© par un jugement et qui dans notre domaine ne sera pas rangĂ© sous la banniĂšre de l’induction ou de la dĂ©duction comme en philosophie de la connaissance, mais dans les parcours optatifs de la parole.
Page 48 de notre Ă©dition de 
Ou pire, dans  la leçon du 12 janvier 1972, Lacan fait entendre « ce rapport dĂ©rangĂ© Ă  son propre corps, qui s’appelle jouissance. » C’est une expression que je trouve extrĂȘmement juste, cliniquement importante. Ce rapport dĂ©rangĂ©, comment allons-nous pouvoir y entendre des successions, de l’ordre, comment cela va-t-il se faire ?
 C’est bien le problĂšme de ce dĂ©rangement, de ce dĂ©sarroi devant le dĂ©rangement que pose la phobie, par exemple.
Le rĂ©el de la jouissance qui est lĂ  dĂ©signĂ© par ce que je dĂ©plie de ce qu’on appelle un peu trop vite « le dĂ©ni », mĂȘme si l’affirmation concluante est une affirmation Ă  l’indicatif « ce n’est pas ça, ça n’existe pas », il faut savoir sur quoi cela se fonde.
Il y a quelque chose sur le rĂ©el de la jouissance que perçoit bien le petit Hans, devant le sexe de sa petite sƓur Anna, et qui aboutit Ă  quelque chose que je voudrais vous faire remarquer, toujours dans ce texte  magnifique de 
Ou pire, celui du 8 dĂ©cembre 1971, page 27, oĂč Lacan parle de la fonction phi de Fx : « Pour l’instant la fonction Fx, telle que je l’ai Ă©crite, ne veut dire que ceci : que pour tout ce qu’il en est de l’ĂȘtre parlant, le rapport sexuel fait question. C’est bien lĂ  toute notre expĂ©rience,  je veux dire le minimum que nous puissions en tirer. Qu’à cette question (comme Ă  toute question, il n’y aurait pas de question s’il n’y avait de rĂ©ponse), que les modes » – j’ai relevĂ© ce terme-lĂ , vous pensez bien –«  que les modes sous lesquels cette question se pose, c’est Ă  dire les rĂ©ponses, ce soit prĂ©cisĂ©ment ce qu’il s’agit d’écrire dans cette fonction, c’est lĂ  ce qui va nous permettre sans aucun doute de faire jonction entre ce qui s’est Ă©laborĂ© de la logique et ce qui peut, sur le principe considĂ©rĂ© comme effet du rĂ©el, sur le principe qu’il n’est pas possible d’écrire le rapport sexuel, sur ce principe mĂȘme, de fonder ce qu’il en est de la fonction, de la fonction qui rĂšgle tout ce qu’il en est de notre expĂ©rience.»  – la fonction phallique – « En ceci qu’à faire question, le rapport sexuel qui n’est pas – en ce sens qu’on ne peut l’écrire -, ce rapport sexuel dĂ©termine tout ce qui s’élabore d’un discours dont la nature est d’ĂȘtre un discours rompu. »
C’est sur ce discours rompu, rompu par le rĂ©el de la jouissance, par ce qu’il y a de rĂ©el dans la jouissance, ce discours rompu, c’est cela qui m’intĂ©resse. Ne nous fixons pas sur l’aspect lyrique de cette expression, sa poĂ©sie est plus radicale,  il y a lĂ  quelque chose qui est intĂ©ressant, pourquoi ? Eh bien c’est parce qu’un discours dont la nature est d’ĂȘtre un discours rompu n’est pas seulement un discours rĂ©gi par les oppositions engendrĂ©es par les nĂ©gations. C’est tout le texte de 
Ou pire, en particulier page 127, Ă  la fin de la leçon du 10 mai 1972, Lacan dit : « 0 n’est pas la nĂ©gation de quoi que ce soit, notamment d’aucune multitude. Il joue son rĂŽle dans l’édification du nombre. » Vous voyez qu’il y a chez Lacan ce jeu sur le signifiant, qui Ă  l’occasion, peut ĂȘtre poĂ©tique, le discours rompu, et ce qu’il affirme  du rĂ©el de la jouissance et de ce zĂ©ro qui n’est pas la nĂ©gation. - J’espĂšre que ça va dans le sens de ce que nous Ă©tudions cette annĂ©e, et aussi dans ce groupe dont je ne connais malheureusement pas le travail dans son dĂ©tail - et c’est lĂ  le nƓud de la question.
« 0 n’est pas la nĂ©gation de quoi que ce soit, notamment d’aucune multitude. Il joue son rĂŽle dans l’édification du nombre. »,  c’est Ă  partir de cette position du 0, de ce  qui peut-ĂȘtre indique la place du rĂ©el de la jouissance, que Lacan va bouleverser les modalitĂ©s aristotĂ©liciennes qui, elles, ne sont rĂ©gies que par des oppositions et des nĂ©gations.
Chez Aristote, vous le savez, l’impossible est opposĂ© au possible, et le nĂ©cessaire est opposĂ© au contingent, par un jeu de nĂ©gations. Et tout le travail de Lacan va ĂȘtre d’opposer le nĂ©cessaire Ă  l’impossible. Le nĂ©cessaire ne sera pas opposĂ© au possible mais tout va passer par l’impossible, c’est Ă  dire que si le nĂ©cessaire peut avoir un rapport avec le contingent, il doit passer par l’impossible. Il n’est pas opposĂ© directement par un jeu de nĂ©gations


