Mathinées lacaniennes

Aliénation-séparation. Du sujet désirant au sujet politique. Conférence de Bernard Vandermersch

Aliénation-séparation. Du sujet désirant au sujet politique.

 Mathinées lacaniennes du 17 novembre 2018

Dans une récente exposition au Musée de l’Homme, clairement dédiée à nos enfants, il est affirmé sans détour que l’on peut choisir son sexe. Ceci n’est qu’un exemple de ce qui semble régir la société actuelle dominée par une pensée de toute-puissance où l’homme pourrait décider par lui-même du sexe, de la vie et de la mort, en refusant toute aliénation.

D’un autre côté les discours sociologiques et philosophiques rappellent non sans fondement que l’aliénation existe toujours mais qu’elle serait la résultante d’une domination dont il faudrait se débarrasser.

En se détachant de ces approches, Lacan redéfinit le concept de l’aliénation en lui donnant ses racines non pas dans la société mais dans la mise en place de la subjectivité. Ainsi, la psychanalyse nous permet de penser l’aliénation en termes d’opération logique fondatrice et non pas comme un artefact social. La lecture psychanalytique de l’aliénation serait nécessaire pour mettre en perspective les différents effets dans la société de sa négation ou de son statut réduit à un rapport de forces. 

En résumé, il ne s’agit pas de récupérer quelque chose qui nous aurait été dérobé mais d’accepter la valeur libératrice d’une perte, celle de l’objet a, véritable enjeu aussi de la fin de la cure analytique. 

C’est la raison pour laquelle il nous semble fondamental de consacrer une Mathinée aux racines logiques de l’aliénation telles que Lacan les développe dans son enseignement.   V Hasenbalg.

Aliénation-séparation

Aliénation : Tout processus par lequel l’être humain est rendu comme étranger à lui-même. De l’aliénation à la séparation, termes repris par Lacan dans une acception spécifique mais conforme à l’étymologie, un procès « mythologique » inconscient, conduit du sujet, aliéné et aboli par le signifiant même qui l’a fait naître, au sujet désirant. Avec pour prix la séparation d’une part de son image corporelle et donc d’une part de jouissance.

Cela vaut-il pour le sujet politique si, comme l’affirme Lacan, l’inconscient, c’est la politique ?

Aliénation. C’est dans le dictionnaire Larousse de la philosophie que je trouve un article important sur ce terme. Alienatio  (alius : autre) cession d’un bien à quelqu’un d’autre, transmission, éloignement, désaffectation. D’origine religieuse : alienatus, celui qui est exclu de la communauté des croyants. (Cf Spinoza et Lacan). Repris sous le nom d’Entfremdung par Hegel moment nécessaire à l’abolition de l’immédiateté et au surgissement de la réflexion. Marx, dans les Manuscrits rompt avec la conception progressive, optimiste de l’aliénation : « Hegel voit seulement le côté positif du travail et non son côté négatif ». Le capital c’est « la propriété privée des produits du travail d’autrui ». «  L’ouvrier est ravalé au rang de marchandise, et de la marchandise la plus misérable ».

L’important c’est le fait de devenir autre, « altéré » sans a priori péjoratif au départ, puis exclusivement considéré aujourd’hui comme un mal… à l’exception de Jacques Lacan..

L’aliénation chez Lacan n’est pas réductible au fait que le sujet naît au lieu de l’Autre, « lieu où se situe la chaîne du signifiant qui commande tout ce qui va pouvoir se présentifier du sujet, c’est le champ de ce vivant où le sujet a à apparaître ». Formulation qui suppose que le lieu de l’Autre est déjà dans le corps vivant. Ce qui fait que le sujet ne sait pas qui il est ni même s’il est vraiment. Il peut en douter comme dans l’expérience fondatrice de la modernité de Descartes. L’aliénation chez Lacan n’est pas seulement ce fait que son désir est une interprétation du désir de l’Autre ». Ce n’est pas cette soumission à l’Autre qui constitue l’aliénation « lacanienne ». Il y a un bon article de Roland Chemama dans le dictionnaire Larousse de la psychanalyse. Je vous y renvoie. Mais je vais essayer quand même d’en dire quelque chose.

