Mathinées lacaniennes

Sommes-nous des anthropophages modernes? conférence d'Angela jesuino

Sommes-nous des anthropophages modernes ?

Angela Jesuino

ConfĂ©rence Ă  la Maison de l’AmĂ©rique latine

4 janvier 2012

L’anthropophage, en ce qu’il nous offre Ă  cerner la diffĂ©rence entre incorporation et dĂ©voration,

nous permet-il de nous interroger sur la clinique contemporaine dans ses fondements ?

Nous partirons de l’anthropophagie culturelle brĂ©silienne et de la question qu’elle pose quant Ă  l’identification,

pour penser ce que serait le rapport « moderne » du sujet au signifiant.

Le thÚme choisi cette année a pu surprendre.

Donc je vais commencer en essayant d’apporter quelques prĂ©cisions par rapport Ă  notre visĂ©e.

De quelle anthropophagie parlons-nous ? Quand nous parlons de l’extension du domaine de l’anthropophagie, qu’est-ce que cela sous-tend ? De quoi voulons-nous parler?

Dans l’argument nous avons insistĂ© sur l’intĂ©rĂȘt renouvelĂ© que l’anthropophagie suscite aujourd’hui, intĂ©rĂȘt qui dĂ©passe le domaine de l’anthropologie et englobe aussi bien l’art contemporain que la philosophie dans une rĂ©appropriation du concept de dĂ©voration cher Ă  LĂ©vi-Strauss. Nous pensions alors par exemple, Ă  l’exposition « Tous cannibales » Ă  la Maison Rouge l’hiver dernier, immense succĂšs du public Ă  Paris et Ă  Berlin, Ă  l’accueil trĂšs favorable en France du livre MĂ©taphysiques cannibales Ă©crit par Eduardo Viveiros de Castro - un anthropologue brĂ©silien - mais on n’avait pas pu anticiper sur ce qu’une chaine de TL hollandaise a cru bon offrir Ă  son public quelques jours avant NoĂ«l : les deux prĂ©sentateurs de l’émission aprĂšs avoir fait prĂ©lever des morceaux de leur propre chair ont fait une dĂ©gustation de chair humaine en direct devant un public mĂ©dusé !

Vous voyez bien qu’entre l’anthropophagie ritualisĂ©e des peuples dits primitifs, le retour du thĂšme de la dĂ©voration cannibale dans l’art contemporain et le passage Ă  l’acte cannibale Ă  des fins mĂ©diatiques, nous ne sommes pas dans le mĂȘme registre.

En ce que me concerne et quand j’ai proposĂ© ce titre Ă  nos collĂšgues du cartel Qu’est-ce qu’on mange ? Extension du domaine de l’anthropophagie, j’avais comme projet mettre au travail une distinction pas facile Ă  opĂ©rer en psychanalyse ( si elle existe!) entre dĂ©voration et incorporation. Mon hypothĂšse Ă©tant que cet intĂ©rĂȘt accru pour l’anthropophagie dans les arts et la philosophie par exemple, Ă©tait Ă  lire comme une mise en avant de la dĂ©voration en dĂ©triment de l’incorporation dans la modernitĂ©. C’est une hypothĂšse que je vais essayer de dĂ©ployer ici avec cette question en prime : est-ce que nous sommes dans une conjoncture oĂč la distinction classique entre d’un cĂŽtĂ© la dĂ©voration de l’objet et de l’autre, l’incorporation du signifiant reste Ă  l’ordre du jour ? Ou bien l’anthropophagie non ritualisĂ©e, sortie du contexte du lien social qui la codifiait nous rĂ©serve-t-elle des surprises ? Et si surprise il y a, de quelle cĂŽtĂ© viendrait-elle ? OĂč est passĂ©e la mĂ©taphore qui, dans l’anthropophagie rituelle, rendait compte du rapport Ă  l’altĂ©rité ?

Il faut prĂ©ciser d’emblĂ©e que mon intĂ©rĂȘt pour l’anthropophagie, qui ne date pas d’aujourd’hui comme certains d’entre vous les savent, vient de l’anthropophagie dite « culturelle » brĂ©silienne et de ce que je lui suppose comme abord structural de notre subjectivitĂ© et de notre lien social.

Mais aujourd’hui je voulais faire un pas de plus.

Ce que l’anthropophagie culturelle brĂ©silienne rend compte Ă  mon sens c’est d’un rapport au signifiant qui ne passerait pas par l’opĂ©ration d’incorporation du signifiant mais par sa dĂ©voration avec des consĂ©quences cliniques qui serait Ă  dĂ©cliner. PrĂŽner la dĂ©voration Ă  la place de l’incorporation du signifiant a des consĂ©quences dans le processus d’identification du sujet bien sĂ»r, mais bien au-delĂ  de ça, dans le rapport du sujet au signifiant lui-mĂȘme. L’idĂ©e est que le rapport du sujet au langage se trouverait de ce fait modifiĂ©. Et par la mĂȘme occasion sa relation Ă  l’identification, au corps, Ă  la nomination et Ă  la filiation.