V.Hasenbalg :  
le nĂ©cessaire : prise en compte de l’impossible ?


Ch.LacĂŽte-Destribats : Le nĂ©cessaire est opposĂ© Ă  l’impossible. Aristote, lui, opposait le nĂ©cessaire au contingent par un jeu de nĂ©gations ; mais lĂ , si on veut faire un lien (qui ne sera pas forcĂ©ment d’opposition) entre le nĂ©cessaire et le contingent, ce sera par un passage par l’impossible. Pourquoi est-ce important ? Parce que la rĂ©flexion de Lacan, vous le savez, sur le contingent est essentielle puisque c’est la catĂ©gorie sous laquelle joue le signifiant, et en particulier le phallus. Mais, en une heure on ne peut pas tout voir. Et j’ai choisi de vous faire « apprĂ©cier » ça, Ă©valuer ça avec des exemples cliniques.
Ce que dit encore Lacan dans 
Ou pire, c’est que la nĂ©cessitĂ© est toujours une nĂ©cessitĂ© de discours. C’est une nĂ©cessitĂ© aprĂšs-coup qui implique la nĂ©cessitĂ© de ce qui inexiste comme tel. Et on peut lire, page 58 de notre Ă©dition : «  de n’ĂȘtre existence que du symbole qui la ferait inexistante - la jouissance -, et qui, lui, existe. C’est un nombre, comme vous le savez gĂ©nĂ©ralement dĂ©signĂ© par zĂ©ro. ».
Et il reprend : « la vie mĂȘme – et cela Charles Melman en a rĂ©cemment parlĂ©, entre pulsion de vie et pulsion de mort – la vie est une nĂ©cessitĂ© de discours. » Ce sont des choses qui vont trĂšs loin mais ce n’est pas tout Ă  fait mon propos.

Cependant, la question que je nous pose est : est-ce que nous ne pourrions pas considĂ©rer nos patients comme des logiciens qui touchent par leur symptĂŽme Ă  une condition de possibilitĂ© de la symbolisation mĂȘme. Page 57, Lacan dit : « ce qui est au principe du symptĂŽme, c’est Ă  savoir l’inexistence de la vĂ©ritĂ© qu’il suppose, quoiqu’il en marque la place. » C’est une formulation trĂšs importante sur le symptĂŽme. Le symptĂŽme reste toujours dĂ©fini comme mĂ©taphore, mais lĂ  on a l’impression qu’on est Ă  un niveau plus radical de ce qui y sont les conditions de possibilitĂ© de la mĂ©taphore.

Pour le petit Hans, le il n’y a pas ou le il y a,  extrapolĂ© du fameux ou prĂ©tendu dĂ©ni  pourrait ĂȘtre sans doute repris au niveau de cette inexistence radicale qui permettra de faire surgir ce Un qui permet de compter et de parler.
En Ă©coutant un patient, je me dis souvent : « il y a quelque chose oĂč il a raison.» Et il me semble qu’il n’y a que cela qui permette les interventions. Quelle est la question posĂ©e ?
Et justement par rapport Ă  ce dĂ©ni, il ne faut pas s’arrĂȘter Ă  la nĂ©gation qui est mise sur l’affirmation. Il faut peut-ĂȘtre essayer de voir s’il ne parlerait pas par hasard de ce zĂ©ro, c’est Ă  dire de ce rĂ©el de la jouissance qui va permettre l’émergence d’un 1, Ă©mergence qui, chez lui, est le surgissement du plus dangereux, par exemple.

V.Hasenbalg : Dis-moi si je suis bien ton dĂ©veloppement qui est trĂšs intĂ©ressant et dense
le fait qu’il ait dĂ©signĂ© cette inexistence par la beautĂ© serait, chez le petit Hans, une façon de pointer vers un zĂ©ro, en tant que symbole phallique  dans son rapport Ă  la jouissance ?

