Sur la violence, Virginia Hasenbalg

Sur la violence

Virginia Hasenbalg

Je vais vous parler d’un mĂ©canisme structural, dĂ©crit dans la thĂ©orie psychanalytique, qui apporte un peu de lumiĂšre Ă  la question de la violence.

DĂ©jĂ  dans les annĂ©es 40 Lacan insiste sur l’importance du stade du miroir. Le bĂ©bĂ© de 6, 7 mois dĂ©couvre sa propre image dans un miroir et il en est bouleversĂ© par la joie de dĂ©couvrir l'image de lui-mĂȘme, ce qui lui permet tout de suite de se concevoir, de s'identifier comme un Un, comme quelqu’un dans la rĂ©alitĂ©, malgrĂ© son Ă©vidente immaturitĂ© physiologique.

Il ne sait pas encore parler, ni marcher, ses mouvements sont fonciĂšrement maladroits mais Ă  ce moment lĂ , et par l’image de lui-mĂȘme, se produit une unification de ce qui n'Ă©tait jusqu’alors qu'une perception dĂ©sordonnĂ©e et morcelĂ©e de son corps.

Lacan insiste sur la nĂ©cessitĂ© de la prĂ©sence de l’adulte qui porte l’enfant (dans ses bras et dans son cƓur!) puisque l’expĂ©rience du miroir comporte inĂ©luctablement la validation de l’expĂ©rience, sa lĂ©gitimation par l’échange de regard entre l’enfant et l’adulte.

Cette expĂ©rience est fondatrice du Moi et de sa « rĂ©alité ». Comme vous pouvez assez vite l’imaginer, elle situe le Moi du sujet Ă  l’extĂ©rieur: il « se » regarde, il « se » voit dans la surface du miroir, qui n’est pas l’espace de la vraie rĂ©alitĂ©, et pourtant c'est cette Ă©trange surface qui constitue la rĂ©alitĂ© du sujet. Autrement dit, son existence rĂ©elle de ce cotĂ© du miroir, va lui rester profondĂ©ment Ă©nigmatique.

En revanche, Ă  la place de son image vont dĂ©filer les images des autres, vouĂ©es Ă  le dĂ©loger de son admiration narcissique. La situation est admirablement racontĂ©e par Saint Augustin : un petit enfant regarde plein de haine l’image de son petit frĂšre, usurpateur de sa propre place dans les bras de sa mĂšre.

Je n’ai pas besoin de vous dire davantage sur la prĂ©gnance de cette image de soi dans le miroir qui attire d’une façon aimantĂ©e notre regard jusqu'Ă  la fin de nos jours. Le mythe de Narcisse, vieux comme le monde, illustre cette plongĂ©e : il voit son reflet dans l'eau et en tombe amoureux. Il reste alors de longs jours Ă  se contempler et Ă  dĂ©sespĂ©rer de ne jamais pouvoir rattraper sa propre image. Il ne la rejoint que dans la mort.

Pour vous faire sentir l'importance de ce stade, je vais Ă©voquer avec vous un texte de Lewis Caroll, l'auteur d’Alice au pays des merveilles, qui s’appelle « De l’autre cote du miroir » et qui aborde cet autre espace dans une fiction littĂ©raire qui n’en illustre pas moins l’enjeu paradoxal. Alice traverse le miroir, elle part rejoindre l’espace Ă©nigmatique, par dĂ©finition impossible, qui « loge » l’image fascinante de son Moi. L’auteur en rendra compte par plusieurs procĂ©dĂ©s : l’un, par exemple, est basĂ© sur l’inversion de tout ce qui fait « ordre consacré », que ce soit celui des lettres dans l'Ă©criture ou celui du dĂ©roulement du temps du passĂ© vers l'avenir, etc. L’inversion ou le retournement d’un objet sont des notions centrales dans la topologie mathĂ©matique qui intĂ©resse les analystes pour rendre compte justement d’un espace qui n’est pas forcement celui de la rĂ©alitĂ©. Il m’est impossible de vous parler de topologie ici, je dirais simplement que concevoir cet espace autre est absolument nĂ©cessaire pour ne pas s’engouffrer dans une lutte mortifĂšre du type « ou toi ou moi ».