Si je vous dĂ©voile d’entrĂ©e de jeu mes hypothĂšses de travail c’est pour essayer de vous rendre sensible Ă  l’intĂ©rĂȘt que cette question peut avoir pour les psychanalystes - mais peut-ĂȘtre pas seulement - et aussi pour expliciter d’emblĂ©e un des paris qui nous a servi d’ouverture Ă  ce cycle Ă  savoir que l’anthropophagie, si on la prend du cĂŽtĂ© de la dĂ©voration signifiante, peut nous dĂ©boucher les oreilles en ce qui concerne la clinique contemporaine dans ces fondements et pas seulement dans sa phĂ©nomĂ©nologie.

Ceci Ă©tant posĂ©, vous pourriez lĂ©gitimement me demander : d’oĂč je sors de telles hypothĂšses fortes de travail ? Je vais essayer de les Ă©tayer en travaillant ce soir avec vous Ă  partir de trois fils qui ont guidĂ© ma rĂ©flexion dans une lecture qui se veut transversale, qui se veut de l’ordre d’un tissage et que je vous annonce de façon programmatique.

1) La description des rituels anthropophages des indiens brĂ©siliens rapportĂ©s par des voyageurs Ă©trangers notamment au 16Ăšme siĂšcle pour repĂ©rer ce qu’il en Ă©tait pour eux de la dĂ©voration de l’objet et de l’incorporation signifiante.

2) Comment Oswald de Andrade Ă  partir des descriptions de ces rituels a construit son anthropophagie culturelle oĂč la dĂ©voration a pris toute la place et a servi de pierre d’angle pour toute sa thĂ©orisation ultĂ©rieure : une philosophie de la dĂ©voration qui a dĂ©bouchĂ©e sur le retour du matriarcat technicisĂ©e et sur une utopie prĂ©sidĂ©e par l’homme ludens.

3) Ce que Freud et Lacan chacun Ă  sa façon ont pu nous enseigner sur la dĂ©voration et l’incorporation et les consĂ©quences que nous pouvons tirer de cet enseignement pour lire notre clinque actuelle.

Donc vous l’avez compris, je vais essayer de parler ici de l’anthropophagie autrement que comme le retour d’un fantasme archaĂŻque relevant seulement du registre de l’oralitĂ©. Je vais essayer d’interroger l’anthropophagie en faisant le pari qu’elle peut relever d’un traitement spĂ©cifique du signifiant. Quel rapport l’anthropophage en mangeant la chair de l’autre peut avoir avec le signifiant ? Qu’est-ce qu’il incorpore, qu’est-ce qu’il dĂ©vore ?

Que nous dit Hans Staden - ce voyageur allemand qui a Ă©tĂ© capturĂ© par une tribu indigĂšne brĂ©silienne et qui a rĂ©ussi Ă  s’échapper et dont le rĂ©cit a fait le tour du monde de l’époque - sur les rituels anthropophages de ces indigĂšnes qui ne faisaient la guerre qu'avec la seule finalitĂ© de capturer de prisonniers et non pas pour acquĂ©rir des nouveaux territoires? Que peut-il nous dire de ce cannibalisme systĂ©matique, puisque tous les prisonniers Ă©taient tuĂ©s, puis mangĂ©s selon un rite théùtrale invariable, aprĂšs un temps de captivitĂ© plus au moins long?

« Quand le prisonniers arrivent au village, les femmes et les enfants les accablent de coups; (...) Ensuite les sauvages les attachent fortement afin qu'ils ne puissent pas s'Ă©chapper; puis ils les mettent sous la garde d'une femme qui vit avec eux. Si cette femme devient grosse, ils Ă©lĂšvent l'enfant; et quand l'envie leur prend, ils le tuent et le mangent. Ils nourrissent bien leur prisonnier. Au bout d'un certain temps, ils font leur prĂ©paratifs (...) Lorsque tout est prĂ©parĂ©, ils arrĂȘtent le jour du massacre, ils invitent les habitants des autres villages Ă  assister Ă  la fĂȘte (...) Quand les hĂŽtes arrivent (...) le chef les salue, en disant : « Venez nous aider Ă  dĂ©vorer notre ennemi »[1]

S'en suit un rituel fort long et complexe fait des danses, chants, beuveries, prĂ©paration des corps des tous les participants et aussi prĂ©paration de la massue qui servira Ă  l'exĂ©cution. Au moment venu «Le principal chef s'avance alors, prend (la massue) et la passe une fois entre les jambes de l'exĂ©cuteur, ce qu'ils regardent comme un honneur. Celui-ci la reprend, s'approche du prisonnier et lui dit : « Me voici! Je viens pour te tuer; car les tiens ont tuĂ© et dĂ©vorĂ© un grand nombre des miens» Le prisonnier lui rĂ©pond : « Quand je serai mort, mes amis me vengeront » Au mĂȘme instant, l'exĂ©cuteur lui assĂšne sur la tĂȘte un coup qui fait jaillir la cervelle. Les femmes s'emparent alors du corps, le traĂźnent auprĂšs du feu, lui grattent la peau pour la blanchir et lui mettent un bĂąton dans le derriĂšre pour qui rien ne s'en Ă©chappe »[2]

Staden décrit alors en détail le dépeçage et le partage du corps fait par les hommes et le traitement réservé aux entrailles qui reste l'affaire des femmes et des enfants, qui sont quant à eux chargés de manger les restes. Il conclut en disant : « AussitÎt que tout est terminé, chacun prend son morceau pour retourner chez lui »[3]