Ch.LacĂŽte-Destribats.  Je rĂ©pondrais autrement. Je pense que la beautĂ© ne relĂšve ni du vrai ni du faux ; le petit Hans, si nous le voulons bien, nous indique qu’on n’est pas au niveau de la nĂ©gation ou de l’affirmation mais peut-ĂȘtre au niveau de quelque chose de plus radical, qui est prometteur de jouissance. On peut plutĂŽt prendre les questions comme cela.

Madame A : Est-ce que tu penses que l’horreur c’est prometteur de jouissance ?

Ch.LacĂŽte-Destribats : Oui ! Oui, je pense. En tout cas il faudrait retrouver quelque chose – je ne l’ai pas retrouvĂ©, mais vous le retrouverez sĂ»rement  pour le mois d’aoĂ»t – le rĂ©el de la jouissance, ce rĂ©el, Lacan dit qu’il est « éprouvé ».

V. Hasenbalg : Je vais faire un petite digression : quand on parle de beautĂ©, tout de suite il m’est venu cette distinction chez Freud entre le jugement d’attribution et le jugement d’existence. On reprendra peut-ĂȘtre cela tout Ă  l’heure. « Il est beau », c’est un attribut mais ce n’est pas un jugement s’il existe ou pas. C’est un abord autre, mais ton travail m’interpelle par rapport Ă  cette interprĂ©tation du signifiant du petit Hans, « c’est beau » lĂ  oĂč il y aurait l’horreur.

Ch.LacĂŽte-Destribats : Ce que je voulais vous dire pour dĂ©plier ce prĂ©tendu dĂ©ni
 Voyez, la question du petit Hans pourrait ĂȘtre reprise entre nĂ©cessitĂ© et contingence - on a eu des journĂ©es sur le phallus, et on sait bien la question de la contingence par rapport au phallus – c’est Ă  dire pas seulement « qu’est-ce que c’est ? », « de quoi s’agit-il ? » touche  surtout sa fonction. Et quand on sait que la fonction phallique vient Ă  la place de quelque chose qui ne peut pas s’écrire, on peut concevoir que la catĂ©gorie du contingent est tout Ă  fait propre Ă  Ă©laborer  la question du phallus.

Madame B : Puisqu’il s’agit d’enfant, avec le petit Hans, je pensais au Petit Prince de Saint-ExupĂ©ry, c’est sur ce fond d’absence que le mouton va ĂȘtre dĂ©signĂ©. Quand il lui dessine la boite avec les petits trous, il dit : « c’est ça, le mouton que je veux ! ».

Ch.LacÎte-Destribats : Mais oui, il avait  raison ! Tout était là.

Madame B : Dans cette absence, et dans le désirable.

Ch.LacĂŽte-Destribats : C’est Ă  dire qu’il dĂ©signait et donc voilait le dĂ©sirable : « voilà ! ».