La conception d'un espace autre que celui de la rĂ©alitĂ© est Ă  l'Ɠuvre aussi dans un autre procĂ©dĂ© de Lewis Carol : celui de jouer sur le non-sens. Equivoques, polysĂ©mie, jeux de mots et quiproquo divers et propres Ă  chaque langue, non dĂ©pourvus d’une certaine violence (les reines sont toujours redoutables, elles coupent des tĂȘtes Ă  la tout va), viennent Ă  la rencontre de la petite fille. Leur effet est dĂ©boussolant et la seule issue pour Alice est de jouer le jeu de la courtoisie.

Une certaine tenue, une contenance, une allure face au non-sens. Elle n’a pas d’autre choix que celui de reconnaĂźtre le droit de citĂ© au non-sens.

Pourquoi j’évoque ce point? Parce que ce que je ne comprends pas a peut ĂȘtre un sens pour l’autre. Et si je l’admets, cela me rend disponible Ă  l’écoute sans pour autant sentir que les fondements de mon Moi Ă  moi sont menacĂ©s. Le Moi qui voit l’autre Ă  partir de son image spĂ©culaire peut percevoir comme une agression, comme une violence tout ce qui ne pense pas comme lui, alors qu’il s’agit simplement de la manifestation d’une altĂ©ritĂ©, d’une diffĂ©rence.

Je suis une femme, et Ă  ce titre, admettre qu’une homme puisse raisonner, aimer ou travailler diffĂ©remment peut ĂȘtre violent.

Je suis de telle religion, je peux avoir du mal Ă  admettre que les autres puissent avoir des vertus civilisatrices.

Je suis française, l’école m’inculque les valeurs rĂ©publicaines, j’aurais du mal Ă  admettre qu’à d’autres contrĂ©es le politique nĂ©cessite encore une figure rĂ©elle et incarnĂ©e de l’autoritĂ©.

Tout dĂ©pend de mon Moi, et de ma capacitĂ© Ă  relativiser les convictions imaginaires qui dĂ©finissent mon identitĂ©, par mon origine, mon sexe, mon lieu d’appartenance sociale. Mon quartier, mon club de football, etc. Pour sortir de cela, il est nĂ©cessaire d’affronter l’étrange que connait la petite Alice.

Le monde peut se prĂ©senter comme un monde Ă  l’envers, sans pour autant annuler mes propres positions Ă  moi.

Ce qui fait que je sois Moi n’est pas tant l’image mais la prĂ©sence et la reconnaissance de celui qui me lĂ©gitime, qui me le dit. Celui qui me nomme.

Dans ce moment constitutif du sujet, qui est fondateur du narcissisme mais aussi de la mĂ©connaissance qui nous caractĂ©rise tous, nous devons revenir sur la place occupĂ©e par l’adulte qui valide l’expĂ©rience, qui lĂ©gitime par son regard l’image du sujet, qui lui dit, « oui, ça c’est toi ».

Cet Autre a une place Ă©minemment symbolique. Il est un rĂ©fĂ©rent en dehors de l’enfermement diabolique du Moi avec son image spĂ©culaire qui perdure et fait que le sujet reconnaisse comme sienne son allure, son maquillage, sa tenue. Mais aussi celle du semblable idolĂątrĂ©, jalousĂ©, admirĂ©, vouĂ© a usurper la mĂȘme place.

L’Autre ici est un tiers qui permet l’ouverture vers quelque chose d’autre que le miroir aux alouettes qui fascine le sujet et qui le rend apte Ă  ĂȘtre menĂ© par le bout du nez. Ce quelque chose d’autre c’est la parole.

Il s’agit de faire tenir la parole pour qu’un sujet puisse exister en se disant.

Comme chez Alice, la parole nous engage, si on le souhaite, Ă  une Ă©coute qui devrait donner une chance pour que mon interlocuteur aussi soit quelqu’un, et pas nĂ©cessairement celui que j’imagine.