Un seul homme ne participe pas Ă  l’agape rituelle : le meurtrier. Juste aprĂšs l’exĂ©cution il est tenu de vomir, puis de jeĂ»ner pendant une lune (l'Ă©quivalent d'un mois), il doit porter le deuil de la victime et modifier son nom. C’est le traitement rĂ©servĂ© au meurtrier qui va maintenant nous intĂ©resser :

« L’exĂ©cuteur ajoute un nom au sien, et le chef lui trace une ligne sur le bras avec la dent d'un animal sauvage. Quand la plaie est refermĂ©e, la marque se voit toujours, et ils regardent cette cicatrice comme un signe d'honneur »[4]

Jean de LĂ©ry, dans son Histoire d’un voyage faite en la terre du BrĂ©sil publiĂ© en 1578, nous en donne une description plus dĂ©taillĂ©e :

«Quant Ă  celui ou ceux qui ont commis ces meurtres, rĂ©putant Ă  cela grand gloire et honneur , dĂšs le mĂȘme jour qu'ils auront fait le coup, se retirant Ă  part, ils se feront non seulement inciser jusqu'au sang la poitrine, les bras, les cuisses, les gras de jambes et autres parties du corps, mais aussi, afin que cela paraisse toute leur vie, ils frottent ces taillades de certaines mixtions et poudre noir qui ne se peut jamais effacer; tellement que tant plus qu'ils sont ainsi dĂ©chiquetĂ©s, tant plus connaĂźt-on qu'ils ont beaucoup tuĂ© de prisonniers et par consĂ©quent sont estimĂ©s plus vaillants par les autres »[5]

Hans Staden lui mĂȘme revient sur cette question de la nomination lors d'un autre passage :

« La plus grande gloire chez ces Indiens est d'avoir pris et tué un ennemi; et ils ont l'habitude de se donner autant de noms qu'ils en ont tué. Ceux qui en portent un grand nombre sont regardés comme les principaux de la nation »[6]

Ce lien entre meurtre et nom est aussi mentionné par Thévet dans son ouvrage de 1585 :

« Un point ai-je à rappeler, à savoir que les Toupinambaux, Toupinenquin, Touaja et autres, qui sont issus d'entre eux, ont cette loi touchant le meurtre de leurs ennemis que sitÎt qu'ils en ont tué un, ils prennent un nom nouveau, et pour ce ne laissent-ils pas de retenir le leur propre, qu'ils ont eu auparavant de ceux qu'ils ont tué . Que si d'aucun n'en a point tué, et qu'il ne fasse que commencer en ce métier, il change le nom qu'il avait en enfance, au nom qu'il lui agrée. Et est une maxime inviolable entre eux qu'ils prennent autant de noms, qu'ils tuent de leurs ennemis. Or celui qui a le plus de noms, est le plus brave, prisé et réputé, d'avoir mis à mort le plus d'ennemis ... »[7]

Pourquoi je vous raconte tout cela? Pour faire valoir dans ce rituel, une espĂšce de dichotomie: il y a celui qui tue et ceux qui mangent.

CĂŽtĂ© tribu, cĂŽtĂ© mangeurs, la place rĂ©servĂ© Ă  l’ennemi est celle d'un objet Ă  ĂȘtre dĂ©vorĂ© entiĂšrement, objet de haine et de vengeance, objet Ă  qui on souhaite tout le mal mais qui va ĂȘtre dĂ©vorĂ© jusqu’aux entrailles sans qu’on ne laisse aucun reste. Ce qui est dĂ©vorĂ© c’est ce qu’on haĂŻt mais dont on savoure la chair et la graisse, dont on boit le sang, rituel maintes fois rĂ©pĂ©tĂ© jusqu’à la prochaine guerre, la prochaine prise, la prochaine vengeance. DĂ©voration donc dans le rĂ©el de la chair de ce que je haĂŻs mais que je mange et dont je ne crache rien. Ici il n’y a pas de mĂ©taphore, je mange rĂ©ellement l’autre. CĂŽtĂ© mangeurs, il faut croire, pas d’autre consĂ©quence que la digestion et la relance de la logique guerriĂšre.

D’autre part, du cĂŽtĂ© de celui qui tue, il est assignĂ© au jeĂ»ne, il ne dĂ©vore rien. Son acte meurtrier a des consĂ©quences qu’il assume individuellement et qui lui assurent gloire et pouvoir. L’inscription de cet acte se fait dans un double registre : sur son corps, par la scarification et dans le registre de la nomination par le rajout d'un nom. Pouvons-nous soutenir - vu la trace symbolique indĂ©niable laissĂ©e Ă  la fois sur le corps de ces peuples sans Ă©criture que dans le rajout du nom - qu’il s’agit ici d’une opĂ©ration d'incorporation ? Je suis tentĂ© de le penser mĂȘme s'il faut attirer votre attention sur deux aspects importants de cette incorporation: d'une part nous sommes ici dans le registre du multiple : autant de noms que d’ennemis tuĂ©s, et d'autre part ce qui est incorporĂ©e est de l'ordre de l'altĂ©ritĂ© radicale, forme de vengeance qui Ă©tait pour eux, il faut le savoir, l’expression suprĂȘme de la justice.