Lieux et temps


Le deuxiĂšme exemple que je voulais prendre pour vous faire apprĂ©cier certaines choses, est un cas de phobie d’un jeune homme , une phobie trĂšs massive - qui quelquefois trompe son monde sur une apparence de psychose -  et dont le rĂȘve fait diagnostic. Ce sont des rĂȘves que j’ai pu rencontrer frĂ©quemment dans ces cas. Ce rĂȘve marquait, comme souvent, « la difficultĂ© Ă  cheminer sur un pont au-dessus d’un ravin et puis, on ne saurait dire qu’il y ait eu chute»  - bien que, Ă  ce rĂ©cit de rĂȘve, j’aie commencĂ© Ă  craindre – « mais tout d’un coup , le  patient retrouve tranquillement, en bas,  un ancien copain,  ĂągĂ© de trois ans ».
Alors, que disent ces vertiges sur le pont, avec en bas le ravin : est-ce qu’il y a eu peur de la chute ? On ne sait pas. Je lui propose la chose suivante : ce trajet dans l’espace, du pont jusqu’au fond du ravin,  « est-ce que ce ne serait pas un trajet dans le temps ? », puisqu’il retrouve son copain Ă  trois ans. Cela a eu des effets apaisants et aussi extrĂȘmement forts, vigoureux. Je me rappelle que auparavant je lui avais demandĂ© – ce que je fais souvent – « quel est votre premier souvenir ? », et il m’avait dit « impossible, il n’y en a pas ! ».
Un autre rĂȘve « accompagnait » ce rĂȘve, et, comme je l’ai remarquĂ© en ces cas,  Ă  cĂŽtĂ©, tout d’un coup, je ne sais pas si c’est pour satisfaire l’analyste, si c’est dans le transfert, mais effectivement, tout d’un coup est dĂ©couvert un petit escalier, latĂ©ral, Ă  peine dĂ©robĂ© et qui permet de  descendre. C’est l’occasion de pouvoir dire quelque chose comme : « mais il n’est pas du tout interdit de prendre l’escalier pour aller au fond de ce ravin retrouver votre copain », le copain qui est Ă©videmment lui-mĂȘme, Ă  trois ans, en miroir. Le copain Ă©tait « tranquille, sur la terre ferme ».
Je lui dis qu’on peut effectivement prendre des voies indirectes et - voilĂ  le nombre! - graduĂ©es pour arriver au sol, qu’on n’est pas obligĂ© de faire un trajet direct, et que c’était un trajet dans le temps, (de son Ăąge presque’adulte Ă  3 ans) et qu’il rĂ©pondait Ă  quelque chose de l’ordre de la demande que je lui faisais d’un premier souvenir d’enfance, et peut-ĂȘtre qu’il s’agissait de l’ñge repĂ©rant ce premier souvenir et que mĂȘme s’il ne s’en souvenait pas encore, sa place en Ă©tait indiquĂ©e peut-ĂȘtre. Un intervalle  s’était bouclĂ©.
Donc, l’important n’était donc pas la chute dans l’espace et dans le nĂ©ant. Mais en insistant sur la dimension temporelle, c’est Ă  dire quelque chose, tout de mĂȘme, de l’ordre du mode,  un intervalle pouvait se boucler et devenir fondateur, et  quelque chose  pouvait dĂšs lors, et cela c’était vĂ©rifiĂ© aprĂšs-coup, permettre  l’ordre graduel d’un rĂ©cit, Ă  partir, en ce cas, de ses 3 ans.
Une Ă©ternisation produite par l’angoisse cessait – et lĂ  je m’approche de termes lacaniens  ne cesse de s’écrire, ne cesse pas de s’écrire. Vous voyez que je m’en approche parce que de boucler un intervalle, c’est cesser de ne pas s’écrire, on arrive Ă  la nĂ©cessitĂ© d’un discours qui va faire passer Ă  ne cesse pas de s’écrire ou au rĂ©cit. l’éternisation, le suspens de  l’angoisse cessait, le temps remettait en marche le possible, l’impossible, le nĂ©cessaire et le contingent. Mais pour cela il fallait sans doute, et c’est lĂ  cliniquement ce qui m’intĂ©resse,  prĂ©parer la question globale de la rĂ©alité par la temporalitĂ©, par exemple. Il fallait ne pas l’instantanĂ©iser par la chute dans l’espace ; et ne pas la poser par les termes mis en tableau d’oppositions et nĂ©gations, mais inclure le rĂ©el dans le calcul. Insister sur une dimension temporelle est quelquefois une façon d’inclure quelque chose de rĂ©el.
Je pensais Ă  ce que Lacan disait de ce discours rompu, et dans ce rĂȘve il y avait cette rupture entre l’éternisation de l’angoisse sur le pont, et quelque chose qui faisait qu’il se retrouvait sur la terre ferme.

Madame C : Tu interroges le mot rompu par la temporalité  c’est dans la temporalitĂ© qu’il est rompu ?

Ch.LacĂŽte-Destribats : Oui, mais seulement dans la mesure oĂč ce que l’on cherche en elle ce n’est pas une image de continuitĂ© vĂ©cue subjective, mais plus radicalement ce qui peut permettre le changement de mode et de buter sur du rĂ©el.
Alors, page 89, 
Ou pire : le rĂ©el «son approche, son approche par la voie de ce que j’appelle le symbolique et qui veut dire les modes de ce qui s’énonce par ce champ


V.Hasenbalg : Encore « le mode » 

Ch.LacĂŽte-Destribats : C’est un texte sur la modalitĂ©.
« On s’est aperçu – dit Lacan – qu’il y avait des choses qui ex-sistaient en ce sens qu’elles constituent la limite de ce qui peut tenir de l’avancĂ©e, de l’articulation d’un discours. C’est ça, le rĂ©el. Et je crois que pour la phobie c’est tout Ă  fait important. D’ailleurs, ce pont de vertige qu’on retrouve dans toutes les phobies, qu’est-ce qu’il joint ? Qu’est-ce qu’il unit ? Quel Un frauduleux reprĂ©sente-t-il ? Quel lien reprĂ©sente-t-il ? Certes, direz-vous, lĂ  je tombe dans le lien, dans la signification. Mais les significations d’union Ă©ternisĂ©e, vous savez trĂšs bien que certains parents en abusent, il n’y a qu’à faire un tout petit peu de psychanalyse d’enfant pour le savoir, 
le couple parfait, l’union parfaite.
De ce que dans le rĂȘve cela ait cessĂ©, cessĂ© dans le temps - atterrissage sur la rive ou par l’escalier – le rĂȘve sert Ă  cela, au temps. Cela a cessĂ© et ne cesse plus de ne pas s’écrire. C’est Ă  dire qu’il y a quelque chose du rĂ©el qui est situĂ© là : ne cesse plus de ne pas s’écrire. La catĂ©gorie du contingent, celle du phallus peut-ĂȘtre peut s’ouvrir, c’est Ă  dire que les modalitĂ©s marchent ensemble. C’est pour cela que je parlais, lors des journĂ©es sur le sujet, d’un trajet modal. Certes, on savait dĂ©jĂ  depuis trĂšs longtemps que le rĂȘve Ă©tait un discours rompu. Encore fallait-il y mettre tout ce que Lacan dit du 0 et du 1.