 

Partons de l’exemple de VH sur le choix du sexe. « Mon corps est à moi ». Je fais ce que je veux de lui. Je peux lui ôter quelques enjoliveurs ou au contraire en rajouter. Et après aller homologuer à l’Etat-civil les transformations subies par le véhicule de mon moi. Sans aller jusque là il y a un choix si l’on peut dire des jouissances (comme on dit choix de la névrose) mais celui-ci est aussi déterminé par la politique. Melman écrit :

Pas de politique sans ordre moral, c’est-à-dire de prescription publique de ce qu’il y a à refouler. Et comme nous le constatons l’ordonnance peut vite changer selon les docteurs au pouvoir. Mais aussi bien, pas d’ordre politique qu’il soit despotique, aristocratique, démocratique  sans que le choix moral, c’est-à-dire de la jouissance élue, ne le mette aux commandes.

Melman montre ainsi comment l’inconscient, au moins en tant que refoulé, dépend de la politique

Quand je dis « mon corps », cela veut dire que j’existe, je suis en exil pas rapport à ce corps comme je le suis par rapport au langage. Du moins en tant que j’ex-siste. L’angoisse peut surgir d’être réduit à son corps. Est-ce à dire que je possède mon corps ? On peut aussi bien dire qu’il me loge mais ce n’est sans doute pas à titre gracieux. Et le bail est à durée indéterminée, mais limitée. Avant de parler d’aliénation Lacan appuie la fonction de la pulsion dans la genèse du sujet à partir de la perte de l’immortalité que symbolisent les objets a : ils sont immortels. Ce pourquoi toute pulsion est pulsion de mort c’est que la sexualité est liée à la mort. Ceci est peut-être à relativiser. Car la connaissance de la mort biologique est lié à l’aliénation signifiante. Ce corps j’en ai l’usufruit. Ces questions font aujourd’hui l’objet de la politique et de tout temps sont l’objet de régulation culturelle.  Jamais, en tout cas, il n’y a eu possession sans limite de son propre corps.  

Hans a une conception d’emblée symbolique de la génération et de la possession. Voici un fragment de dialogue avec son père.

« Moi  - Les petits garçons ne peuvent pas avoir d’enfants. Il n’y a que les femmes, les mamans, qui aient des enfants.

Hans – Mais pourquoi pas moi ?

Moi – Parce que le bon dieu a arrangé les choses comme ça ?

Hans – Pourquoi n’en as-tu pas toi ? Oh oui, tu en auras sûrement un, attends seulement.

Moi – Je pourrai attendre longtemps.

Hans – Pourtant, je t’appartiens (Ich gehör doch dir. ) de la famille de Hören : entendre et de là obéir.

 

L’aliénation est une association de deux propositions par un "ou" particulier. Ni le ou de l’hôtesse, inclusif, « Vous prendrez bien du fromage ou du dessert » ni le ou exclusif du restaurant à prix modique « Fromage ou dessert ».

C’est un ou tel que si vous choisissez l’un des termes vous perdez les deux. C’est que l’un des termes est en fait inclus dans l’autre. « La bourse ou la vie ». Si je choisis la bourse je perds la vie et du coup la bourse aussi. Lacan parle du facteur létal. Dans la mesure où la mort, liée à la reproduction sexuée s’inscrit sous la forme de l’aphanisis du signifiant.

Dans l’affaire du sujet, l’aliénation est un choix forcé entre l’être et le sens. Je choisis l’être, le sujet disparaît, il nous échappe. » Nous pouvons en revanche choisir le sens ou plus précisément les défilés du signifiant en tant qu’ils ont effet de sens. Quelque chose va alors se déposer, ces connexions, ces métaphores, qui sont le résultat même du travail analytique. Mais ce champ restera écorné. Il manquera toujours un signifiant qui viendrait dire l’être du sujet parce que celui-ci est irréductible à un terme ou  à un autre de ces chaînes signifiantes. Il restera toujours du non-sens, de l’inaccessible, de l’inconscient. » (R.C.)