De toute Ă©vidence, l’opĂ©ration mise en place cĂŽtĂ© mangeurs et cĂŽtĂ© tueur ne semble pas ĂȘtre la mĂȘme ni avoir les mĂȘmes consĂ©quences, mĂȘme si nous pouvons penser que ces deux places - celle du tueur et celle du mangeur - sont sĂ»rement indissociables et que lĂ  du coup, il ne peut pas y avoir l’un sans l’autre.

Ce qui est trĂšs intĂ©ressant et je pense que vous y ĂȘtes sensibles c’est que dans ce rituel divisĂ© comme cela entre dĂ©voration de l’objet d’un cĂŽtĂ©, incorporation du signifiant de l’autre, nous retrouvons ce que nous pourrions appeler les deux Ă©tapes de la thĂ©orie de l’identification en psychanalyse.

Cependant je voudrais attirer votre attention sur quelque chose qui m’a sautĂ© aux yeux en relisant justement ce texte magistrale de Freud qui est Totem et Tabou : le repas totĂ©mique cher Ă  Freud ce n’est pas la mĂȘme chose, ce n’est pas du mĂȘme ordre que ce que l’anthropophagie rituelle brĂ©silienne en tout cas, met en avant : nous on mange l’autre et pas le pĂšre.

En effet, dans le monothĂ©isme notamment chrĂ©tien comme nous rappelait Cl. Landman « ceci est mon corps » de l’eucharistie, peut ĂȘtre l’horizon mystique et mĂ©taphorique de la matĂ©rialitĂ© de l’incorporation. Mais en ce qui nous concerne, nos ancĂȘtres ont mangĂ© de la chair humaine sans aucune mĂ©taphore et ce n’était pas celle du pĂšre, de l’ancĂȘtre commun, mais celle de l’ennemi, de l’étranger. Cela suffit-il pour changer la donne ? Ou il faut supposer qu’ils Ă©taient parfaitement au clair avec un autre texte magistral de Freud : MoĂŻse et le monothĂ©isme oĂč il soutient la thĂšse que le pĂšre dans l’autre est Ă©tranger ?

Si on est un petit peu sĂ©rieux il me semble qu’il faut tenir compte de ces diffĂ©rences importantes entre le repas totĂ©mique et le repas anthropophage.

Cela d’ailleurs n’a pas Ă©chappĂ© me semble-t-il Ă  Oswald de Andrade qui, dans son manifeste de 28, s’est attaquĂ© de front au texte de Freud lui-mĂȘme ;

***

Je prends lĂ  mon deuxiĂšme fil car la question qui se pose Ă  nous maintenant est celle de savoir ce qu’Oswald de Andrade en a fait de ce rituel anthropophage. Il a fait une marque de la culture brĂ©silienne. Il en a fait le manifeste Anthropophage. Le contexte ici est important : il s'agit de dĂ©fendre un art national. Le manifeste antĂ©rieur, celui de la PoĂ©sie Pau Brasil - qui est un manifeste sur la langue elle-mĂȘme : « la langue sans archaĂŻsmes, sans Ă©rudition. La contribution millionnaire de toutes les erreurs. Comme nous parlons. Comme nous sommes » - annonçait dĂ©jĂ  le programme : dĂ©finir le national et l’étranger et nous donner un mode d’emploi.

Autrement dit, comment faire avec ce qui nous vient de l’Autre justement ?

Le mode d’emploi qui semble valoir est assez simple et il se trouve dans le Manifeste Anthropophage : absorber toujours et directement le tabou. L'anthropophagie y est mise en avant comme seul lien social et unique loi du monde.

« Anthropophagie. Absorption de l'ennemi sacré. Pour le transformer en totem. L'humaine aventure. La terrestre finalité. Seuls les pures élites ont su réaliser l'anthropophagie charnelle qui porte en elle la plus haute compréhension de la vie et se joue de tous les maux identifiés par Freud, les maux évangélistes. Ce qui se produit ce n'est pas une sublimation de l'instinct sexuel. C'est l'échelle thermométrique de l'instinct anthropophage »

Vous voyez l’attaque directe, le refus catĂ©gorique du texte de Freud dans ce qui justement pourrait venir faire incorporation et ses consĂ©quences. Il est en effet trĂšs explicite : « l’indien ne dĂ©vore pas par gourmandise mais dans un acte symbolique et magique oĂč se trouve toute sa comprĂ©hension de la vie et de l’homme. Il s’agit simplement de la transformation du Tabou en Totem, autrement dit de la limite et de la nĂ©gation en Ă©lĂ©ment favorable. Vivre c’est totĂ©miser ou violer le tabou »

Dans ce contexte il ne me semble pas abusif de souligner ici le choix d'Oswald de Andrade en lisant Staden : il a privilĂ©giĂ© le cĂŽtĂ© mangeurs du rituel anthropophage et donc ce qui relĂšve avant tout de la dĂ©voration. J’ai envie de dire que l’Uncorporation est laissĂ©e aux indiens et nous brĂ©siliens nous avons rĂ©cupĂ©rĂ©e la dĂ©voration en hĂ©ritage. Vous voyez que l'enjeu est de taille : essayer de prĂ©ciser l'opĂ©ration psychique qui sert de soubassement Ă  l'anthropophagie culturelle brĂ©silienne Ă©levĂ©e au rang de marque de notre culture et bien sĂ»r aussi de notre subjectivitĂ©.

