Mathinées lacaniennes

Sur l'exposé de Jean Brini aux journées de topologie

Discussion entre Jean Brini et Virginia Hasenbalg-Corabianu sur le travail présenté par Jean Brini aux dernières journées de topologie de l'Ali. (6 et 7 Mai 2011)

VHC : Cher Jean, plusieurs points de ton exposé avaient attiré mon attention. Je pensais pouvoir tous les dire, mais cela n'a pas été possible. Je reprends ici, si tu veux bien, notre discussion restée en souffrance... Revenons donc au premier des points, que nous avions évoqué quelques minutes avant le début de la matinée de travail : la notion de "point de vue" (propre à l’idée de projection) implique la "présence de quelqu'un", m'avais-tu dit. J'entends que cela, la présence de ce quelqu’un, s'inscrit contre l'idée même du noeud.

JB : Il me semble que la présence de quelqu'UN de localisable dans l'espace même où le noeud est supposé plongé, un regard ou une source de lumière, et qui serait néanmoins extérieur au noeud, ne s'accorde pas avec l'idée que nous devrions consentir à "être dupes du noeud". S'engager dans une lecture du noeud exclut à mon sens que nous placions dans l'espace du noeud quelque chose qui lui serait extérieur, et par rapport à quoi nous serions nous même en position de surplomb.



VHC : (J'ignore pourquoi il m'est nécessaire de le voir dans l'espace, peut-être l'habitude du tricot qui enveloppe le volume du corps? Ou comme un temps logique qui précède la mise à plat, comme un vêtement chiffonné avant d'être repassé?)

JB : On trouve dans Poincaré ( http://hlombardi.free.fr/PoincareDernieresPensees.pdf) un chapitre qui concerne l'espace à trois dimensions qui est passionnant.

Il dit explicitement que nous avons toutes les capacités pour nous construire une intuition à 6 dimensions ou plus si nécessaire. Simplement, notre intuition se cantonne à 3D parce que cela nous confère d'après lui un avantage évolutif. Ce qui l'incite à penser que l'espace que nous habitons est "réellement" à 3D. Cela va à l'encontre de la proposition de Freud tirée de RIP que tu cites souvent.



VHC : Comme tu as pu le voir, cette idée de projection provient du bouquin de Sossinsky lui-même, qui la développe et dessine. Puis, Melman, après les journées, lorsque je lui montrais les images du bouquin en question, a dit: le noeud est une écriture, il n'est pas une projection. Donc, sur ce point, Sossinsky se trompe.

JB : Il me semble que la différence essentielle entre projection et écriture - pour un noeud -  est la suivante : la projection, à moins d'un artifice compliqué, ne rend pas les dessus-dessous visibles. L'effet de consistance, qui fait que deux droites ne peuvent pas se couper, est gommé par la projection, pas par l'écriture. Cela n'implique pas, me semble-t-il que Sossinsky se trompe. Simplement, que nous attachons une importance à quelque chose qui lui est indifférent.

 

VHC :  Je suis allée voir le terme "projection" dans le cd de Lacan. Il l'emploie en effet deux fois dans le séminaire des Non-dupes, et il ne l'emploie plus après. Dans ces occurrences, il est question, en effet, d'imaginaire. Donc, j'ai ici une difficulté en cours, qui tourne autour de la question : une écriture n'est pas une projection. A suivre…

JB : Remarque : la différence entre une photo satellite et une carte est du même ordre. L'écriture élague certaines données, en renforce ou en ajoute d'autres.

J'ai connu une personne dont le métier était, lors de fouilles archéologiques, de dessiner toutes les pièces qui étaient trouvées. Je lui ai demandé pourquoi il fallait dessiner alors que des photos auraient suffi. Elle m'a expliqué que cela n'avait rien à voir, pour la même raison : le dessin ne reproduisait que le nécessaire, et mettait en relief des choses que la photo ne "voyait" pas. Les archéologues ont besoin de personnes dont le métier est de lire les objets et d'écrire ce qu'ils ont lu, sous forme de dessins.



VHC : Par ailleurs, j'ai été très heureuse que Melman puisse trouver dans ton noeud l'écriture de la nouvelle économie psychique.

JB : Moi aussi !! J'ai été surpris que mes propositions de mouvements (de Reidemeister) à partir du noeud de base puissent avoir autant de résonances. Du coup, le "programme de Marc Darmon" semble une piste à explorer avec tout l'attention possible.