J’ai parlé de procès mythologique parce que dans Les quatre concepts Lacan situe la naissance du sujet dans ce double procès d’aliénation-séparation. Comme tout discours sur l’origine, il s’agit d’un mythe mais assis sur une logique qui tient à ce que le langage humain en aliénant le sujet de la nature, en l’exilant du réel pour l’engager dans un monde de sens, lui donne l’illusion d’un être perdu. Être est un mot qui désigne en fait un manque cerné de signifiants. L’être humain est un être à qui l’être manque. Il n’en reste pas moins que la question de son être est toujours posée en termes de sens : « Quel sens a ma vie ? ». Et l’aporie de l’aliénation débouche tout de suite sur la question de la vérité. Quel est le vrai sens ?

Lacan pose un premier couple, pas Adam et Eve, mais un couple de signifiants. S1 évoque un sens pour S2. S2 représente la part de sens perdue, celle qui correspond à l’être du sujet. Remarquez que ça aurait un sens si je disais : « Adam représente un sens pour Eve. Eve représente la part de sens perdue ». Revenons à Lacan :  « Il y a donc, si l’on peut dire, affaire de vie et de mort entre le signifiant unaire (le sens) et le sujet en tant que signifiant binaire cause de sa disparition[1]. » Il continue : « Le Vorstellungsrepräsentanz, c’est le signifiant binaire S2 ».

Cette opération est ainsi présentée comme une interprétation du refoulement originaire de Freud. S2 est ici pour Lacan le Vorstellungsrepräsentanz , « le représentant psychique de la pulsion qui se voit refuser la prise en charge dans le conscient. Avec lui se produit une fixation ; le représentant correspondant subsiste à partir de là de façon inaltérable et la pulsion demeure fixée à lui. »

Dans le procès lacanien, cette Ausstossung ou Verwerfung première ne relève pas d’un refus du conscient. Il s’agit de l’impossible de dire vrai du réel du sujet. Les mots y manquent.

Si le sujet avait choisi l’être, s’il avait refusé de se faire représenter par un signifiant pour un autre signifiant, il serait resté un pur sujet « protopathique », un sujet à la jouissance, mais hors langage. Un sujet non aliéné dans le signifiant mais avec un prix plus dur car de ne pas s’y aliéner le signifiant se venge en signe ou signal.

 

Dans ce que j’appelle le mythe lacanien la pulsion est également supposée à l’origine du mouvement de naissance du sujet mais la fixation du VR ne viendra que dans le procès de séparation. « C’est pour autant que le sujet vient à jouer sa partie dans la séparation que le signifiant binaire, le VR, est unterdrückt, chu dans les dessous. »

Qu’est-ce que c’est que la séparation ? Nous avions pensé comprendre que c’était l’aliénation elle-même qui faisait disparaître la part sensée, productrice de sens, du signifiant. Mais Lacan montre que cette chute dans les dessous nécessite un lieu pour accueillir ce qui tombe et pour cela suppose une faille dans l’Autre.

La séparation, c’est ce par quoi « le sujet trouve, si l’on peut dire, le point faible du couple primitif de l’articulation signifiante […]. C’est dans l’intervalle entre ces deux signifiants que gît le désir offert au repérage du sujet dans l’expérience du discours de l’Autre, du premier Autre auquel il a affaire, disons la mère en l’occasion. »

Et l’on sait que c’est sa propre disparition que le sujet va proposer comme premier objet au désir parental dont l’objet lui est inconnu : « Peut-il (elle) me perdre ? ».

Mais dans les bons cas, cette perte va se symboliser au moyen d’objets prêts à porter cette fonction de la perte : les objets a.

Problème : que veut dire faille entre deux signifiants ?

Qu’est-ce qu’il y a entre deux signifiants ? Au lieu de l’Autre il n’y a qu’un continuum. S1 est un trait qui se détache de ce continuum, le temps d’éveiller un sujet de son sens avant de disparaître sous S2, devenu le savoir de l’Autre. La position de Lacan a évolué. Il y a dissymétrie radicale entre S1 et S2. Dans l’inconscient il n’y a que voisinage. Il faut ici considérer l’Autre comme parlant et dans un discours pour qu’une faille surgisse entre signifiant maître et savoir.