Mais comme j’essaie de faire entendre l’anthropophagie d’Oswald de Andrade ne se rĂ©duit pas Ă  un manifeste d’affirmation de la littĂ©rature nationale comme pense certains.

En 1950, Oswald de Andrade reprend l’idĂ©e de l’Anthropophagie mais cette fois-ci pour l’ériger en Weltanschaung et Ă©crit La Crise de la Philosophie Messianique oĂč il annonce – ce sont ces mots – la faillite du rĂ©gime paternel. Pour lui aussi, le monde se divise en deux hĂ©misphĂšres culturels : Matriarcat et Patriarcat. Il nous averti qu’il y a une radicale opposition des concepts qui dĂ©bouche sur une radicale opposition de conduites.

Retrouvons-nous ici le partage entre incorporation et dévoration?

De quoi s’agit-il ? Le Patriarcat selon lui recouvre le monde de l’homme civilisĂ©, de culture messianique, basĂ© sur un tripode : le fils de droit paternel, la propriĂ©tĂ© privĂ©e du sol et un Etat de classes. A cela il oppose le Matriarcat, le monde de l’homme primitif, de culture anthropophage avec un autre tripode : le fils de droit maternel, la propriĂ©tĂ© collective du sol et un Etat sans classes ou l’absence d’Etat.

Dans une dĂ©marche qui prend en compte la dialectique, Oswald de Andrade nous donne la « formulation essentielle de l’homme comme problĂ©matique et comme rĂ©alité »  qu’il dĂ©veloppe comme il se doit, en trois temps :

« une thĂšse : l’homme naturel,

une antithĂšse : l’homme civilisĂ©,

et une synthĂšse : l’homme naturel technicisé »

AprĂšs avoir constatĂ© l’échec de l’identification par incorporation et affirmĂ© que « la vie est

dĂ©voration » Oswalde de Andrade nous annonce le retour du Matriarcat mais pas n’importe lequel. Il rĂ©intĂšgre la vie primitive dans la civilisation et propose la sociĂ©tĂ© matriarcale de l’ñge des machines. Le matriarcat c’est donc un retour, mais marquĂ© par un progrĂšs : il s’agit maintenant de l’homme primitif technicisĂ©, de la barbarie technicisĂ©e, oĂč toute la place est faite au progrĂšs de la sociĂ©tĂ© industrielle avec les avancĂ©es de la technique. Le progrĂšs et la technique vont permettre quoi ? Le retour de l’oisivetĂ© et sa dĂ©mocratisation. Et c’est avec ce signifiant lĂ  qu’Andrade va tisser le fil de son utopie sociale fruit donc de la faillite du pĂšre, du retour du matriarcat avec sa culture anthropophage et du progrĂšs de la technique.

Ecoutons quelques extraits de l’Utopie oswaldiana qui peut nous laisser rĂȘveur sur l’actualitĂ©

de ses propos :

« Dans le monde hyper technicisĂ© qui s’annonce, lorsque les derniĂšres barriĂšres du

Patriarcat seront tombĂ©es, l’homme pourra gaver sa paresse innĂ©e, mĂšre de la fantaisie, de

l’invention et de l’amour. AprĂšs le Faber, le Viator et le Sapiens va prĂ©valoir alors l’homme

ludens. Dans l’attente sereine de la dĂ©voration de la planĂšte par l’impĂ©ratif de sa destinĂ©e

cosmique »

« La masse dĂ©mocratique qui monte cherche Ă  rĂ©aliser ici bas l’oisivetĂ© promise par les

religions dans le royaume du ciel et nous assistons Ă  une dĂ©mocratisation de l’oisivetĂ© et de

la culture ». « Toute l’humanitĂ© marche vers l’oisivetĂ©. Le BrĂ©sil a Ă©tĂ© seulement l’horizon

utopique de l’oisivetĂ©. Mais il l’a Ă©tĂ© de façon splendide »

Dans des entretiens encore plus tardifs qui datent d’un peu avant sa mort en 54, Andrade

ne lĂąche rien, prĂŽne une philosophie de la dĂ©voration et lance : « Nous les brĂ©siliens nous offrons la clef que le monde cherche aveuglement : l’Anthropophagie »

La philosophie de la dĂ©voration implique une conception matriarcale d’un monde sans Dieu

oĂč  la dĂ©voration porte en soi l’immanence du danger. Il n’y a pas, contrairement Ă  une conception patriarcale et messianique, une transcendance du danger et une possible intervention divine et dĂ©finitive. L’anthropophage se voit de ce fait livrĂ© Ă  la peur ancestral face Ă  la vie qui est dĂ©voration pure.

Cela nous permet maintenant de mieux dĂ©finir l’anthropophage selon Oswald de Andrade :

Il est celui qui n’incorpore rien, encore moins de point fixe, qui vit dans un monde rĂ©git par la « philosophie de la dĂ©voration », fils du progrĂšs technique qui lui ouvre la porte de l’oisivetĂ© et de la construction d’un homme ludens, c'est-Ă -dire le parfait citoyen du matriarcat technicisĂ©.