Or, pour que l’Autre soit un rĂ©fĂ©rent tiers, Ă©minemment symbolique, il faut le dĂ©gager lui aussi de certaines prĂ©gnances qui lui donnent encore un sens narcissique.

Je peux faire de ce tiers, et sans m'en rendre complĂštement compte, une mĂšre vis Ă  vis de laquelle je demeure dans un lien de dĂ©pendance. Sans nĂ©cessairement m'en apercevoir consciemment, mon image lui sera consacrĂ©e, et mes pensĂ©es aussi, faisant de ma vie ce que j’imagine qu’elle veut au point d’adhĂ©rer Ă  tout ce que j’imagine qu’elle pense. Pour qu’elle m’aime. Mais le prix Ă  payer est celui de ne pas vraiment exister par moi-mĂȘme. Dans ce cas l’instance qui se voudrait tiers se superpose a l’image en miroir, elle s’imaginarise. Je peux ainsi au nom de l'amour me faire l'objet de l'autre, vivre Ă  son ombre. Sont rares les miroirs qui parlent pour dire a la vilaine reine qu’elle n’est plus la plus belle.

Mais je peux aussi faire de ce tiers un pĂšre fouettard, et diriger ma vie Ă  dĂ©noncer toute figure d’autoritĂ© qui viendra entamer mon rĂȘve de jouissance absolue (qui est bien sur impossible).

Une mouvance actuelle dĂ©nonce la figure d’autoritĂ©. L’autoritĂ© est accusĂ©e de domination. Elle n’a pas bonne presse. Il y a comme un ras de marrĂ©e de fond de dĂ©nonciation du maĂźtre, du patriarche, du chef.

Certes, il est facile de rendre ridicule la figure d’autoritĂ©, d’autant plus que sa lĂ©gitimation religieuse est aujourd’hui caduque, quand elle n’est pas, Ă  l’inverse, revendiquĂ©e haut et fort par des fondamentalismes divers. La religion donnait une dimension sacrĂ© aussi bien Ă  l’autoritĂ© du pĂšre qu’à la sexualitĂ© et Ă  la procrĂ©ation. La mise Ă  mal de l'autoritĂ© met en difficultĂ© la vie quotidienne de ceux qui doivent Ă©duquer leur enfants, et mettre des limites quand il faut. Par ailleurs des mouvances extrĂȘmes de la religion rĂ©agissent avec violence Ă  la disparition de ce qu'il n'y a pas longtemps s'appelait la pudeur.

Il s'agit bien sĂ»r du dĂ©clin de la figure du pĂšre dont l’autoritĂ© aimante a lamentablement perdu la cote - comme Adam. Qui aime bien chĂątie bien : qui bene amat, bene castigat : la langue sait trĂšs bien de quoi elle parle. Elle conserve des locutions comme celle-ci parce qu’elle a fait les preuves de sa vĂ©ritĂ© ou de sa pertinence. On aurait envie de dire que le bĂ©bĂ© est parti avec l’eau du bain. L’assimilation de la figure du dictateur avec celle du pĂšre a Ă©tĂ© rendue possible par le fantasme propre Ă  la nĂ©vrose qui croit que le pĂšre jouit Ă  nous priver.

Il s’agit de limites.

Comment faire passer le message que la complĂ©tude de l'image narcissique est fausse ? Qu'elle est leurrante ? Elle est nĂ©cessairement entamĂ©e et cette entame crĂ©e ce trou d’incertitude rappelĂ© par le nonsens, qui ouvre la main vers la dĂ©couverte des autres.

Mettre des limites est aussi une forme de violence, mais nécessaire.

De mĂȘme, le rappel Ă  l’ordre qui met le sujet face Ă  ses responsabilitĂ©s et ses engagements est aussi une violence salutaire.