Les falsifications du calcul dans l’anorexie

Le troisiĂšme exemple est un exemple d’anorexie, dont j’ai dĂ©jĂ  un petit peu parlĂ©, et j’ai encore repris, d’une autre maniĂšre pour le  numĂ©ro du J.F.P. sur l’anorexie .
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Ou pire, il y a six lignes trĂšs intĂ©ressantes que vous connaissez sans doute puisque vous avez Ă©tudiĂ© le sĂ©minaire, c’est le lien entre la modalitĂ© et ce que Lacan dit sur le pas-tout et les formules de la sexuation. Il y a une traduction – cela m’a beaucoup aidĂ©e de trouver cela, parce qu’on se tourmente sur le lien qu’il peut y avoir en tout cela – « Le pas-toutes veut dire (comme il en Ă©tait tout Ă  l’heure dans la colonne de gauche) veut dire le pas impossible » – ce n’est pas si simple Ă  comprendre – « il n’est pas impossible que la femme connaisse la fonction phallique. » – contingente - « Le pas impossible, qu’est-ce que c’est ? Ça a un nom que nous suggĂšre la tĂ©trade aristotĂ©licienne, mais disposĂ©e autrement ici : de mĂȘme que c’est au nĂ©cessaire que s’opposait le possible, Ă  l’impossible, c’est le contingent. C’est en tant que la femme, Ă  la fonction phallique, se prĂ©sente en maniĂšre d’argument dans la contingence, que peut s’articuler ce qu’il en est de la valeur sexuelle femme. »
C’est, je trouve, un texte qui noue les modalitĂ©s aux formules de la sexuation qui sont assez intĂ©ressantes et que je mets  au front de mon hĂ©roĂŻne anorexique, qu’on pourrait dire une hĂ©roĂŻne du continu.

Je vais reprendre certaines choses que j’ai dĂ©jĂ  dites sur l’anorexie. La lecture des forums Pro-ana ou Pro-anorexie met mal Ă  l’aise ; il s’agit d’élucider le malaise dans lequel cela met.

V.Hasenbalg : C’est sur Internet, n’est-ce pas ?

Ch.Lacîte-Destribats : Des pages web sur l’anorexie


V.Hasenbalg : 
tenues par les anorexiques elles-mĂȘmes.

Ch. LacÎte-Destribats : Mais oui !

P.Belot-Fourcade : Je suis allĂ©e au BrĂ©sil pour parler de l’anorexie, et il faut savoir que c’est traduit. C’est Ă  dire qu’ils ont sur Internet un style Pro-ana ou style Pro-ana, au BrĂ©sil.

Ch.Lacîte-Destribats : Oui !  Je ne sais pas qui les a vus mais je dois dire que ça vaut le coup, sauf
que c’est assez violent.

P.Belot-Fourcade : Parfois c’est repris par d’autres problĂ©matiques plus militantes, par exemple par le militantisme fĂ©ministe homosexuel, et cela les happe parce qu’elles ne sont pas toutes dans cette possibilitĂ© militante tout le temps.