 

 

Ces schémas semblent dire que sans la forme du discours l’intervalle entre S1 et S2 tend à se fondre dans S2 car S2 = S1 à S2.

Dans Encore : « le signifiant 1 n’est pas un signifiant quelconque ; il est l’ordre signifiant en tant qu’il s’instaure de l’enveloppement par où la chaîne subsiste ». Il, le signifiant ou l’ordre signifiant ? Théorème du point fixe de Brewer.

 

Le « Peut-il me perdre ? » dans la névrose se pose par l’identification du S2 (dans cette mythologie) au phallus. Ainsi les objets qui vont venir remplir cette fonction de perte fonctionneront comme cause du désir de l’Autre et donc du sujet. C’est cette opération qui échoue dans la psychose et notamment dans la mélancolie où la perte concerne un objet total. Sa disparition est exigée réellement et non à titre d’hypothèse sur sa valeur.

On sait aussi que c’est dans le gel S1-S2, l’absence de lieu ouvert dans l’Autre pour poser sa question que Lacan voit la cause de la paranoïa, ou plutôt l’absence de cause pour le paranoïaque, faute d’ouverture sur un manque dans le discours de l’Autre. Tout se passe comme si dans l’Autre ne se présentaient que des signifiants tenant à la fois de la maîtrise du S1 et du savoir du S2.

 

Remarquons que les champs sémantiques de séparation et aliénation se recouvrent partiellement. Mais l’éloignement dû à l’aliénation se confirme d’une coupure par la séparation. En latin Se-parare : séparer est fait de se, ou sed particule marquant la séparation, l’éloignement, la privation. Sed est une conjonction signifiant mais : Non solum sed etiam : non seulement mais encore. Parare : préparer ; faire effort pour se procurer, acquérir avec de l’argent. De separare vient le mot français sevrer, ce qui rend compte de ce que le sevrage est une séparation qui procure quoi ? Qui procure un se, au sens de un soi. Mais ce soi aliéné n’est pas un double du moi, c’est un objet de jouissance cédé pour cela et le sein en est un support. Lacan joue d’ailleurs d’une quasi homonymie avec « se parere ». Il y a deux parere en latin : parere : paraître (pareo= je parais, mais très vite avec le sens d’obéir, comparere : comparaître) et parere (pario, pepei, partum : engendrer) Les parents : ceux qui engendrent et pars, la partie est apparenté à ce parere qui est un terme symbolique puisque ce n’est pas seulement la mère qui met au monde mais les parents. (Le sens du mot part, partie a d’ailleurs influencé appartenir  qui vient de pertenere toucher à)

Avec ces équivoques on voit un voisinage signifiant entre séparer, se parer, s’engendrer, se rendre visible. Sans compter le mot par, is : égal, pair qui vient brouiller les choses en équivoquant avec la part sans égale que constitue l’objet a qui trouve à se loger à l’enseigne du signifiant hors pair qu’est le phallus.

 

Lacan présente l’aliénation avec un autre exemple :

La liberté ou la mort ! s’écrie le héros ou le maître dans la dialectique hégelienne du maître et de l’esclave. Pour le maître aussi la liberté peut se réduire à la liberté de mourir. Et l’on commence à voir le versant politique de l’aliénation. Les problèmes de l’art politique tiennent à la structure aliénante du signifiant et à l’absence de garantie de la vérité.

Freud dans Analyse finie et infinie cherche une garantie hors du langage dans la biologie:

« À aucun moment du travail analytique on ne souffre davantage du sentiment oppressant de répéter des efforts sans succès et de l’insidieuse impression que l’on « prêche aux poissons » que lorsqu’on veut amener les femmes à abandonner leur souhait de pénis comme impossible à mettre en œuvre, et qu’on voudrait convaincre les hommes qu’une position passive envers l’homme n’a pas toujours la signification d’une castration et qu’elle est indispensable dans de nombreuses relations de l’existence. […]

On a souvent l’impression, avec le souhait du pénis et la protestation masculine, de s’être frayé un passage, à travers toute la stratification psychologique, jusqu’au « roc d’origine » et d’en avoir ainsi fini avec son activité. Il ne peut pas en être autrement, car pour le psychique le biologique joue véritablement le rôle du roc d’origine sous-jacent. Le refus (Die Ablehnung : la récusation) de la féminité ne peut évidemment être rien d’autre qu’un fait biologique, une part de cette grande énigme qu’est la sexuation… »

