Mathinées lacaniennes

Les limites de l'inconditionné, texte de Fulvio della Valle

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Les limites de l'inconditionné, texte de Fulvio della Valle

On trouve parfois dans la littérature analytique l’affirmation selon laquelle le noumène serait inaccessible. Une telle affirmation est inexacte.

Le noumène est certes inaccessible aux sens, car il est hors du champ de la perception, donc inconnaissable, dans la mesure où la connaissance est pour Kant un approfondissement de la perception, en continuité avec elle, mais il n’est pas inaccessible absolument, car il peut être pensé.

L’idée fondamentale de Kant est qu’une même chose peut être perçue différemment selon la constitution sensorielle spécifique (transcendantale) de ce qui la perçoit. L’appareil sensoriel, la sensibilité, influe sur la manière dont une chose est appréhendée, lui impose par avance des conditions (les formes pures).

Si une même chose peut apparaître différemment en fonction de la structure perceptive spécifique avec laquelle elle entre en relation, il faut alors distinguer deux aspects de la chose : ce qu’elle est en elle-même, indépendamment ou abstraction faite de tout contact avec une sensibilité, et ce qu’elle est pour nous, soit la manière spécifique dont elle-nous apparaît relativement à notre constitution sensorielle (la structure transcendantale de notre sensibilité).

C’est la généralisation de ce partage qui aboutit à la dualité du phénomène et du noumène. Le phénomène, du grec phainestai qui veut dire « se manifester », désigne la chose en tant qu’appréhendée par une sensibilité, tandis que le noumène, du grec noûs qui veut dire « pensée », désigne la chose telle qu’elle est en soi, hors de tout commerce avec un appareil perceptif.

Cette distinction est solidaire de la partition kantienne de notre conscience en deux facultés complémentaires : l’entendement et la sensibilité. Le premier apporte les instruments de synthèse – les catégories – qui effectuent la mise en ordre des éléments, la seconde opère la mise en relation avec des objets qui sont donnés – dans l'intuition –, soit assure l’ancrage dans une extériorité radicale. Les catégories n'interviennent que pour ordonner les matériaux offerts par la sensibilité et sont dépourvues de validité en dehors de cette application. Aussi le noumène, qui est par définition hors du champ de l'intuition sensible, échappe à la prise des catégories.

Le noumène peut être pensé, bien qu’il ne puisse être perçu ni connu. Tel est précisément le statut des trois objets de la métaphysique (et postulats de la raison pratique) que sont Dieu, la liberté et l’immortalité.

La liberté est le versant nouménal, ou caractère intelligible, du sujet, dont le versant phénoménal, ou caractère empirique, est l'ensemble de ses manifestations sensibles. La première peut être seulement pensée, et relève du domaine de la morale, le second peut être observé et connu, et tombe sous le coup de la science et de l’anthropologie.

La liberté caractérise l'être du sujet, en soi soustrait à toute appréhension sensible, par opposition à son expression empirique dans la série concrète de ses manifestations. Kant est ainsi conduit à admettre deux dimensions parallèles, l'une souterraine, l'autre apparente: une causalité intelligible ou nouménale, indépendante de l'espace et du temps qui constituent les formes pures de la sensibilité, et une causalité empirique ou phénoménale, seule connaissable au sens strict, à l'oeuvre dans la chaîne des antécédents et des conséquents qui régit l'ordre de la nature. La première est inconditionnée, car hors prise de l'intuition et des catégories qui s'y appliquent, la seconde correspond à la série de la condition et du conditionné, par laquelle la deuxième catégorie de la relation ordonne les phénomènes. Aussi la liberté désigne un pouvoir d'inaugurer absolument un état, puisqu'en tant que noumène elle est retranchée du temps et donc de l'ordre des causes et des effets à l'oeuvre en celui-ci (par le biais de la catégorie).

Ce caractère absolu explique la capacité humaine de s'affranchir de tout déterminisme et devient ainsi le siège de la responsabilité, donc de l'imputabilité. Kant distingue en effet la liberté transcendantale, soit la constitution intrinsèque du sujet, qui se tient hors du champ des phénomènes, et la liberté pratique, qui est la capacité humaine de prendre le contrepied des inclinations naturelles ou penchants sensibles. La première constitue le fondement de la seconde.

C'est parce que le noyau de notre être se tient hors du champ des phénomènes qu'il échappe à ce lien, à cette chaîne qu'est une détermination sensible. Le déterminisme désigne la contrainte qu'une série de causes antérieures impose à un phénomène. C'est en vertu de cette liberté radicale qu'un sujet, quelles que soient les déterminations sensibles dont il est affecté (origine sociale, contexte familial, mauvais caractère) dispose constitutivement des ressources requises pour imprimer à son action un cours autre que celui que ces déterminations laissaient présager. Aussi peut-on résister à l'influence de nos penchants naturels, mettre en suspens nos tendances spontanées, déjouer l'inertie du passé et du contexte, afin d'orienter notre action en référence à un critère original, l'universalisabilité de la maxime de l'action, et en ce sens la loi morale se présente comme la ratio cognoscendi de notre liberté.

Assurément, l'expérience du symptôme et la découverte analytique de l'inconscient invitent à une relative circonspection à l'égard d'un doctrine aussi absolutiste de la liberté, que Lacan a d'ailleurs comparée, sous l'angle de la loi morale, à celle de Sade. Mais une juste compréhension de la notion kantienne de noumène permettrait peut être d'entendre un peu autrement le petit jeu de mots bien connu prêté à Lacan selon lequel "le noumène est ce qui nous mène ... ", (l'objet a).

16 octobre 2012

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