Mathinées lacaniennes

Le prochain dans l'Éthique de la psychanalyse, texte de Fulvio della Valle

Le prochain dans l'Éthique de la psychanalyse, texte de Fulvio della Valle

 

 

Bien que le séminaire sur l'Éthique (1959-60) ne fasse pas appel aux figures topologiques, il est difficile de ne pas interpréter rétrospectivement un certain nombre de ses énonciations à la lumière de ces structures figuratives qui ont joué, comme chacun le sait, un si grand rôle dans l'enseignement de Lacan, telles que la bande de Moebius, le tore, la bouteille de Klein, ou encore le nœud borroméen, structures qui ont toutes pour fonction, entre autres, de subvertir la conception traditionnelle du rapport entre le sujet et l'autre, l'intérieur et l'extérieur, l'individu et le milieu, le corps et le monde, – subversion pleinement à l'oeuvre dans les formulations les plus originales de ce séminaire. L'essence du sujet y est notamment définie en référence à des expressions telles que : « extériorité intime », « extimité », « vide », « centre », « cœur », « creux », « ce qui s'articule autour », – que lesdites figures auront précisément pour office de représenter. Et on sait, en outre, la prédilection de Lacan pour l'expression de « bague au doigt », qualifiant une nouvelle formalisation venant apporter justement un éclairage saisissant sur les articulations précédentes, les élevant à un niveau d'intégration supérieur, plus encore qu'elle ne les dépasse ou récuse. Prenons donc garde à ce qu'une lecture trop étroitement chronologique, s'interdisant tout recours à une figuration proposée ultérieurement, ne fasse obstacle à la compréhension.

 

En effet, pour le dire d'une manière abrupte et passablement provocatrice, si dans l'Éthique de la psychanalyse Lacan peut reprendre à son compte le thème chrétien de l'amour du prochain c'est dans la mesure où, conformément à l'inspiration originale de la psychanalyse, par contraste avec une certaine orientation de la philosophie, la figure de l'autre – en particulier: l'Autre du sexe – est présentée, dès ce séminaire, comme située au centre de la structure du sujet, comme constituant le point pivot ou le point nodal, pour reprendre des expressions plus tardives, le point d'attache qui fait tenir ensemble les composantes du sujet, c'est-à-dire qui organise la consistance des trois dimensions constitutives de l'expérience humaine: le réel, le symbolique et l'imaginaire.

Contrairement à une part importante de la tradition philosophique, entièrement centrée sur la corrélation entre le sujet et l'objet de la connaissance, entre la conscience et le monde, et s’accommodant plus ou moins ouvertement de l'idéal ascétique, la psychanalyse situe au premier plan de son élaboration théorique la problématicité du rapport entre les sexes – « il faut tout recentrer sur ce frotti-frotta, ce fricotage », dira Lacan dans le Sinthome – pour l'espèce jetée en pâture au signifiant, faisant de l'accès à l'objet de jouissance ce autour de quoi s'articule l'accomplissement du bonheur – dont l'éthique, au sens d'Aristote, est la science, dans la lecture de Lacan – et de la résolution des perturbations de la vie amoureuse l'un des objectifs principaux de sa technique.

L'amour sexuel au centre de l'expérience éthique, comme proposition fondamentale de la psychanalyse – telle est la formule de l'Éthique. Dernier rempart contre le non-sens et la mort, le Souverain Bien – la mère – étant définitivement perdu. Livrés à nous-mêmes, Dieu nous a laissés dans le vide, mais ce vide peut être la condition d'apparition d'un objet dont les attributs ne nous sont peut-être pas entièrement indifférents...

 

 

I. La Chose, – les origines

 

C'est dans ce séminaire qu'est avancée pour la première fois l'expression qui, répétée ad nauseam, est apparue ingrate à certains, de « la Chose », das Ding, pour désigner justement la chose maternelle, la mère en tant qu'Autre absolu du sujet, Autre suprême, radical, archaïque, préhistorique et inoubliable qui rassemble dans la toute-puissance de sa figure originaire l'organisation du monde de l'enfant, se proposant à la fois comme l'objet qui comble l'enfant, à la fois comme ce qui est comblé par l'enfant comme objet, au sein d'une relation duelle ou fusionnelle dont l'issue n'est pas exempte de difficultés et de complications, – caractère problématique dont sont empreintes les notions de complexe d'Oedipe et de castration.

 

- « Cette Ding, cette causa. » 13/01/1960.

- « La causa pathomenon, la causa de la passion humaine la plus fondamentale. » 13/01/1960.