J’ai attiré l’attention sur ce fait que quelques lignes plus haut, Freud écrivait :

« J’ai déjà mentionné ailleurs que ce point de vue me fut en son temps exposé par Wilhelm Fliess, qui était enclin à voir dans l’opposition des sexes le véritable facteur occasionnant et le motif originaire du refoulement. Je ne fais que réitérer mon opposition d’autrefois quand je refuse (Ich es ablehne) de sexualiser de cette manière le refoulement et donc de lui donner un fondement biologique et non pas seulement psychologique. »

Les nouveaux traducteurs ont ici péché contre leur principe en traduisant le même mot Ablehnen par deux mots différents en français. Le refus de la féminité est un fait biologique mais je refuse de donner au refoulement un fondement biologique. J’en conclus que pour Freud le refus de la féminité n’est pas un refoulement.

Ce recours à la nature, à un fait biologique, cet appel à la Nature comme garante de la vérité est à questionner. On le retrouve aujourd’hui en politique en soutien du « parler vrai ».

C’est aussi  ce à quoi Aristote fait appel quand il nous dit que L’homme est par nature un animal politique[2].

L’appel à la nature, physis en grec, phallique par la racine[3], si j’ose dire, comme garantissant la vérité, est très actuel mais aussi très ancien.

Il peut être intéressant ici de noter que natura, en latin, est construit comme devrait l’être le participe futur du verbe nascor, naître[4] (qui en fait est nasciturus). Natura, celle donc qui va naître, qui est en devenir. La nature du parlêtre n’est pas de naître mais de venir à naître. C’est un « futur » [5]. De même, pour Lacan, l’inconscient « ce n’est ni être, ni non-être, c’est du non-réalisé[6] ». Et la question est de savoir si sa réalisation, sa mise en acte, dépend et comment de la structure politique de la cité.

En l’absence de rapport naturel entre les sexes, c’est naturellement que la politique s’en charge. Les politiques d’Aristote sont une vaste étude systématique des différentes façons de disposer les lois en fonction de la contrainte d’une structure qui est celle du discours du maître. Il y a le lieu du commandement avec les qualités qui lui conviennent et il y a le lieu de l’exécution du commandement avec les autres qualités qui conviennent à cet autre lieu. A partir de cet axiome indiscuté, on peut discuter s’il est préférable qu’il y ait monarchie, oligarchie, aristocratie, démocratie. Pour ce qui est de travailler, au niveau de la cité, la chose est simple : il y a le corps des esclaves.

Cette structure est aussi domestique[7] :

« Il y a trois parties dans l’administration domestique : l’une concerne la fonction du maître […], l’une celle de père, la troisième celle d’époux. […] sur la femme s’exerce une autorité politique, sur les enfants une autorité royale. Le mâle est en effet par nature plus apte que la femelle à gouverner sauf si sa constitution va contre la nature […] Dans la plupart des cas où le pouvoir est politique on est tour à tour gouvernant et gouverné. […] Mais dans le cas du mâle et de la femelle[8] ce rapport de subordination existe toujours. » (Ch.12)

Notons le glissement insidieux : quand il faut justifier que ce soit l’homme qui commande et non la femme, c’est la nature animale cette fois qui est appelée.  Mais alors, commander les esclaves ? Aristote tente de justifier les raisons du droit de commander :