Ch.LacÎte-Destribats : Tout à fait. Je vous engage à aller voir ce qui se passe sur Internet au niveau de la clinique.
Pour moi, ce qui met mal Ă  l’aise c’est le consensus entre ces jeunes filles. A croire qu’elles militent pour une philosophie du consensus ! Elles partagent les mĂȘmes Ă©vidences. Il s’agit presque d’une sorte de religion laĂŻque.
LĂ , je pose une question que je n’ai pas parfaitement Ă©laborĂ©e : pourrait-on dire, sur ce consensus, qu’elles ne partagent pas les mĂȘmes signifiants mais les mĂȘmes signaux ? C’est Ă  dire que je commence Ă  poser la question de l’altĂ©ration du signifiant. Des signaux ? Je raffinerais et je dirais des dĂ©signations. Ravaler les signifiants en dĂ©signations. Le signal , avec son aspect dĂ©clencheur, comme un vĂ©ritable prĂȘt-Ă -porter pour les comportementalistes, c’est plutĂŽt le signal boulimique. Tandis que pour l’anorexique, ce serait plutĂŽt par un ravalement Ă  la dĂ©signation que se produirait la dĂ©gradation du signifiant.
Si cette hypothĂšse est juste, le signifiant serait dĂ©gradĂ© en signal ou dĂ©signation, mais comment ? Non pas en signal d’angoisse, comme pour la phobie ; ni en signal dĂ©clencheur, me semble-t-il, comme pour la boulimie. C’est sur ce point qu’interviennent sans doute les diffĂ©rents comptages auxquels se livre l’anorexique : comptage des calories, celui du poids quotidien ou pluri-quotidien. De quelle temporalitĂ© s’agit-il et qu’est-ce qui s’y dĂ©fait ? Et qu’est-ce que c’est que ce comptage ? Il me semble que les explications psychologisantes ne sont pas satisfaisantes. On ne peut pas simplement invoquer un rituel et faire l’exĂ©gĂšse  de ce qu’on trouve sur le site, : les « dix commandements » du forum Pro-ana. On ne peut pas expliquer en disant qu’il y a un Surmoi monstrueux, ce ne serait que mettre un mot sur notre ignorance du processus.
Alors, il s’agit de compter quoi ? Eh bien on compte les entrĂ©es et les sorties.  Jorge Cacho connaĂźt bien un texte cĂ©lĂšbre sur ce point : Le  journal du peintre italien Pontormo, Ă©crit dans des moments certes mĂ©lancoliques.  On peut y  lire des Ă©numĂ©rations de ce qu’il mangeait et de ce qu’il excrĂštait, et la description de la qualitĂ© des humeurs et des excrĂ©ments en fonction de ce qu’il ingĂ©rait
 Cependant, et ce n’est pas sans intĂ©rĂȘt, entre les comptages des entrĂ©es et des sorties, il y avait dans le journal de Pontormo, des croquis, des esquisses des fresques qu’il Ă©tait en train de faire. Et cela change la donne dans cette Ă©numĂ©ration indĂ©finie, le vif de la question surgit dans ce que meut de temps et d’espace le dessin d’esquisse entre les lignes, entre le projet possible et le plĂątre frais qui attend la fresque rĂ©elle. Mais tout le monde n’a pas cette possibilitĂ© de projets sublimes dans ce comptage d’entrĂ©es et de sorties. Si le projet sublime n’existe pas, il ne reste qu’une parole attachĂ©e au factuel. Des constats qui sont comme des Ă©tats des lieux. Et, ce qui est intĂ©ressant, c’est que c’est un mode trĂšs particulier, Ă©tendu Ă  tout le discours, et qui va le « contaminer » de façon globale.
Je me souviens d’un rĂȘve d’une patiente, un rĂȘve qu’elle m’avait Ă©crit, mais Ă©crit en style tĂ©lĂ©graphique et Ă©noncĂ© comme tel : « apporte de la nourriture
il en reste. » On peut commenter cela multiples maniĂšres. C’est un constat, mais est-ce sur une rĂ©alitĂ© ou sur toute part de qui ou de quoi qui resterait Ă  l’abandon ? Car enfin, il y a un constat – je disais que l’anorexique faisait des constats – mais il y a un constat qui n’est jamais fait, c’est celui de sa maigreur. Il serait trop simple, lĂ  encore, de parler de dĂ©ni. Il faut peut-ĂȘtre, lĂ  aussi, entrer dans la complexitĂ© de ce processus et ne pas rĂ©duire ce qu’on appelle dĂ©ni Ă  la nĂ©gation d’un jugement qui en est sans doute seulement la forme aboutie. Pourquoi une anorexique ne se sent-elle pas maigre ?  Pourquoi ne se voit-elle pas maigre ? Et pourquoi le dire des autres sur sa maigreur est-il sans effet ? Il y en avait une comme cela qui venait de faire dans ma salle d’attente, un peu Ă  l’avance, visiblement ravie  peur aux autres. Je pense qu’elle n’était pas sans en Ă©prouver un certain plaisir, mais ce n’était pas clair. Elle se moquait d’eux en effet et de leurs regards et  cette provocation consciente Ă©tait bien loin de rejoindre un savoir assumĂ© sur sa maigreur. Ce hiatus est d’ailleurs l’énigme de ces cas.
Si on lit certains documents -  dans les sites pro-ana il y a de vrais documents sur l’anorexie - ou encore si on considĂšre les sites qui avertissent - avec perversion ! – des dangers de l’anorexie, on s’aperçoit qu’il ne s’agit que de passer des seuils : jour aprĂšs jour, une signalĂ©tique sur la maniĂšre de maigrir. Dans un sens ou dans l’autre, pour maigrir ou pour reprendre un poids minimum qui va permettre de sortir de l’hopital – 36 kilos.
Je ne sais pas s’il y a un jeu sur les nombres, mais il y a un jeu sur les chiffres. Rien d’autre. Il y a un jeu sur les chiffres : addition, soustraction. Je trouve cela trĂšs simpliste. Il n’y a pas de choses compliquĂ©es lĂ  dedans. Tout devrait ĂȘtre addition ou soustraction.