 

Le sujet commence sa carrière par ce rapport de comblement réciproque avec la mère, et cette idylle avec la femme surpuissante et démesurée des origines, qui exerce sur lui un ascendant radical et sans partage, va marquer pour toujours son rapport à l'existence et au sexe, fournissant cette provision de matériaux dans laquelle puise le culte de ces paradis par essence perdus, à en croire Proust, et dont la névrose peut être l'expression symptomatique, en tant que tentative de retrouvaille, dans la réalité actuelle de l'individu à l'âge adulte, de cette figure superlative avec son tampon d'origine.

 

« C'est la deuxième caractéristique de la Chose comme voilée - de sa nature elle est, dans les retrouvailles de l'objet, représentée par autre chose. » 27/01/1960.

 

Dès son arrivée au monde, le sujet se constitue nécessairement dans un rapport à l'autre, en l'occurrence le grand Autre, dont la place est comme pré-inscrite dans son être même, dans la mesure où sans cette relation il ne peut subsister. La structure du sujet s'organise dès l'origine autour d'une place occupée par l'Autre, qui joue un rôle central dans son articulation, qui en conditionne la consistance.

 

« Ce lieu central, cette extériorité intime, cette extimité, qui est la Chose. » 10/02/1960.

 

A rebours de toute une tradition théorique qui hypostasie le sujet individuel, conçu comme un tout fermé et auto-suffisant situé dans un milieu extérieur plus ou moins hostile, pour ensuite le raccorder tant bien que mal, en un second temps, à ses congénères, Lacan situe d'emblée la place de l'altérité, dont la première instance est la Chose ou l'Autre, au coeur de l'articulation subjective, comme le lieu ou le vide central (plus tard il dira : le trou) autour duquel l'ordonnance du sujet prend forme. Aussi cette place du premier Autre, Das Ding, creuse le lit où toute relation interhumaine viendra s'inscrire, pour le meilleur et pour le pire, quoique au prix de certains remaniements, lorsque l'Autre sera dessaisi de la superbe de sa majuscule, de sa toute-puissance des premiers temps, et frappé par la barre ne viendra plus figurer que cet autre si petit, ce petit (a) auquel va se réduire comme objet le simple semblable, dont le névrosé est embarrassé comme un poisson d'une pomme.

 

 

II. Le prochain en question

 

La place d'autrui, sous sa forme première d'Autre absolu, est donc à la racine de la constitution du sujet, mais elle n'est occupée par la mère que dans la première phase de son existence, ayant vocation à être occupée ensuite par une autre figure d'altérité, le petit autre, le semblable, qui se promène à son tour avec cette béance au milieu de son être. Cet autre est :

 

« le plus moi-même de moi-même, ce qui est au coeur de moi–même, ce qui est au-delà de moi, pour autant qu'il s'arrête au niveau de ces parois sur lesquelles on peut mettre une étiquette, cet intérieur, ce vide dont je ne sais plus s'il est à moi ou à personne. » 30/03/1960.

 

C'est ici que s'insère la question du prochain.

En un premier sens, le prochain désigne un autre quelconque, et plus précisément un autre quelconque qui se trouve à proximité, dans mon champ de perception, à portée d'interaction. Or, dans la mesure où l'interaction avec l'autre est nécessaire à la survie du sujet, aimer mon prochain comme moi-même signifie porter une considération suffisante à cet autre qui se trouve présent là, indépendamment de mon éventuelle supériorité à son égard, pour que la communication salutaire avec lui devienne effective. Ici, ce qui est visé, c'est l'invitation à tisser des liens sociaux comme condition de l'équilibre subjectif, en surmontant la tendance à déprécier l'autre en raison de ce par quoi il diffère de moi, tendance caractéristique du narcissisme qui place le sujet en une position d'exception, à partir de laquelle il ne voit autour de lui que des ombres d'hommes torchées à la six-quatre-deux, désignés avec une particulière prédilection en référence à l'objet anal.

À ce stade, intervient la distinction entre le prochain et le semblable.

Le prochain est cet autre quelconque à proximité avec qui je peux interagir, qui est habité par le même vide central que moi, l'instrument de la connexion étant la parole, qui ressortit au registre du symbolique. Aussi la relation symbolique noue le vide central du sujet avec le vide central du prochain, ce qui pourrait s'apparenter à l'enlacement de deux tores, si l'on veut bien admettre qu'un sujet peut être moins figuré par une sphère, – c'est-à-dire par un volume fermé plongé dans un environnement extérieur et séparé de celui-ci par une frontière étanche, par un bord ou une paroi, – que par un tore, c'est-à-dire un volume circulaire qui est troué dans son centre, qui possède un vide ou un creux en son milieu par lequel il communique avec une extériorité constitutive.