En refusant Totem et Tabou, il refuse le patriarcat et ce qui s’en dĂ©duit. Il refuse la morale chrĂ©tienne et sa culpabilitĂ©. Il met en place la philosophie de la dĂ©voration, mot clĂ© du matriarcat et de l’utopie oswaldienne  prĂ©sidĂ©e par l’homme ludens.

Pourquoi je vous amĂšne aussi loin dans la pensĂ©e d’Oswald de Andrade?

Pour Ă©tayer ma thĂšse de dĂ©part : ce qui est en jeu dans l’anthropophagie c’est le rapport au signifiant voire sa transmission. Quand Andrade met la dĂ©voration comme pierre angulaire du matriarcat de quoi nous parle-t-il ? Sinon d’une autre forme de transmission du signifiant ? Car nous savons que dans le matriarcat justement la transmission du phallus, pour ĂȘtre explicite, se fait par une voie spĂ©cifique, diffĂ©rente de celle Ă©tablie dans le patriarcat qui suppose lui, l’Uncorporation.

***

Prenons maintenant le troisiĂšme fil, celui de ce que nous enseigne la psychanalyse sur la dĂ©voration et l’incorporation. Ce n’est pas tout Ă  fait Ă©vident d’en faire la diffĂ©rence d’emblĂ©e.

Comment la psychanalyse parle de la dévoration ?

Je vais retenir chez Freud quelques citations tout au long de son Ɠuvre pour vous signaler comment dans le texte freudien les termes de dĂ©voration, incorporation et identification semblent imbriquĂ©s sans qu’on puisse vraiment les diffĂ©rencier. La dĂ©voration de l’objet vaut incorporation et sert de prototype Ă  l’identification:

1905 in Trois essais  sur la vie sexuelle:

« Une premiĂšre organisation sexuelle prĂ©gĂ©nitale de cette sorte est l’organisation orale ou, si l’on veut, cannibalique. L’activitĂ© sexuelle n’y est pas encore sĂ©parĂ©e de l’ingestion de nourriture, les opposĂ©s ne sont pas encore diffĂ©renciĂ©s en elles. L’objet de l’une de ces activitĂ©s est aussi celui de l’autre, le but sexuel consiste en l’incorporation de l’objet, prototype de ce qui jouera plus tard, en tant qu’identification, un rĂŽle psychique tellement significatif »

1913 in Totem e Tabou :

«  et par l’acte de le dĂ©vorer ils rĂ©alisaient l’identification avec lui, chacun d’entre eux acquĂ©rant ainsi une partie de sa force »

1915 in Pulsion et destins de la pulsion :

« Nous reconnaissons le stade d’incorporation ou de dĂ©voration comme Ă©tant la premiĂšre de ces finalitĂ©s – un type d’amour qui est compatible avec l’abolition de l’existence sĂ©parĂ©e de l’objet et qui donc peut ĂȘtre dĂ©crite comme ambivalente »

1938 in Moise et le monothéisme :

« Nous pouvons comprendre le cannibalisme comme une tentative d’assurer une identification avec lui (le pĂšre), par l’incorporation d’un morceau de lui »

.

Que nous dit Lacan notamment dans la leçon du 05 juin 1957 de son sĂ©minaire La relation d’objet ?

« (la castration maternelle) nous la voyons dans la situation primitive en tant qu’elle implique pour l’enfant la possibilitĂ© de la dĂ©voration et de la morsure »

« il y a une antĂ©rioritĂ© de la castration maternelle, la castration paternelle en est un substitut qui n’est pas moins terrible peut-ĂȘtre mais qui est certainement plus favorable parce que lui est susceptible de dĂ©veloppement, au lieu que dans l’autre cas pour ce qui est de l’engloutissement et de la dĂ©voration par la mĂšre, c’est sans issue de dĂ©veloppement »

« C’est trĂšs prĂ©cisĂ©ment entre ces deux termes - un oĂč il y a un dĂ©veloppement dialectique possible ,une rivalitĂ© avec le pĂšre, un meurtre du pĂšre possible, que le complexe de castration est fĂ©cond dans l’ƒdipe, au lieu qu’il ne l’est pas du cĂŽtĂ© de la mĂšre, pour une simple raison, c’est qu’il est tout Ă  fait impossible d’évider de la mĂšre parce qu’elle n’a rien qu’on puisse lui Ă©vider.

Puis dans son sĂ©minaire sur l’Identification :

« L’identification de la premiĂšre espĂšce celle singuliĂšrement ambivalente se fait sur le fond de l’image de la dĂ©voration assimilante »

Chez Lacan donc la dĂ©voration semble se situer dans un premier temps du cĂŽtĂ© de la castration maternelle, cĂŽtĂ© oĂč le sujet ne trouve aucune issue dialectique. Cela alimente les fantasmes de dĂ©voration par la mĂšre et son corollaire, la possibilitĂ© pour l’enfant de mordre, de dĂ©vorer.