« Il y a une question préalable qu’on pourrait se poser à propos des esclaves : existe-t-il, outre ses vertus d’instrument et de serviteur, une autre vertu déterminée de l’esclave, plus précieuse que celles-là, comme tempérance, courage, justice et autres dispositions de ce genre, ou n’en a-t-il aucune en dehors des services qu’il rend avec son corps ? Les deux hypothèses soulèvent des difficultés : s’il en a, qu’est-ce qui le distinguera des hommes libres ? Qu’il n’en ait pas, alors que les esclaves sont des êtres humains et ont la raison en partage, c’est étrange. Une question à peu près semblable se pose pour la femme et l’enfant : ont-ils eux aussi des vertus (spéciales à leur condition) ?[…] C’est d’un point de vue général qu’il faut examiner, dans le cas de celui qui commande par nature et de celui qui est commandé par nature si leur vertu est la même ou différente. S’il fallait que tous les deux participent à l’excellence parfaite (kalokagathia), pour quelle raison faudrait-il que l’un commande et que l’autre soit commandé une fois pour toutes ? Il n’est pas possible non plus qu’ils diffèrent selon le plus et le moins, car être commandé et commander diffèrent spécifiquement, ce que ne fait pas du tout la différence de plus et de moins. […]

Sur ce point Aristote a recours à une autre nature, celle du langage qui fait qu’il y a naturellement un S1 qui commande S2. Il est presque structuraliste. Continuons :

C’est cet état de fait qui nous a tout de suite guidés en psychologie, car l’âme possède naturellement en elle une partie qui commande et une qui est commandée » (Ch. 13)

D’ailleurs cela se retrouve dans la politique et Aristote conclut en disant que la définition de ces rapports de vertus dans la famille est très importante. Les vertus ne sont pas liées au sexe mais à la « nature » de commandant ou de commandé, autrement dit à la nature du signifiant articulé dans le discours politique.

« Car toute famille est partie d’une cité […] (et que) les femmes constituent la moitié de la population libre, et [c’est] des enfants [que] viennent les membres de la communauté politique »

Selon Aristote la répartition commandant-commandé se fait « par nature ». Mais c’est une nature bien ambigüe soit zoologique, soit langagière selon les besoins de la démonstration. La nature fonctionne donc bien comme le phallus vérificateur d’une pure fiction mais dans cette fonction elle ne renvoie qu’à elle-même et n’a aucun sens. Car s’il y a quelque chose de peu naturel, c’est bien la sexualité humaine. Quant à la nature, au sens de la zoologie, sa richesse est inépuisable en modes de reproduction parfaitement invraisemblables, et elle est bien incapable de servir de guide.

Est-ce à la nature zoologique que Freud, lui aussi, fait appel quand il dit par deux fois : « Le destin, c’est l’anatomie », c’est elle qui est la cause de vos problèmes avec le sexe. L’anus est trop près du vagin. Le clitoris est un pénis trop petit. Affaire de plus et de moins ? Aristote serait ici plus pertinent qui montre la vanité de ce recours.

 

La différence sexuelle comme fondatrice.

 « Est-il concevable qu’une société désormais moins soucieuse de sa perpétuation, voire même dans la crainte malthusienne d’une surpopulation, trouve à réaliser le symbole du point fixe de tout discours d’un autre signe que le phallus pour répartir les places instaurées par ce discours ? » Topologiquement, le théorème du point fixe n’implique pas que le pénis soit sollicité. La couleur de la peau[9] par exemple dans le passé colonial esclavagiste peut-elle se substituer au phallus dans la répartition des places ou n’en est-elle qu’un représentant ? La société, apparemment « blanche », ne s’embarrasse pas de nuances. On dit qu’Obama est le premier président noir et que celui qui lui succèdera sera une femme. Pour le successeur, ça a raté. Pourtant Obama est blanc à 50% et du côté de ceux dont les ancêtres ont subi l’esclavage, les couleurs sont nettement plus nuancées. Je reparlerai peut-être une prochaine fois d’un cas où l’horreur de la féminité chez une femme n’a trouvé d’autre légitimité à s’exprimer que sous couvert de l’esclavage.

Est-ce que l’argent ne pourrait pas se substituer au phallus ? Ceux qui l’ont et ceux qui ne l’ont pas.

On le voit : la substitution, à une opposition binaire présence-absence ordonnée par la sexuation et le phallus, d’une valeur relative quantifiable en « plus ou moins » n’est possible qu’à la rendre absolue. Et donc implicitement métaphorique de la répartition phallique. Et il n’y a peut-être pas plus propre à incarner cette binarité que la présence absence du pénis. Notons que la position de Freud est ambigüe : en faisant du clitoris un pénis trop ou plus petit, il tend à brouiller l’opposition présence-absence du pénis en y substituant supériorité-infériorité et entériner un type de destin faussement anatomique.