 

« Ai-je réussi seulement à faire passer en votre esprit les chaînes de cette topologie, qui met au cœur de chacun de nous cette place béante d’où le Rien nous interroge sur notre sexe et sur notre existence ? C’est là la place où nous avons à aimer le prochain comme nous-mêmes, parce qu’en lui cette place est la même. Rien n’est assurément plus proche de nous que cette place. » Discours aux catholiques.

 

Le semblable, en revanche, est cet autre qui est là en tant qu'il m'apparaît par le biais de son image, c'est l'autre en tant que je le vois. Ici apparaît une difficulté.

D'une part, dans la mesure où l'image de l'autre m'apparaît à la même place que mon image dans le miroir, se crée une tension entre moi (mon image spéculaire) et l'image du semblable, perçue comme venant usurper la place où se présente mon identité. Se constitue ainsi une situation de rivalité, d'agressivité narcissique et d'exclusion réciproque, source du conflit interhumain et caractéristique de la relation imaginaire, dans laquelle seule la parole peut introduire une médiation. La méchanceté fondamentale de l'autre, que j'invoque comme obstacle à l'amour que je pourrais lui porter, et la haine qui en découle n'est que l'expression de cette relation agressive au mirage du semblable, de cette disposition duelle de style paranoïaque, constitutive de la relation à l'autre en tant qu'elle relève du registre de l'imaginaire. C'est aux parois de l'image du semblable que se heurte la relation interhumaine et que se ferme l'accès de l'espace du prochain.

 

« Tel est le commandement de l’amour du prochain et contre quoi Freud a raison de s’arrêter, interloqué de son invocation par ce que l’expérience montre : ce que l’analyse a articulé comme un moment décisif de sa découverte, c’est l’ambivalence par quoi la haine suit comme son ombre tout amour pour ce prochain qui est aussi de nous ce qui est le plus étranger. Comment ne pas le harceler dès lors des épreuves à faire jaillir de lui le seul cri qui pourra nous le faire connaître? » 23/03/1960.

 

D'autre part, l'homologie entre l'image de l'autre et mon image spéculaire peut induire une autre modalité de la relation imaginaire, moins de rivalité mimétique que d'idéalisation par identification à l'image de l'autre comme moi idéal.

 

« Idéalisation qui s'exprime dans la direction que j'ai formulée du respect de l'image de l'autre. » 30/03/1960.

 

Dans ce cas, le semblable est gardé à distance, en bout de chaîne, comme dans le cas de la névrose obsessionnelle, dans la mesure où le franchissement de la paroi de son image porterait atteinte à ma propre image narcissique en tant que dépositaire de l'objet précieux dont se sustente mon être en tant qu'appendu au désir de l'Autre.

 

- « Nous reculons à quoi? À attenter à l'image de l'autre, parce que c'est l'image sur laquelle nous nous sommes formés comme moi. » 30/03/1960.

 

- « Soit que je recule à trahir mon prochain pour épargner mon semblable, soit que je m'abrite derrière mon semblable pour renoncer à ma propre jouissance. » 23/03/1960.

 

C'est ainsi, peut-être, que Lacan peut associer le respect de l'image de l'autre, le refus de franchir la paroi de l'image du semblable, à la sainteté. Il évoque ainsi:

 

« La présence de cette méchanceté foncière qui habite en ce prochain. Mais dès lors elle habite aussi en moi-même. Et qu'est-ce qui m'est plus prochain que ce coeur en moi-même qui est celui de ma jouissance dont je n'ose approcher? Car dès que j'approche... surgit cette insondable agressivité devant quoi je recule, que je retourne contre moi. » 23/03/1960.

 

Aimer mon prochain, et non mon semblable, comme moi-même signifie donc ici aborder l'autre par delà ce que son image offre de lui:

 

« L'homme aussi, en tant qu'image, c'est pour le creux que l'image laisse vide qu'il est intéressant - par cela qu'on ne voit pas dans l'image, par l'au-delà de la capture de l'image, le vide de Dieu à découvrir. C'est peut-être là la plénitude de l'homme, mais c'est aussi là que Dieu le laisse dans le vide. » 30/03/1960.