Par ailleurs ce n’est pas dans le sĂ©minaire sur l’identification que Lacan abordera la question dĂ©licate du premier type d’identification avancĂ©e par Freud : l’identification primordiale au pĂšre. Il sera dons beaucoup plus prĂ©cis dans la leçon du 03 mars 65 de son sĂ©minaire sur Les problĂšmes cruciaux pour la psychanalyse oĂč, si j’ose dire, il prend le problĂšme de l’incorporation Ă  bras le corps.

Sans revenir sur les citations elles mĂȘme, on peut s’appuyer sur le texte de Lacan pour avancer que du repas totĂ©mique Ă  l’Uncorporation, la psychanalyse s’est servi du mythe cannibale pour rendre compte - selon Freud – du rapport au pĂšre, de l’identification primordiale, de l’origine de l’idĂ©al du moi, de la morale et de la religion et - selon Lacan- de la prise du sujet dans le langage.

Dans un cas comme dans l’autre, cette identification primordiale au pĂšre ou cette mise en place du Un dans l’Autre ou encore cette mise en place de la batterie minimale des signifiants, S1 et S2 d’oĂč Lacan va dĂ©duire l’écriture du sujet divisĂ© et de l’objet a, la logique du fantasme et la dialectique du dĂ©sir, est le dĂ©part nĂ©cessaire Ă  toute autre identification Ă  venir, y compris sexuelle.

Nous savons aussi, que cette incorporation primordiale, cette prise du signifiant dans le corps, in-corpore, est ce qui forge le corps que nous avons et la distribution de jouissance qui lui revient. Nous savons aussi que c’est de lĂ  que peut nous venir un pĂšre d’oĂč nous pouvons nous rĂ©clamer pour Ă©tablir une filiation et faire valoir une nomination.

Que se passe-t-il si on dĂ©vore le Un au lieu de l’incorporer comme c’est mon hypothĂšse ici ? Il faut souligner que cette dĂ©voration du signifiant dont je suis partie pour faire cette lecture de l’anthropophagie, n’est Ă©crite nulle part, ni chez Freud, ni chez Lacan et mĂȘme pas chez Andrade. Cette hypothĂšse est donc le rĂ©sultat du tressage de ces trois fils de dĂ©part mais pas seulement.

Je pense surtout pouvoir la dĂ©duire actuellement de la clinique subjective et social pas seulement au BrĂ©sil, mĂȘme si cela reste paradigmatique pour moi.

Quelles seraient les consĂ©quences de cette mise en avant, de cette prĂ©valence de la dĂ©voration ? Quelles seraient les consĂ©quences si l’anthropophage accomplit son rĂȘve de rĂ©ussir une incorporation sans aucune consĂ©quence symbolique  comme nous l’indiquait Charles Melman dĂ©jĂ  en 1989 ?

Comment ces conséquences se déclinent-t-elles ?

Dans les affres de l’identification : s’il est vrai que nous dĂ©vorons pour refuser l’incorporation, pour refuser l’identification, la soumission au signifiant, la soumission au Un, le prix Ă  payer est celui d’ĂȘtre multiple.

Lorsqu'on est multiple, qui est la thĂšse que j’ai dĂ©jĂ  dĂ©fendu ailleurs, lorsqu'on on ne se rĂ©fĂšre pas au Un du comptage justement, quel rapport pouvons-nous avoir avec l’altĂ©rité ? Que dire d'autre que l'altĂ©ritĂ© justement nous la dĂ©vorons? Quel rapport pouvons-nous avoir avec l’étranger ? D’ailleurs qui viendrait faire figure d'Ă©tranger si moi-mĂȘme je suis mutant ? Si je peux changer de sexe, de corps, d’identité ? Si je me meus dans un espace oĂč la jouissance du corps tend Ă  effacer le trait, si je viens d’une culture oĂč le carnaval - pour citer encore une fois Oswald de Andrade - est la « manifestation religieuse de la race » ? Si je me meus dans un espace oĂč c’est le prĂ©nom qui me prĂ©sente, c’est-Ă -dire mes insignes imaginaires ? L’identification sexuelle n’échappe Ă©videmment pas Ă  cette logique : lĂ  aussi nous sommes multiples, bisexuelles, aptes au travestissement et plus si affinitĂ©s.

Dans la prévalence du corps dans la culture et son traitement :

Force est de constater que le corps a une place prĂ©gnante dans la culture, au point qu’on pourrait parler d’un « corps Ă  tout faire. » Pourquoi une telle place ?

Peut-ĂȘtre faudrait-il avancer que c’est le corps qui nous fait tenir dans la mesure oĂč il se proposerait, dans sa jouissance, comme seul point fixe dont le sujet peut se prĂ©valoir. Cela peut se lire cliniquement non seulement dans le cĂŽtĂ© festif du corps au BrĂ©sil mais aussi dans des manifestations massives d’angoisse quand le corps est mis en question dans son image ou dans sa chair.

Pourquoi insister sur cette dimension du corps dans sa jouissance  au détriment du trait identificatoire ?

Si nous dĂ©vorons du Un au lieu de l’Un-corporer, quel serait le statut de ce corps ? Un corps pas tout phallique ? Pas tout colonisé  par le Un ? Pas tout corpsifié ? Un corps plus « libre » Ă  l’égard de cet Un ? Corps du coup livrĂ© sans retenu Ă  une forme de jouissance Autre ?