V.Hasenbalg : Il n’y a pas de multiplications, pas de racines carrĂ©es


Ch.LacĂŽte-Destribats :  Non, justement ! Addition, soustraction ! C’est peu complexe. Il s’agit de manger le moins possible. Ah, ce possible !
Mais le terme « possible », Ă  mon avis, est de trop en toute rigueur. En effet, il me semble qu’il s’agit d’un « moins », indĂ©finiment, et sans but. Il s’agit, sur la balance des calories ou du corps, d’une pseudo succession de chiffres dont chacun me semble un signal impĂ©ratif pour atteindre le suivant. C’est un dĂ©filĂ©, mais non rĂ©glĂ© par une loi de succession et qui rĂ©pĂšte, Ă  chaque fois, le mĂȘme impĂ©ratif. La subjectivitĂ© est comme retranchĂ©e derriĂšre cet impĂ©ratif. Et, par rapport Ă  cela, l’anorexique est d’une obĂ©issance trĂšs curieuse. Il y a pourtant un livre dĂ©jĂ  ancien sur l’anorexie qui s’appelle Les indomptables. Or elles me semblent moins indomptables qu’au contraire d’une impuissance totale devant le dĂ©filĂ© de chiffres sollicitĂ©s presque automatiquement. Ceci pour discuter un peu plus avant l’apparent dĂ©sir de maĂźtrise qu’on leur attribue d’emblĂ©e et qui m’apparaĂźt plutĂŽt comme une rĂ©action dĂ©sespĂ©rĂ©e Ă  cette impuissance.
Ces chiffres se succĂšdent donc de façon impĂ©rative, selon une succession de seuils qui n’ont pas de nombre prĂ©cis puisqu’il s’agit seulement qu’il soit « moins » que le prĂ©cĂ©dent :  Cet amenuisement est sans imaginaire totalisant, c’est chose impossible, il n’y a pas d’universel. Dans le sĂ©minaire 
Ou pire, Lacan dit que c’est le possible qui permet de penser l’universel. Or dans l’anorexie nous entendons cette lacune qui est Ă  l’origine du travail de sape de ces chiffres qui dĂ©filent sans s’inscrire comme nombres et qui de ce fait ont pour effet de dĂ©truire, Ă  mon avis, la chaĂźne signifiante dans sa possibilitĂ© d’inscription et de vĂ©ritable comptage subjectifs.
Il semble que dans l’anorexie, un chiffre ne serve qu’à prĂ©dire le suivant comme une espĂšce d’horoscope venu d’ailleurs et privĂ© de sens.