Si on n’apprend pas les limites Ă  un sujet, il sera paumĂ© et risquera de faire valoir son bon plaisir par-dessus ses propres engagements faisant violence Ă  ceux, par exemple, qui lui font confiance. Cette violence-lĂ , n’est pas nĂ©cessaire. Quand on pense que la violence n'est qu'un comportement, si on la condamne Ă  l’avance, on se trompe. La violence est la manifestation de quelqu’un qui est Ă  bout. Soit parce qu'il est enfermĂ© dans une relation duelle et spĂ©culaire, soit parce qu'il a quelque chose Ă  dire et qu'il n'arrive pas Ă  faire entendre. Son message est confus, sa souffrance peut ĂȘtre insupportable, et souvent les voies qui mettent en place la place d'un tiers, sont fragiles, et pas reconnues. Pensez Ă  l'immigration. Aussi bizarre que cela puisse paraĂźtre, la violence est souvent un appel Ă  l’aide, au pire une constatation d'Ă©chec. L’abord psychanalytique consiste Ă  prendre en considĂ©ration ce quelqu’un, Ă  entendre ce qui d’une certaine façon a Ă©tĂ© bĂąillonnĂ©.

La psychanalyse est un artefact qui met en scĂšne le tiers. J'emploie express ce terme artefact. L'analyste se prĂȘte Ă  incarner, Ă  reprĂ©senter ce lieu de l'Autre, avec Ă©normĂ©ment de prĂ©cautions et prudence, pour prĂ©sentifier, actualiser l'instance qui permet de relativiser l'aliĂ©nation imaginaire. C'est une instance qui rappelle au sujet ce qu'il en est de son dĂ©sir comme fondement de son existence et qui fait valoir le respect des lois de la parole et de l'engagement avec l'autre. Ces lois de la parole impliquent en elles-mĂȘmes la limite.

Le monde contemporain envahit notre espace psychique, il y fait effraction avec un foisonnement d'images qui met Ă  mal l'Ă©change langagier avec l’autre et la capacitĂ© de l’écouter. Le leitmotiv actuel est ce que le psychanalyste Charles Melman appelle «jouir Ă  tout prix». Nous sommes envahis et hypnotisĂ©s par des messages qui nous promettent le bonheur sans entame. Autant la publicitĂ© que les discours politiques ou la science nous promettent un monde nouveau oĂč nous serons tous parfaitement comblĂ©s. C’est une nouvelle forme de barbarie. Parce qu’en rĂ©alitĂ© la civilisation se construit sur l’acceptation de l'« entame », d’un «tu ne peux pas tout avoir» aussi vieux que le monde, comme condition d’un bien-ĂȘtre qui est possible, Ă  condition d’accepter les limites qui rĂšglent les vrais Ă©changes avec les autres.  Le dĂ©sir de reconnaissance est au cƓur de chacun. La seule façon de l’assumer est d’exister dans la parole, dans les sens que je suis capable de produire et d’entendre dans l’échange avec l’autre. Et cela exige que j’offre une place en moi Ă  son altĂ©ritĂ©, Ă  son droit lĂ©gitime Ă  ĂȘtre diffĂ©rent de moi, Ă  penser autrement, Ă  voir les choses Ă  partir d’un autre angle, et qui peuvent du coup Ă©voluer ou s’enrichir. Certes, ce n’est pas toujours le cas, mais quand cela est possible, quelle chance! Chacun en bĂ©nĂ©ficie.

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Nous voyons arriver de plus en plus de sujets retranchĂ©s derriĂšre une identitĂ© communautaire. Ce qui Ă©tait au dĂ©part un dĂ©sir de reconnaissance devient une revendication identitaire, oĂč le sujet disparaĂźt derriĂšre un groupe, en renonçant Ă  sa singularitĂ©, Ă  sa richesse au nom d’un idĂ©al partagĂ© souvent parcellaire ou dualiste. Il n’y a donc plus de nuance possible, pas de dialectique. Il faut gagner sur l’autre, avoir raison sur lui. C’est l'affrontement qui prĂ©vaut. Autant dire que c’est perdu d’avance, et qu’alors seule la violence l’emporte.