Mathinées lacaniennes

Les non dupes, 3 premières leçons, exposé de Virginia Hasenbalg

 

Les noms du père ou les non dupes errent?

L'écriture phonétique est ici un artifice qui permet de saisir la matérialité de ce qu'on entend, avant que l'orthographe tranche.

Mais l'orthographe dictera ce qu'un sujet lit dans ce qu'il entend. On entend avec ses lettres. On entend l'orthographe en fonction d'un contexte du sens qui est à la fois partagé et propre à chacun.

 

Je vais essayer de vous faire part de ma lecture des trois premières leçons du séminaire en vous faisant part des fils conducteurs que j'ai pu trouver.

Il y a d'une part le contexte et l'enjeu de ce séminaire sur les Noms du père et le nœud borroméen.

Il y a aussi l'accent mis par Lacan sur le discours analytique et l'inconscient comme structure du savoir qui nous détermine, le lieu Autre comme tissu, comme texte. Ce savoir bouleverse les repères classiques, cartésiens, kantiens de l'espace-temps. Le rapport du discours analytique à la science est ainsi revu et corrigé.

Est ainsi rendu concevable un espace lacanien en tant qu'espace de ce qu'on entend, ou de ce qu'on lit dans ce qu'on entend. Un autre espace, celui que nous habitons réellement si l'Ics existe, l'espace de l'être parlant, espace dégagé complètement de l'emprise du monde de l'optis et du fantasme. Grâce à la topologie qui rend compte du tissage, du nouage de ce qui nous détermine. (Voir le conférence de Melman sur Le métier de Zeus: la notion d'inconscient prend une consistance physique absolument remarquable);

Je finirai par la notion de limite des nombres réels, notion empruntée aux mathématiques, ou frayée par les mathématiciens que Lacan utilise pour tracer la frontière du sens sexuel, celui qui ne peut pas s'écrire.

 

 

Ce titre est, comme vous le voyez, une reprise singulière du séminaire unique sur Les noms du père, du 20 novembre 1963. Ce séminaire fut unique à cause de l'ex-communion de Lacan par l'institution consacrée d'analystes freudiens de l'époque. C'est à eux qu'il dédie l'expression "les non-dupes errent". Lacan évoquera ceux qui l'ont exclu au nom de Freud au moment même où il se proposait de parler des noms du père, ces noms qu'ils ignorent parce qu'ils les refoulent.

C'est déjà une question importante, parce, au fait, c'est quoi refouler les noms du père? Est-ce conserver le père comme celui qui se trouverait au-delà du grand Autre? Ou, comme disait un patient, croire qu'il existe celui qui jouit de nous empêcher de jouir? Ou celui qui assure la stabilité du lieu Autre au prix d'en faire un texte sacré au regard duquel la manifestation du sujet ne peut être vécue que comme une souillure?[1]

Lacan ajoute que si on ne les refoule pas, on l'utilise : on peut s'en servir. Est-ce que cela veut dire que la structure psychique peut tenir par elle-même ? Lacan semble nous dire qu'il est envisageable à condition de faire entrer le réel dans le calcul.

Cette notion de "se servir des Noms du père", comme le vous voyez, est présente au tout début du premier séminaire mais elle reviendra plus tard comme condition à la possibilité de s'en passer, du Nom du père. L'enjeu ici est majeur. Sommes nous capables de sortir oui ou non de l'amour du père ou du transfert ?, parce que le nœud à trois est une organisation psychique en mesure de fonctionner sans être folle et sans référence au père.

Pouvons-nous nous en passer du zéro comme fondateur, pour concevoir une collection, fusse-t-elle d'analystes, comme un enchaînement de Uns, plusieurs uns qui ne soient pas nécessairement reliés par la référence à l'autorité du même Un comme ceux qui ont fini par excommunier Lacan, au nom de celui qui se tiendrait dans le réel?

Le fait que des Uns puissent se trouver enchaînés dans un nouage borroméen serait ce qui serait rendu possible par cette logique nouvelle que le discours analytique instaure avec le noeud bo. A partir de là, on pourrait définir un espace lacanien qui permettrait d'avoir un rapport vivant aux textes sans en faire pour autant un texte sacré obturé par la figure d'un fondateur et où la subjectivité aurait du mal à trouver sa place.

Ce projet qui permettrait d'instaurer un lien possible entre analystes qui se passerait de la légitimation par un fondateur est annoncé à l'avant dernière leçon d'Encore, et reprise en tant que telle lors de la discussion avec Stéphane Dugowson, le mathématicien, au séminaire d'été passé.

Lors de cette discussion, Darmon, Cathelineau, Melman et moi-même avons essayé de défendre la notion d'espace lacanien, qui est un enjeu clinique mais avec des répercussions sur la transmission de la psychanalyse lacanienne puisque toute machine à exclure se fonde sur l'utilisation d'une légitimité qui s'appuie sur un fondateur.