Cela pourrait ĂȘtre une piste pour expliquer le traitement du corps au BrĂ©sil :

-Ă  la fois corvĂ©able Ă  merci dans la chirurgie esthĂ©tique, rĂ©pondant aux dĂ©rives identitaires, corps plastique au service d’une image Ă  parfaire sans aucune butĂ©e,  pris dans un court-circuit pulsionnel.

- Ă  la fois, lieu oĂč on donne Ă  « lire », oĂč on vient inscrire ( ?) la filiation, la nomination et la descendance.

Dans la problĂ©matique de la filiation toujours Ă  vĂ©rifier, Ă  rĂ©inventer. Un appel incessant au religieux vient tĂ©moigner de l’espoir que nous gardons d’acquĂ©rir enfin la filiation qui convient toujours sous le mĂȘme modĂšle : nouvelle nomination en langue Ă©trangĂšre de prĂ©fĂ©rence, nouvelle famille spirituelle, nouveaux ancĂȘtres, avec Ă  la clef la possibilitĂ© de voir son corps possĂ©dĂ© par la divinitĂ© elle-mĂȘme. Que ce soit du cĂŽtĂ© des religions afro-brĂ©siliennes avec la transe, du cĂŽtĂ© du pentecĂŽtisme Ă  la brĂ©silienne avec le parler en langues et l’exorcisme pour tous, ou plus rĂ©cent et surprenant encore, du cĂŽtĂ© de l’adhĂ©sion des brĂ©siliens Ă  l’islam, le schĂ©ma se rĂ©pĂšte.

Dans le type de nomination : Quel type de nomination prĂ©side Ă  cette filiation toujours en construction comme notre identitĂ© mĂȘme? A dĂ©faut de l’incorporation, la nomination resterait-elle encore une prĂ©rogative du pĂšre? Qui nomme alors ? Nomination plutĂŽt signifiĂ©e de la place du maĂźtre rĂ©el qui ne suppose pas la mise en place du Un justement. Quel statut pour cette nomination alors ? Nomination toujours symbolique ou plutĂŽt imaginaire comme tĂ©moigne son caractĂšre mouvant et instable ?

On peut se demander pourquoi cette tentative constante de nouer le rĂ©el par l’imaginaire Ă  l’Ɠuvre dans la dĂ©voration, dans la filiation et dans la nomination.

Mais au fond, avons-nous le choix s’il est vrai que nous dĂ©vorons le signifiant ? A « choisir » la dĂ©voration avons-nous quelque chose d’autre Ă  nous mettre sous la dent que la dimension imaginaire ?

Question subsidiaire à dĂ©velopper: c’est un choix collectif celui de dĂ©vorer et non pas d’incorporer ? Comment est-il dĂ©terminé ?

Le corps aurait-il encore ici aussi toute sa place confirmant sa vocation à tout faire ? ConfÚre les tatouages qui viennent marquer (?), inscrire (?) le nom propre ou la descendance sur les avant bras, le dos et les chevilles comme un ornement en plus.

***

Avant de conclure tout Ă  fait j’aimerais revenir Ă  notre pari du dĂ©part en ce qui concerne la clinique contemporaine. Il me semble avoir compris que si nouvelle Ă©conomie psychique il y a, c’est bien celle qui inaugure un nouveau rapport au Un avec son cortĂšge de consĂ©quences. Seulement dans les AmĂ©riques ce nouveau rapport au Un a Ă©tĂ© mis en place dans des conditions historiques et Ă©conomiques donnĂ©es et nous pouvons penser que d’emblĂ©e RSI s’est Ă©crit autrement. Ce n’est pas le cas en Europe oĂč c’est le discours de la science et de l’économie libĂ©rale qui vient dĂ©tricoter ce que le Nom du PĂšre avait nouĂ©e.

Peut-ĂȘtre pouvons-nous faire l’hypothĂšse qu’u BrĂ©sil on dĂ©vore pour faire face Ă  ce rĂ©el multiple qui est le nĂŽtre, ce rĂ©el qui ne se met pas en place avec le Un comptable de l’Uncorporation. Il faut croire que l’imaginaire dans sa plasticité est plus apte Ă  faire avec ce rĂ©el multiple qui nous constitue.

Mais il est vrai que si nous voulons Ă©largir le dĂ©bat, il faut soutenir que si nous sommes des anthropophages modernes, c’est parce qu’aujourd’hui nous pouvons dĂ©vorer tranquillement, sans incorporer, qu’on soit brĂ©silien ou hollandais.

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[1]Staden, H., Nus, féroces et anthropophages, Paris, Métaillé, 1979, p.209-211

[2]Ibid, p.215-216

[3]Ibid, p.217

[4] Ibid, p.217-218

[5]De Léry, J. Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil, autrement dite Amérique, Lausanne, BibliothÚque

Romane, 1972, p.181

[6]Ibid, p.197

[7]Thévet A., Histoire d'André Thévet d'Angoumoisin...de deux voyages par lui faicts aux Indes autrales et occidentales ...1585; Manuscrit BN de Paris, fragments transcrits in appendice in Nus, féroces et anthropofhages, p.244