 

 

III. Le médianoche amoureux

Il existe enfin une seconde figure du prochain, vers laquelle ne cesse de tendre le propos de Lacan, c'est le prochain en tant que partenaire sexuel, partenaire de l'amour. Aussi la résistance à aimer mon prochain comme moi-même est assimilée à cette résistance devant ma jouissance, qui caractérise la névrose.

 

- « La résistance devant le commandement "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" est la résistance qui s'exerce pour entraver son accès à la jouissance. » 30/03/1960.

 

- « Ce n'est donc pas une proposition originale de dire que le recul devant le "Tu aimeras ton prochain comme toi-même" est la même chose que la barrière devant la jouissance, et non pas son contraire. » 30/03/1960.

 

Le partenaire sexuel, figure privilégiée du prochain, venant prendre le relais de la place de la Chose, représente cet élément central, ce point d'articulation, qui assure la cohésion des trois champs caractéristiques de l'économie subjective. Aussi ce qui fait tenir un sujet, ce qui est au cœur de sa structure, est en même temps ce qu'il a de plus éloigné, ce qui lui est le plus étranger : l'autre, depuis la figure originaire de la Chose, ce « vide au centre du réel qui s'appelle la Chose », jusqu'à la figure terminale du prochain en tant que partenaire de l'amour. C'est bien cette structure paradoxale, ultérieurement illustrée par la bande de Moebius et la bouteille de Klein, que cherchent inlassablement à cerner les formulations de l'Éthique. Le sujet est ainsi fait que ce qu'il a de plus intime, la clé de voûte ou la pierre angulaire de son ordonnance, est en même temps ce qui est le plus extérieur, et c'est cette constitution paradoxale ou chiasmatique de la subjectivité que Lacan désigne par les termes d'extériorité intime et d'extimité. Du rapport originaire à la Chose au rapport au prochain comme objet de jouissance, qui vient ainsi se situer à cette « place morte et vivante à la fois de la Chose », ce qui est mis en relief c'est ce rapport de continuité ou de réversion entre l'intériorité du sujet et l'extériorité de l'autre, cette corrélation moebienne ou chiasmatique entre moi-même et autrui qui culmine dans l'acte de faire l'amour où le sujet accède à la plénitude de son être.

 

« C'est entendu, dans cet acte, en un seul moment, quelque chose peut être atteint par quoi un être, pour un autre, est à la place vivante et morte à la fois de la Chose. Dans cet acte, et à ce seul moment, il peut simuler avec sa chair l'accomplissement de ce qu'il n'est nulle part. » 22/06/1960.

 

L'analyse de Lacan s'attache donc à mettre en lumière la foncière inhérence de l'autre au point le plus vif de l'organisation subjective, extériorité intime ou intimité externe qui fait problème pour le névrosé, lequel cherche autant que possible à raffermir son armature de ferraille en gardant l'autre à distance, à faire l'économie du rapport à l'autre, notamment en sa figure majeure d'Autre de l'amour.

 

« Ne peut-on dire que Sade nous enseigne une tentative de découvrir les lois de l'espace du prochain comme tel? - ce prochain en tant que le plus proche, que nous avons quelque-fois, et ne serait-ce que pour l'acte de l'amour à prendre dans nos bras. Je ne parle pas ici d'un amour idéal, mais de l'acte de faire l'amour. Nous savons très bien combien les images du moi peuvent contrarier notre propulsion dans cet espace. » 30/03/1960.

 

Que le sujet soit ainsi conçu comme incluant au cœur de son être ce qui lui est le plus étranger, ce terme absolument hétérogène et immaîtrisable sans lequel il ne peut tenir, sans lequel il perd pied ou part à la dérive, – point d'ancrage que l'analyste incarne provisoirement, le temps pour le patient de re-nouer avec son prochain –, et qui lui apporte positivement la plus haute forme de plénitude qu'il puisse atteindre en cette vie, est ce qui rend la position psychanalytique irréductible à toute conception du sujet issue du cogito.

C'est là clairement ce qui définit la position originale de la psychanalyse dans le champ des théories éthiques: l'affirmation du caractère central de l'amour sexuel dans l'existence du sujet, comme condition de sa consistance et source de son accomplissement. Rien de plus, rien de moins.

« Tout est vanité sans doute, vous dit-il (l’Ecclésiaste), jouis de la femme que tu aimes. C'est-à-dire fais anneau de ce creux, de ce vide qui est au centre de ton être. Il n'y a pas de prochain si ce n'est ce creux même qui est en toi, le vide de toi-même. »  D'un Autre à l'autre, 13/11/1968.

 

5 novembre 2014

 

 

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