Dans la première leçon, Lacan dit que refouler les Noms du Père reviendrait à être "dans l'erre de Freud" dans le sens de ce qui continue à se déplacer, à courir, même si le moteur qui l'a propulsé est arrêté. L'erre est à entendre comme ce qui se laisse porter par l'inertie d'un texte en oubliant le sujet qu'il représente. Un sujet dont il reste le nom propre qui le désigne, et qui est aussi désigné par des signifiants qui s'adressent aux signifiants qu'ils suscitent. Pas plus, mais pas moins.

 

Dans ces trois leçons Lacan mettra en question le désir de rallier la psychanalyse à la science, désir qui fut l'erreur de Freud, son erre à lui, alors que partout Freud soutenait "l'ailleurs"- c'est ainsi que Lacan l'appelle - cet ailleurs dont la science ne veut rien savoir. La science s'intéresse à tout ce qui fait trou, mais dans son système. Ce qui est "ailleurs" ne l'intéresse pas.

C'est peut-être la mise en place de cet ailleurs ce qui fait dire à Lacan que le discours analytique n'est pas sans comporter une certaine sorte d'horreur froide. On sort des sentiers battus, des chemins plus ou moins rassurants de la connaissance.

Il va donc situer ledit discours analytique ailleurs, dirais-je, d'une logique nouvelle par rapport aux autres formes d'organisations de la pensée: la religion, la mathématique, la science. La structure dans sa conceptualisation par le noeud borroméen se doit de rendre compte de ces organisations.

Ainsi, les repères classiques et rassurants comme sont ceux du temps et de l'espace seront une fois pour toutes bouleversés par le noeud bo. Comment?

En ce qui concerne le temps, c'est en reprenant l'axiome de Freud dans la Traumdeutung: le désir indestructible modèle l'avenir selon l'image fixée du passé qu'est rendu caduque l'idée d'un quelconque développement ou conception de la vie comme un voyage ou pérégrination (viator). Ceci est le propre des non-dupes, dit Lacan, qui ne peuvent par ailleurs concevoir l'Autre que comme l'étranger, c'est-à-dire comme imaginaire. Voilà ce qui arrive à ceux qui se refusent à la capture de l'espace de l'être parlant.

L'avenir est structuré par l'indestructible demande (sic) en tant qu'elle est toujours la même. La structure en tant que rapport à un certain savoir n'en démord pas. Le désir est toujours le même. Le surgissement d'un être particulier dans un monde où déjà c'est le discours qui règne, il est quant à son désir, parfaitement déterminé.

On est dupes de la structure, on est dupes de l'Ics. C'en est même une éthique, celle du refus d'être non-dupe.

 

Par rapport à l'espace, on peut dire que Lacan nous avait déjà habitués avec la topologie des surfaces à concevoir ce qu'on ne voit pas. Il faut sortir de la dominance de l'opsis, de ce qui est donné à voir, pour concevoir ce qu'il en est de l'espace de ce qu'on entend.

L'espace euclidien porte en soi l'idée que l'espace est un lieu d'accueil, un contenant. On dit bien quelque chose dans l'espace, sans se rendre compte que le "dans" implique un lieu. Il est couramment défini par la géométrie et par la géographie, qui prennent comme point d'appui l'espace de la réalité, de la surface de notre planète. Cela induit la référence sphérique, et avec elle la séparation du dedans et du dehors. La planète est dans l'univers, l'espace serait cet univers qui entoure et accueille la planète. C'est un espace qui irait de soi, de nature infinie, où les objets matériels seraient logés, posés. Un point sur une ligne, une ligne sur un plan, un plan dans l'espace, où ça se coupe, ça se déchire, ça se scie...

Le tour de force de Lacan est de subvertir ce qui paraît aller de soi, pour nous dire qu'il y a un autre espace, celui que nous habitons réellement si l'Ics existe: l'espace de l'être parlant. Il comporte nécessairement la prise en compte de la jouissance. Pourquoi on ne fait pas de la jouissance un ressort majeur de notre conception du monde? Posons nous la question!

Autrement dit pourquoi ces autres organisations de la pensée ont-elles exclu la jouissance qui conditionne l'homme? C'est la jouissance cette fois qui est exclue de ces discours dominants.

Faisons un petit détour par la leçon du 5 février 58, Formations de l'Inconscient, parce qu'elle nous permet de relier la question de la jouissance à celle du signifiant.

Partons de l'expérience de satisfaction hallucinatoire du désir: le petit confronté au besoin aura recours à une image hallucinée en rapport à l'objet. Cette image de l'objet, qui est sa réponse hallucinatoire, n'est pas une réalité fantasmatique comme on pourrait l'imaginer. Elle est une trace mnésique inscrite en tant que signe de l'objet. Mais ce signe qui évoque la présence dans l'absence de l'objet est quelque chose qui a un rapport tel avec l'objet que cela mérite d'être appelé signifiant, nous dit Lacan, et à partir de là, quelque chose qui a le caractère d'élément discret. Il y a alors production du signifiant dans cette expérience hallucinatoire qui reproduit une satisfaction moyennant... une trace mnésique[2].

L'espace lacanien est donc à différentier de la réalité phantasmatique. Il prend son départ en tant que lieu d'inscription de ces traces mnésiques marquées de jouissance. On perçoit comment l'entrée dans le langage se fait dans un nouage du signifiant à la jouissance. Il y a là un tissage à l'œuvre dans le rêve. Il fait irruption et devient repérable dans tout surgissement des formations de l'Inconscient.