Le rĂȘve dont le  texte frugal  est : « apporte de la nourriture
il en reste », ne renvoie pas seulement Ă  la question de l’abandon oĂč, effectivement, l’anorexique est ce reste abandonnĂ©. Mais, si nous songeons aussi Ă  la globalitĂ© de la nourriture apportĂ©e, (ce qui n’était pas chez elle l’imagination d’une globalitĂ©, mais un constat ),  on la consomme et le rĂȘve dit qu’il y a un reste. On peut continuer, et dire qu’il y aura toujours et indĂ©finiment un reste. Ce reste sera consommĂ© et il en restera ; il sera consommĂ©, il en restera ; il sera consommĂ©, il en restera. Il y aura toujours quelque chose qui restera...je n’ose pas dire de la division, peut-ĂȘtre d’une division en deux, Ă  chaque fois, mais il me semble qu’il s’agit plus justement d’un processus de soustraction.  Or si nous disons que le continu Ă©chappera toujours Ă  la discontinuitĂ© du nombre,  que l’intervalle entre 0 et 1, et entre 1 et 2, ne sera jamais rempli, et qu’il y aura toujours un reste, si nous Ă©voquons, avec ZĂ©non, la course fĂ©minine de Dame tortue au regard de la mĂąle course du liĂšvre, nous nous situons dans un calcul fondĂ© sur la division. « Il en reste », dit l’anorexique dans son rĂȘve, mais par rapport Ă  quoi ? Le processus complexe et fondateur de la division est Ă©ludĂ© chez elle, par une rĂ©pĂ©tition non ordonnĂ©e de soustractions. Ce comptage trĂšs particulier, qui rejette  ce qui aurait pu fonder le nombre, dĂ©grade ce qui aurait pu ĂȘtre nombre en signalĂ©tique rĂ©pĂ©titive de seuils Ă  passer. Ce n’est pas sans consĂ©quence sur la chaĂźne signifiante  qui  se trouve alors altĂ©rĂ©e en fragments de signaux impĂ©ratifs qui trouvent leur raison d’une telle  rĂ©pĂ©tition sans s Ă©riation.
En effet, comme le rappelait rĂ©cemment Charles Melman, le nombre est la forme la plus pure, la plus vidĂ©e du signifiant lui-mĂȘme. Or ici, dans ce comptage « simplifié » de l’anorexique, il ne s’agit pas de nombre Ă  proprement parler mais d’une sortede comptage rĂ©pĂ©titif.
Ce qui m’importe, et que je n’arrive pas Ă  rĂ©soudre, ce qui m’intĂ©resse, c’est de quelle maniĂšre cela attaque, altĂšre, mine le signifiant que nous Ă©coutons. Cela vient sans doute de l’impossibilitĂ© Ă  constituer l’intervalle entre 0 et 1. Pas de 1, pas de signifiant, sans doute. C’est ce que contestaient Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe dans  Le titre de la lettre, cette question lacanienne de l’articulation du 1 et du signifiant. Pas de 1, pas de signifiant, sans doute.

Le comptage chez l’anorexique est dĂ©signation au coup par coup et transforme le signifiant en quelque chose qui n’a que fonction de dĂ©signation, comme de passer le seuil comme je le disais.
Comment cela ? ImpossibilitĂ© ou refus de considĂ©rer le possible, « le mode du possible qui permet l’universel », comme le  dit Lacan ?  Pas d’hypothĂšse imaginĂ©e, il reste un processus qui n’arrive jamais, par exemple, Ă  la problĂ©matique du nombre rĂ©el par rapport au nombre naturel. D’ailleurs, est-ce division ou simple soustraction ? Je pense que c’est simple soustraction mais la question est ouverte. Est-ce que certaines anorexiques, en ces cas du moins, Ă©vacueraient, refouleraient par une gĂ©nĂ©ralisation de la soustraction un processus de division dont elles auraient tout de mĂȘme quelque idĂ©e, mais dont l’enjeu de jouissance fĂ©minine par exemple leur serait insupportable ?
De fait, il n’y a lĂ  ni Ă©mergence du 1, ni imagination du tout ou du tous, mais sans ĂȘtre rigoureusement dans ce que Lacan inscrit Ă  propos de la jouissance fĂ©minine, le pas-tout du rapport Ă  la fonction phallique.  Si nous nous rĂ©fĂ©rons au tableau de la sexuation Ă©crit par Lacan dans le sĂ©minaire Encore on pourrait dire qu’elles ne passent pas par ce qui est de l’ordre de l’inexistence, ni, par consĂ©quent, de ce que j’appelais Ă  propos du sujet, le trajet modal. Qu’une des modalitĂ©s soit bloquĂ©e et les autres le sont aussi.

Cependant, d’exclure le possible par quoi se pose l’universel, comme peuvent le faire certaines anorexiques, ne produit pas pour autant le contingent, ce qui pourrait, selon le texte de 
Ou pire, page 53 que j’ai citĂ© auparavant, leur  permettre d’explorer le rapport de la fĂ©minitĂ© Ă  la jouissance. Car ces modalitĂ©s ne fonctionnent pas l’une sans l’autre.
Comment situer, enfin, ce que Lacan Ă©voque de temps instantanĂ©, l’instant du surgissement du 1, qui n’est certes pas seulement temps, mais notation de l’émergence d’autre chose ? Cela n’est pas sans lien avec cette notation lacanienne qui est au-delĂ  du jeu de mots sur le nom des catĂ©gories antiques, ce qui cesse, ce qui ne cesse pas, 
 Il s’agit de l’indication de quelque chose dont la possibilitĂ© de s’inscrire  tout d’un coup surgit, et dont on ne peut pas feindre que cela ne s’inscrive pas ou que ce ne soit pas possible. Mais pour situer une telle inscription il faut quitter le terrain de l’anorexie oĂč l’inscription est prise comme un simple relevĂ© qui tue le signifiant.
Voilà donc un essai d’ouverture de toutes ces questions.

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