 

VHC : Certes. Mais pour revenir à ton noeud, voici ma deuxième question: cela voudrait donc dire que cette nouvelle économie est nouée borroméennement? Pour moi cela veut dire que ça tient, et cela m'étonne. Mais il découle de cela que la-dite économie, et on peut dire avec elle celle de la post-colonisation qui pose à peu près les mêmes questions et que je connais par la force des choses, ne passerait pas par des moments de dénouage. Ce dénouage, ou plutôt, moments de dénouage, était pour moi comme la "projection" une autre hypothèse en quelque sorte fondamentale.

JB : Trop compliqué pour moi pour le moment. Je me limite à des opérations non-chirurgicales, or il n'y a pas de dénouage du noeud borroméen sans coupure de l'un des ronds.

La seule chose qui me semble claire, c'est que les déplacement simples à partir du noeud de base posent déjà des questions qui sont loin d'être triviales.

J.P. Hiltenbrand m'a fait remarquer fort justement que j'obtenais le noeud de la figure (oméga2-oméga3) par déplacement du réel, or m'a-t-il dit, le réel, ça ne se déplace pas comme ça. Très juste ! On peut cependant obtenir le même effet en se dispensant de bouger le réel et en bougeant les deux autres. Les MR sont des mouvements relatifs. Ce dont je suis de plus en plus sûr, c'est que les fioritures que j'explorais ne sont pas si superfétatoires que ça. Bien que j'aime beaucoup l'expression.

 

VHC : Le glissement dont tu parles (Omega 2 plus Omega 3), et que tu dis reprendre ou poursuivre, si j’ai bien compris, d’un travail de Jean Luc Cacciali sur l’anorexie,

JB : Je me réfère à son article dans la revue lacanienne N°7  Les implications cliniques du noeud borroméen : "L'anorexie-boulimie : une addiction au réel ?"

 

VHC : ouvrirait une autre perspective au moment de vacillation subjective par le biais du champ ouvert de la jouissance autre, et la disparition à proprement parler de la jouissance phallique - le sens se détachant par ailleurs d’une vacuole qu’on ne saurait pas nommer…

JB : Quelle vacuole ? je ne comprends pas bien.*



VHC : Tout cela permet alors de voir que le même noeud à 3 permet différentes écritures, et ce sont celles-ci qui seraient déterminantes cliniquement.

JB : Le tout au conditionnel, je suis bien d'accord.

 

VHC : Le point de départ de Marc semblerait aller alors dans cette direction aussi puisqu'il est parti d'une écriture du nœud où un moyen relie les deux autres – donc pas classique non plus.  Si je me rappelle bien, c'était celui du masochisme tel que Lacan le présente dans la 4ème leçon. Et il nous a montré non seulement que son « écriture » n’était pas la même que celle du noeud classique mais en plus qu’il était possible de formaliser l’opération mathématique nécessaire pour le rendre « classique ». L'avantage et la nouveauté de ton travail est de rendre perceptible la modification graduelle des champs définis dans le noeud classique, et il nous permet du coup de voir la nécessité qu'il soit écrit ainsi pour que le serrage de l'objet soit possible grâce aux jouissances qui le bordent. Le glissement dont tu parles permet de voir la distorsion des champs qui, de n'être pas des points coincés par trois droites, resteraient innominés ou aberrants.  En résumé, le nœud borroméen à trois ronds peut s'écrire de multiples formes.

JB : En fait, une infinité, si on admet un nombre de MR aussi grand que l'on veut. C'est pourquoi je me suis limité à ceux qui sont "proches" du noeud classique.

 

VHC : Mais une seule permettrait le serrage de l'objet, et les distinctions des jouissances.

JB : Pas une seule ! quatre : RSI-L, RSI-D, RIS-L, RIS-D

 

VHC : Le travail de Marc permettrait de formaliser ces différentes écritures en passant par une tresse. On pourrait s'amuser à transcrire le tien lors de la prochaine mathinée...

JB : C'est sûrement possible et sans doute intéressant



VHC :  J'aimerai que tu me dises si cette lecture te semble en accord avec ton travail.

JB : Aucun doute là dessus.

 

VHC : Avec mon amitié,

Virginia

A suivre ...

Amitiés,

Jean BRINI

 

 

 

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