La limite

Freud a raté l'inscription du discours analytique parce qu'il voulait qu'il s'accorde avec le discours scientifique. C'est en ça qu'il a fait erreur. C'était son erre. Il pensait que le discours scientifique devait tenir compte de tous les faits. Or, Lacan va commenter un texte de Freud où l'on peut mesurer à quel point il percevait ce qu'il en de la structure comme étant bien un ailleurs par rapport au discours scientifique.

La question si on peut donner de tout produit de la vie de rêve une complète et assurée traduction dans le mode de s'exprimer de la vie de de veille (Deutung) ne peut pas être traitée abstraitement.

Est-ce qu'on peut traduire dans le langage courant tout produit du rêve, et qui plus, complètement? Peut on transposer tout ce qui se passe dans le rêve dans le langage courant?

Mais sous la forme du rapport avec les relations écrites sous le coup desquelles on travaille à l'interprétation des rêves.

On ne peut pas répondre à la question avec "le mode de s'exprimer de la journée".

Notre activité psychique est tiraillée par deux sortes de buts: l'un est utile, s'adressant aux autres, cherchant à les manipuler. L'autre cherche un plus de jouir immédiat. Le rêve est régi par ce dernier. Ce plus de jouir est produit moyennant le chiffrage.

Le rapport de l'homme au langage est une affaire de signifiants qui se renvoient les uns aux autres. Ca détermine un sujet. Mais le surgissement du sujet déterminé par le chiffrage, se justifie ailleurs. C'est ce qui nous permet de saisir le rêve: l'opération du chiffrage est faite pour la jouissance. On y gagne le Lust-gewinn. Le chiffrage est jouissance.

Mais ce chiffrage n'est pas poussé si loin. Puisque si le rêve est fait uniquement pour protéger le sommeil, la question qui est introduite est celle de ce qui du rêve, dans la mesure où il dépend de la structure du désir, pourrait incommoder le sommeil.

Le chiffrage serait une façon de tisser avec les signifiants ou avec les lettres à partir de la structure du désir, mais dans un but qui serait d'empêcher que le désir réveille le sujet. Le chiffrage viendrait produire une distraction du désir, il l'amortit, il joue avec, sans aller jusqu'au but.

Le chiffrage n'est jamais poussé si loin. Et les moyens de le tisser avec métaphores et métonymies sont caractérisés par Lacan comme imaginaires. Il y a une limite au tissage, c'est le sens sexuel.

La limite est signalée par l'arrivée du sens, du sens sexuel, le sens qui n'a pas de sens, le sens où foire la relation écrite.

Le sens sexuel serait comme un trou qu'on essaie d'approcher dans le rêves par le chiffrage. Cette approche par le jeu de la lettre est jouissif, mais par définition, il foire, parce le sens sexuel ne s'inscrit pas.

C'est là que le rêve se dégonfle, on cesse de rêver, et le sommeil reste à l'abri de la jouissance.

Par le plus de jouir, le chiffrage protège le sommeil de la jouissance, avec son tissu de lettres.

Le chiffrage ne lâchera jamais ce qu'il en est du sens, parce qu'il est là à la place du sens. J'ajouterais pour la compréhension: à la place du sens sexuel, celui qui ne pourra jamais s'écrire.

C'est là que Lacan utilise la notion de limite d'un nombre réel, qui est la meilleure définition du trou, puisqu'elle permet de se passer du sens, de l'imaginaire.

 

Je retrouve ici Cantor, qui n'a pas eu d'analyste pour lui dire qu'il formalisait là le trou du sens sexuel bouché par le langage... sans le savoir. Autrement dit le Réel.

C'est ce réel qui dorénavant deviendra porteur du nom propre, et en tant que tel, nécessaire, ne cessant pas de s'écrire...

Vous voyez l'association du nom propre et du nécessaire qui rappelle le tableau de la sexuation et l'au moins Un. Mais là où le père apparaissait comme fondateur, nous voyons surgir un trou nommé réel, avec quelques conséquences qu'on continuera à essayer de cerner au sein de l'ALI.

 

 

 

 



[1] le souci si banal de l'obsessionnel est bien de venir lire le texte parfait dont les petites saletés et les petites erreurs introduites par sa subjectivité se trouveraient soigneusement écartées, 3 leçons, Lacan et les anciens, de Charles Melman, page 23.

[2]...ce type d'inscription mnésique qui va répondre hallucinatoirement à la manifestation du besoin n'est rien d'autre que ceci: un signe, c'est-à-dire quelque chose qui ne se caractérise pas seulement par un certain rapport avec l'image dans la théorie des instincts, et de cette sorte de leurre qui suffit à éveiller le besoin et non pas à le remplir, mais quelque chose qui, en tant qu'image se situe déjà dans un certain rapport avec d'autres signifiants, avec le signifiant qui lui est directement opposé, qui signifie son absence, avec quelque chose qui est déjà organisé comme signifiant..

 

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