 

Mais est-ce bien la différence sexuelle qui est à la base de la politique ?

Dans Encore (1972-3), Lacan est le premier, à ma connaissance, à proposer un abord de la position féminine qui, tout en maintenant  la fonction du phallus, mais cette fois comme fonction de jouissance, n’en fait pas une position moindre mais différente. Cela en restant dans le champ du langage certes incorporé mais sans avoir recours à une physiologie de l’orgasme…

La politique tend à éliminer de son droit toute différence sexuée comme de la plupart des autres différences (sauf enfant-adulte).

Reste inhérente au langage incorporé une différence de structure topologique entre l’ordre signifiant et celui de l’objet a.

« Le sujet naît en tant qu’au champ de l’Autre surgit le signifiant . Mais de ce fait-même, cela, qui auparavant n’était rien sinon sujet à venir, se fige en signifiant. Le rapport à l’Autre est justement ce qui fait surgir ce que représente la lamelle, non pas la polarité sexuée, le rapport du masculin au féminin, mais le rapport du sujet vivant à ce qu’il perd de devoir passer, pour sa reproduction, par le cycle sexuel. »

« Ce qu’il perd, cette lamelle immortelle, est symbolisé par les objets a. »

 En conclusion

Le sujet de la politique est pris dans des discours qui ont chacun leur éthique sauf le discours capitaliste qui fait sauter le verrou du réel comme impossible avec des effets de retour du forclos. Si, comme je le pense à partir du schéma R, la structure du fantasme est fondée sur une équivalence des sens opposés, chaque énoncé pour quelqu’un pour qui fonctionne la métaphore paternelle, est implicitement porteur de son contraire, il s’en déduit qu’on ne puisse trouver un consensus qui s’appuie sur une vérité « vraie » et exige, comme le dit Laclau, qu’il emporte le moins de sens possible.

Cela exige du maître avisé de taire sa visée sous peine de la voir sitôt dénoncée comme mensongère, contestée et anéantie. L’injonction de transparence détruit le pouvoir (ce que disait déjà Richelieu selon Soulez-Larivière, rapporté par Christiane Lacôte-Destribats) et le défaut de pédagogie, aujourd’hui avoué pour expliquer la mauvaise réception des mesures édictées ne sera d’aucun remède : le discours universitaire de l’historien ou de l’économiste n’est pas celui du politique. Son usage est soit d’une grande naïveté, soit d’une ruse suprême. 

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[1] On serait tenté de lire : « et le sujet en tant que le signifiant binaire cause sa disparition » qui est grammaticalement plus logique car comment comprendre que le sujet en tant que réduit à S2 est cause de sa propre disparition. Mais ce serait négliger que pour Lacan, c’est bien le sujet qui tombe dans les dessous avec S2.

[2] Aristote ; La politique I,2

[3] Le premier sens de Fusis est « naissance, croissance ». Futwr : géniteur. Futuere= foutre

[4] Naturus n’existe pas.Il a été remplacé par nasciturus

[5] C’est encore la racine Fuw qui sert de complément du verbe être pour certains temps : comme le futur.

[6] Lacan J. Les quatre concepts, séminaire 1964, Seuil, p. 32.

[7] Aristote, Les politiques, Trad. Pierre Pellegrin. GF Flammarion, 2015.

[8] τό τε γὰρ ρρεν φύσει τοῦ θήλεος ἡγεμονικώτερον, εἰ μή που συνέστηκε παρὰ φύσιν, καὶ τὸ πρεσβύτερον καὶ τέλειον τοῦ νεωτέρου καὶ ἀτελοῦς-  Dans la Genèse, Elohim crée d’abord zahar et neqeva, mâle et femelle avant qu’un deuxième récit fasse naître la femme Isha, à partir d’Ish, l’homme.

[9] Dans certaines sociétés esclavagistes, la couleur de peau semble opérer d’elle-même, mais je pense que ce trait n’est opérant que de se substituer au sexe, de tirer son pouvoir d’en être une métaphore, quitte à renforcer la perversion des relations entre les sexes.